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Critique de film
Le film

Stella, femme libre

(Stella)

L'histoire

Stella est la chanteuse star du Paradis. Chaque soir elle enflamme la scène, et les clients n'ont d'yeux que pour cette réincarnation grecque de la Gilda de Charles Vidor. Mais Stella est moins une femme fatale qu'une femme libre qui désire mener sa vie comme elle l'entend, quitte à choquer les bonnes mœurs. Femme sans morale, femme facile, putain... sa réputation la pourchasse dans le quartier. C'est ainsi qu'elle se voit contrainte de quitter Aleko, son jeune amant, afin de lui éviter d'être mis au ban de sa famille bourgeoise qui voit d'un très mauvais œil sa relation avec elle. Stella rencontre alors Milto, un footballeur fort en gueule, qui accepte un temps de vivre une liaison libre avec elle mais qui entend bien la faire plier et accepter le mariage...

Analyse et critique

Après la Deuxième Guerre mondiale, le cinéma grec est exsangue. La production repose quasiment sur une seule société - la Finos Film – et les écrans se trouvent principalement occupés par des films étrangers. On compte à peine une quinzaine de films produits par année, essentiellement des comédies adaptées de pièces de théâtre et des mélodrames pastoraux tournés vers le passé (les « fustanelles »). La situation se redresse peu à peu sous l'impulsion d'une nouvelle génération de cinéastes (citons Níkos Koúndouros et Tákis Kanellópoulos) qui ont d'autres ambitions artistiques que de décliner à la chaîne des formules toutes faites, et qui sont particulièrement marqués par le néo-réalisme italien. 1955 est un tournant : c'est l'année où triomphent sur les écrans plusieurs productions nationales dont Stella de Michael Cacoyannis, film qui ouvre véritablement une nouvelle ère pour le cinéma grec.

Réalisé deux ans plus tôt, le premier film de Cacoyannis - Réveil du dimanche - avait déjà été remarqué par la critique qui y voyait une forme de "réveil" artistique, une proposition moderne tranchant avec le train-train de la production nationale. Conforté dans ses idées, Michael Cacoyannis aspire à tourner son second long métrage comme il l'entend, quitte à dérouter la presse, le public, et à provoquer l'ire de la censure.

Cacoyannis parvient avec Stella à exprimer ses goûts cinéphiles - le mélodrame hollywoodien et le néo-réalisme italien - sans les singer mais en les transposant brillamment dans la tradition cinématographique et culturelle de son pays. L'une des singularités de Stella est ainsi d'être un film dont l'origine géographique est immédiatement reconnaissable mais qui par le biais d'influences parfaitement digérées échappe à tout carcan.

On est ainsi de plein pied dans la tragédie grecque, avec ces personnages marqués du sceau de la fatalité, avec cette héroïne consciente du sort funeste qui l'attend et qui pourtant avance, imperturbable et droite, vers sa destinée. Mais si Cacoyannis rejoint par là une tradition vieille de plus de 2 500 ans, ce n'est pas pour s'inféoder à un genre qui a fait rayonner la Grèce dans l'ensemble du monde, mais pour s'inscrire dans une relecture moderne dont Hollywood est devenu un indéniable spécialiste. L'utilisation de multiples chansons venant émailler le film participe de cette idée : inscrire d'un côté le film dans la réalité culturelle du pays et de l'autre servir de chœur antique venant commenter et enrichir l'action. C'est Cacoyannis lui-même qui écrit les paroles mais il fait aussi appel à quelques grands noms de la musique populaire : la chanteuse Sophie Vembo qui interprète la propriétaire du Paradis, le célèbre compositeur Manos Hadjidakis (qui s'est illustré aussi bien dans la musique "sérieuse" que dans la variété, notamment en travaillant avec Nana Mouskouri) ou encore Yannis Stamatiou et Vassilis Tsitsanis, deux légendes du rebetiko, un genre musical populaire qu'interprète Stella dans le film.

De la même manière, si le film se révèle très précis dans sa description des quartiers populaires d'Athènes et s'avère très frontal dans sa manière d'aborder la question de la place de la femme dans la société grecque, c'est bien sûr parce que Cacoyannis entend s'inscrire dans ce mouvement néo-réaliste qui l'enchante et le bouleverse.

Sur les plans thématique et scénaristique, le film est une admirable réussite. Iakovos Kambanellis, l'un des auteurs phares du théâtre moderne grecque, impose des personnages forts, extrêmement typés, mais il parvient dans un même temps à leur éviter de représenter de simples rouages dont la fonction serait de servir sa tragédie moderne. Chacun d'entre eux existe vraiment, nous émeut, nous touche.

Stella est aussi un film profondément progressiste, féministe, dans un pays dominé par la masculinité. Dans le cinéma grec - et plus largement dans la culture hellénique - la femme est soumise et ne peut qu'endosser trois rôles : la vierge, la mère ou la putain. Les mélodrames mettent souvent en avant des femmes "perdues", évoquant leur déchéance, leur chemin de croix, partant toujours du principe que leur prétendue immoralité se doit d'être expiée. Stella prend le contrepied de cette image de la femme en montrant un héroïne forte, décidée, passionnée et surtout d'une grande fierté. Stella refuse la mariage pour rester libre et couche avec les amants qu'elle désire ; et si ses choix la mènent vers une issue tragique, ce n'est pas parce que les auteurs du film estiment qu'elle doit être punie pour ses errements, mais parce qu'ils considèrent que la société grecque est encore trop réactionnaire et trop machiste pour accepter que les femmes vivent libres et indépendantes.

