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Critique de film
Le film

Spetters

L'histoire

Rien (Hans van Tongeren), Eef (Toon Agterberg) et Hans (Maarten Spanjer) sont trois jeunes amis unis par une passion du motocross et leur admiration commune pour Gerrit Witkamp (Rutger Hauer), figure nationale dans ce sport. Quand Fientje (Renee Soutendijk), vendeuse de frites vivant dans sa roulotte, s’installe dans leur petite ville, elle jette vite son dévolu sur Rien, promis à un bel avenir de coureur professionnel. Suite à un accident, celui-ci perd l’usage de ses jambes. Voyant ses espoirs réduits à néant, il rejette la jeune femme. Eef, qui s’est enrichi en détroussant des clients de gigolos propose alors à celle-ci de l’accompagner au Canada. Hans, quant à lui, espère reprendre la place laissée vacante par Rien dans les starting-blocks mais n’a ni le talent de son camarade ni l’assentiment de Gerrit, champion décidé à régner sans partage. Tous trois vont découvrir le sort peu enviable que la poursuite de la gloire et de la fortune fait à ses perdants.

Analyse et critique

« Ce n’est pas un royaume qu’obtient le héros, mais une friterie et une fille qui a de sérieux antécédents sur le plan sexuel. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne soit pas acceptable pour un jeune homme. C’est la vraie vie. Dans nos films, Paul et moi avons toujours lutté contre cette drôle d’idée qui voudrait que le véritable amour ne peut être qu’un amour romantique. » Gerard Soeteman (1)

« Je voulais aller au-delà de ce qui était normal , de ce qu’on voit d’habitude à l’écran. Je voulais montrer les choses vraies, mais généralement laissées de côté. J’avais envie de dire : Si c’est vrai, je le filme et je le filme comme ça se fait. Je ne ferai pas d’ellipses et je ne filmerai pas de manière à ce qu’on ne voie rien, genre dans le noir ou la pénombre. Je filmerai tel quel." (…) La vie réelle, quoi » Paul Verhoeven (2)

Des nombreux tollés suscités par le Hollandais Violent, Spetters fut en son temps le plus cinglant. Suffisant pour pousser celui qui par qui le scandale arrive aux Pays-Bas à envisager l’exil définitif. Accusé d’être - rien que ça - anti-femmes, anti-gays, anti-handicapés, il convient de rappeler la violence des premières réactions et de s’interroger sur ce qui rend un film extrême, abordant suicide adolescent et viol collectif, mais ne cultivant aucun discours haineux, à paraître aussi menaçant à son premier public. Soeteman et Verhoeven sortent alors de Soldier of Orange, beau film racé, dédié à un groupe de héros néerlandais de la Résistance, tous issus d’un sérail politico-universitaire (la faculté de droit amsterdamoise), une élite proche de la royauté nationale, parrainant par ailleurs cette adaptation littéraire. Leur projet consiste à parler d’une autre forme d’héroïsme, celle dont peut faire preuve de jeunes hommes et femmes originaires, au contraire, d’un milieu populaire, hors de la capitale (dans la périphérie de Rotterdam). Mais il va de soi pour ces deux réalistes que cet héroïsme-là, aussi estimable soit-il, est dans une large mesure voué à l’échec tant qu’il se joue individuellement sur une échelle compétitive.

Sur un plan citoyen, Verhoeven se situe dans la lignée d’un Robert Aldrich (homme de gauche qui fut lui aussi parfois taxé de penchants droitiers), prenant un malin plaisir à vendre la mèche du jeu social. A montrer comment l’illusion du mérite personnel est le premier obstacle réel à la solidarité de classe. On peut aussi l’envisager comme un prolongement des portraits d’aliénation professionnelle et amoureuse de Fassbinder (façon Le Droit du plus fort) ou inversement voir comment sa manière directe s’impose avec vingt ans d’avance sur les spectacles de la chair triste de Catherine Breillat ou Gaspar Noé. Il serait plus vrai de dire que Spetters, dans son alliage de férocité et de ligne claire, ne ressemble finalement à rien de connu, sinon peut-être Showgirls, son penchant féminin/américain, lui aussi conspué à sa sortie. Les deux chef-d’œuvres, les plus propres à Verhoeven, en cela qu’ils ne ramènent qu’à lui seul. Au-delà de leur sens partagé de l’agitation (faire parler ceux qui ont le moins à dire en premier, en appuyant sur ce qui fera toujours hurler la bêtise et la démagogie), ils s’imposent comme le retour du refoulé de deux pays (la Hollande, les Etats-Unis) qui tairaient volontiers leurs ratés respectifs du modèle méritocratique.

Ce qui sauve Verhoeven de la mesquinerie est la générosité de son regard, l’idéal balzacien d’un point de vue suffisamment démocratique pour rendre compte de toutes les sphères d’une société donnée. Moins l’idée de choquer pour choquer (après tout, ce n’est pas si difficile) que celle que cela choquera malgré  tout, car ne rentrant pas dans l’ordre de représentation habituelle. Du haut au bas de l’échelle sociale, ce regard embrasse tout ce qui n’est généralement pas inclus dans l’upper-middle class constituant l’ordinaire du cinéma, et dont l’existence tient, à tout le moins dans une telle ampleur, de la fiction sociale. Si Hollywood a pu se sentir menacé par l’anathème que des spectacles volontairement vulgaires lançaient sur son puritanisme (il faut être très tordu ou au contraire très sophistiqué pour concevoir  une forme aussi agressive), ce qui a coincé en Hollande semble moins tenir à la charge sexuelle (ici ce qu’il a, il faut le dire, filmé de plus crû), qu’à une façon de pointer du doigt une manière d’acheter le consensus. Sans verser aucunement dans une rhétorique de la dangerosité du prolétariat, il révèle comment une culture de la brutalité (encouragée par le calvinisme du nord) amène ses membres à une lutte servant de strapontin à ceux qui restent les champions en titre. On imagine par exemple sans trop de peine la réaction de Gerrit Wolsink, champion national de motocross, à la découverte de son double  fictionnel et de ses manigances carriéristes.

