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Critique de film
Le film

Stalker

L'histoire

Dans un pays indéterminé, la Zone est une région mystérieuse, dangereuse, où seuls les Stalkers, des passeurs, osent s'aventurer. L'un d'eux tente d'emmener un écrivain et un physicien à l'intérieur de cette Zone, jusqu'à une chambre où leurs désirs les plus chers pourront être exaucés.

Analyse et critique

« Devenu sec et dur, il meurt. » Osant la métaphore de l’arbre pour désigner l’homme, la phrase du Stalker résonne comme un avertissement à un monde matérialiste débarrassé de ses illusions. S’inspirant d’une nouvelle de science-fiction des frères Strougatsky qu’il détournera allègrement, Andrei Tarkovski livre encore une fois son âme dans chacun des plans de cette oeuvre envoûtante.

Lieu de tous les fantasmes et de toutes les légendes, tabou absolu dont les autorités interdisent l’accès et dans lequel ils n’osent pas même se risquer, la Zone fascine. Qui a créé cette Zone ? Pour quelle raison ? Inconnue effrayante, beaucoup n’en sont pas revenus. Aucune rationalité ne semble avoir de prise sur elle. Les règles de la physique la plus élémentaire ne s’appliquent pas là où la ligne droite n’est pas le plus court chemin et où on ne peut revenir sur ses pas. Mais que viennent y chercher ceux qui bravent le danger ? « Le bonheur » suppose le Stalker. Car elle laisse passer « ceux qui n’ont plus aucun espoir ; ni les bons ni les mauvais, mais les malheureux. » Lui-même est de ceux-là, laissé pour compte de la société ne vivant que pour la Zone. « Je me sens partout en prison » et la Zone est son refuge, son Eden, le seul endroit où il se sente vivre, ce que les hommes n’ont pas souillé, l’endroit le plus calme du monde, l’espace du dernier espoir. Tel un conservateur, il défend qu’on y touche quoi que ce soit.

Tarkovski oppose formellement la vision d’un monde en déliquescence, pollué et stérile, filmé dans un sépia maladif, à une Zone verdoyante et sauvage - où la nature a eu raison des entreprises humaines, où les voitures, les édifices ne sont plus que des ruines envahies par l’herbe virginale - magnifiée par l’usage d’une couleur pure et apaisante. La musique d’Edouard Artemiev, symbiose de mélodies ancestrales portées par le souffle de l’air et de nappes synthétiques contribue à l’ambiance hypnotique qu’exerce le film.

Observant une unité de temps, d’espace et d’action, Tarkovski démontre la capacité du cinéma à scruter la vie, sans ingérence grossière dans son écoulement. En 144 plans, il nous invite à pénétrer avec lui le destin de ses personnages, à les suivre dans leur progression jusqu’au « moment le plus important de leur vie », à vivre ce pèlerinage qui nous déleste de nos certitudes arrogantes pour retrouver le rêve, la magie et la foi. Ode à l’humilité, à la puissance des faibles, Stalker nous convie à retrouver notre substance originelle, à nous imprégner de cette eau sacrée qui nous rendra moins secs, à nous agenouiller, à nous coucher dans les herbes fraîches pour contempler en silence la beauté insondable plutôt que de défier debout un monde déjà hostile.

Tarkovski accouche ici d’une œuvre qui l’a durement éprouvé. Un an de tournage fut perdu à cause d’une mauvaise émulsion au laboratoire. Lui qui clamait que « le cinéaste appartient au cinéma et non le contraire » puise dans la force de son message l’énergie de retourner le film en entier avec une fraction du budget alloué, assumant aussi le rôle de décorateur, et le bouclant dans le délai requis.

Apprentissage de la foi, plaidoyer pour la renaissance de l’espoir, métaphore de la création artistique, éloge de la nature et de ceux qui souffrent, Stalker est tout cela et bien plus encore. Sa charge humaniste et métaphysique en font une réflexion intemporelle et inépuisable, sa puissance esthétique et sa densité poétique une œuvre rare et déroutante, qui nous fait perdre pied de la réalité pour lui substituer une vérité sublime, fragile et rédemptrice.


S’il est des films dont on ne ressort pas indemne, de ceux de la dimension de Stalker on ne ressort jamais vraiment.

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La fiche IMDb du film
Par Sergius Karamzin - le 21 mai 2005