Mélina Mercouri - célèbre actrice de théâtre qui fait ici ses débuts au cinéma - confère à son personnage une force incroyable. Elle pousse à la fois la sensualité et l'érotisme de Stella (il faut la voir s'emparer d'une piste de danse ou fumer cigarette sur cigarette) tout en s'imposant physiquement comme l'égale des interprètes masculins. Stella lui doit ainsi beaucoup, Mercouri incarnant parfaitement dans son corps, ses postures, sa voix grave et ses gestes le féminisme revendicateur du film.

Ce féminisme, on le retrouve de manière emblématique dans le final du film qui se déroule le 28 octobre, soit le « Jour du non », une fête nationale où les Grecs commémorent le rejet par leur gouvernement de l'ultimatum du régime mussolinien qui entendait imposer une présence armée sur le territoire. En mettant en parallèle le courage de la Grèce face à la dictature italienne et celui de Stella qui s'oppose à une société patriarcale, Cacoyannis et Kambanellis confèrent au parcours tragique de leur héroïne une dimension iconique. Toute la dernière partie du film est inoubliable, ce final bouleversant - qui n'est pas sans rappeler celui de Duel au soleil - vient après une séquence incroyable où Cacoyannis propose un montage parallèle audacieux et électrisant montrant Stella et Milto chacun pris dans la transe de la danse et qui par le biais du cinéma se rejoignent, s'étreignent une dernière fois avant leur inévitable séparation.

Si cette scène frappe par sa modernité, Michael Cacoyannis évite tout au long du film de simplement coucher sur pellicule la pièce de Kambanellis. Sa mise en scène est constamment pensée, inventive sans toutefois être ostentatoire, le cinéaste ayant la volonté visible de d'abord donner toute leur place aux personnages et aux acteurs magnifiques qui les incarnent. Il s'entoure de techniciens et d'artistes de talent, comme pour les décors qu'il confie à Yannis Tsarouchis, célèbre peintre grec influencé par la peinture byzantine, Matisse et Giacometti. La façon dont Cacoyannis filme les intérieurs, ou encore les corps assoupis, montre une influence picturale certaine que l'on imagine en partie venir de Tsarouchis.

Le début du film est fortement marqué par le style néo-réaliste. En filmant tous ses extérieurs en décor naturel, Cacoyannis nous plonge dans la réalité des quartiers populaires d'Athènes. Des ruelles écrasées de soleil où tout un monde s'active à la cour du Paradis plongée dans la nuit, c'est tout un petit monde qui évolue sous nos yeux. Une fois ce cadre admirablement planté, Cacoyannis s'approche de ses personnages et se concentre uniquement sur leur destin tragique. Il quitte alors les rives du réalisme et fait glisser son film vers quelque chose de plus abstrait, marquant visuellement chacune de ses scènes par le biais de savants jeux d'ombre et de lumière (il joue énormément sur le contraste entre la puissance solaire et la nuit, tour à tour réconfortante ou inquiétante) et de cadres minutieusement élaborés. Mais la touche néo-réaliste demeure, avec des déambulations dans le Pirée, à la plage Saint Andreas, à Plaka ou encore, de manière très parlante, lorsque Cacoyannis filme le « Jour du non » en s'immergeant avec son équipe et ses acteurs dans la foule rassemblée sur la place Syntagma et dans les rues entourant le Parlement.

Le film de Cacoyannis n'a donc plus rien à voir visuellement avec les productions calibrées qui lui sont contemporaines. Il rejoint par là son héroïne qui est elle aussi bien décidée à échapper au carcan que la société tente de lui imposer. Stella est condamnée car elle refuse de se soumettre à une identité grecque qui nie la place de la femme, préférant endosser l'image de la femme fatale du Film noir américain plutôt que celle de la femme au foyer soumise à l'autorité masculine. Cacoyannis, qui refuse les formules toutes faites du cinéma grec, sera lui aussi attaqué pour avoir pris comme modèle le cinéma américain.

A sa sortie, le film est très mal reçu par la presse grecque qui met en avant sa prétendue « vulgarité », son « libertinage », sa « perversité ». Stella est heureusement sélectionné en compétition officielle à Cannes et obtient par la suite le Golden Globe du meilleur film étranger, ce qui lui permet d'obtenir la reconnaissance critique qui lui est interdite dans son propre pays. Le public grec, lui, ne s'y trompe pas et célèbre le film dans les salles (135 000 spectateurs), faisant rapidement de Stella l'un des grands classiques du cinéma national.

Cousin grec de Duel au soleil, entre néo-réalisme italien et mélodrame hollywoodien, Stella frappe aujourd’hui encore par la grâce de son actrice et la modernité de son propos. Un film rare, à découvrir impérativement !

Dans les salles


Film réédité par Lost Films

Date de sortie : 11 juillet 2012

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 11 juillet 2012