L’ire du comité de financement hollandais, qui déclarera persona non grata le metteur en scène à la suite de ce film, est en soi compréhensible : Verhoeven et Soeteman soumettent à son groupe de lecture un script que celui-ci juge trop complaisant. Ils en proposent donc une version élaguée qui est acceptée… pour tourner et monter le scénario initial. La déontologie plus que discutable du réalisateur et de son scénariste leur interdit de poser dans l’affaire aux victimes. Mais il s’agit après tout d’un débat à l’interne. On peut douter que le problème que posera Spetters à sa sortie, qui se distingue clairement des habituelles réactions outrées qu’une sortie du nouveau Verhoeven ne manque jamais de susciter, se résume à du lobbying (bien que cet élément ait certainement joué de façon décisive en sa défaveur). Le film apporte surtout un sérieux démenti à l’image nationale que la Hollande s’efforce de forger d’une social-démocratie enviable en termes de qualité de vie. Des débuts du hooliganisme à la montée en visibilité des communautés évangéliques, Spetters passe en revue tout ce qui ternit une image de stabilité et de prospérité collective.

L’intrigue est d’une simplicité tranchante : trois amis, trois destins d’échec (définitif pour le plus ambitieux des trois, surmontable pour le second, résolu pour celui qui était pourtant le moins prometteur du groupe), une jeune femme passant de l’un à l’autre. Fientje (Renée Soutendijk), véritable héroïne de ce conte moral, a grandi dans la précarité et l’insécurité. Elle est prête à offrir son seul atout (son charme) pour se sortir du mauvais sort que lui a fait l’existence et ne s’en cache pas. Elle ne tire aucun plaisir du fait d’en donner aux hommes dont elle se sert occasionnellement (un flic, un journaliste en vue) mais est, avant de verser dans des réclamations plus cyniques, amoureuse de Rien dont le succès la tirerait de la misère. Cet amour est intéressé ? Ce ne serait pas le premier. Elle se fait offrir une fourrure d’hermine, elle a le goût du luxe des pauvres filles. Ce n’est pas elle qui le quitte après son accident (quoique l’on ne donnerait pas cher de leur amour dans cette situation), mais lui qui rompt  par dépit, humiliation de ne plus être en possession de la seule chose sur laquelle il avait misé pour elle (son agilité physique). Elle ne ment pas non plus Eef et lui dit ouvertement que c’est la somme qui leur permettrait de fuir outre-Atlantique qui lui vaut son attention. Elle s’en prend à Hans pour sa médiocrité athlétique mais se soucie de sa sécurité quand il chute. La mise en scène est, dans la mesure du possible, de son côté. Le plus dérangeant n’est pas le portrait (nullement à charge) mais que la trajectoire de celle qu’on appelle une traînée soit au fond si compréhensible.


Avant la fêlure collective que constitue la mise à l’arrêt de la carrière sportive de Rien, la vie va son train. On célèbre avec lui les victoires de Gerrit, le champion envié. On embarque le week-end pour des beuveries à Rotterdam, on danse sur Blondie et Iggy Pop. On vit sa jeune existence sexuelle avec pour la plupart (sauf Rien, gâté par un environnement bienveillant à cet égard)  les aléas liés au manque d’intimité (la panne de Eef, le mauvais timing de Hans et sa conquête). Des signaux s’accumulent : Eef joue les casseurs de pédés par homophobie et l’on sent bien que tout cela ne peut que mal se terminer ; tout est matière à compétition des circuits de cross à la piste de danse (où les personnages, voulant imiter Travolta, sont largués face à l’arrivée du style afro)… jusqu’à la longueur du pénis servant à décider qui aura la primauté pour aborder Fientje.

Le groupe n’est pas fait de mauvais bougres, mais n’exhibe pas dans l’ensemble de grands attributs de tolérance : une baston éclate pour un rien, les filles se supportent sans amitié dans un climat d’hostilité larvée, on participe aux premiers accès de violence homophobe d’Eef, qui se fait lui-même battre par son père pour ne pas avoir respecté le jour du Seigneur, les origines Indonésiennes de la petite amie de Rien ne l’empêchent pas d’être elle-même vaguement raciste… Il suffira d’un imprévisible accident et d’une jeune fille à casquette rouge et tétons pointus, trop jolie pour sentir la friture, pour que le feu prenne aux  poudres, culminant dans la mise à sac du bar appartenant aux parents de Rien, alors que ce dernier lance sa chaise roulante contre la vitre avant d’un camion sur l’autoroute.

Au même moment, Gerrit Witkamp, la figure tutélaire, célèbre sa victoire mondiale. Rutger Hauer et Jeroen Krabbé, plus âgés et reconnus que les premiers rôles dévolus à des comédiens découverts au casting, excellent dans ces seconds rôles de salauds, teintant le film d’un double-propos étrange - sachant que ses jeunes premiers ne connaîtront jamais au cinéma la carrière qui fut la leur (3). Non contents d’avoir été épargnés par la suite d’infamie qui attend leurs cadets, ils organisent par connivence entre journalistes et champions la mise à l’arrêt d’une carrière (la vidéo-gag ridiculisant les chutes de Hans). Face à l’adversité, la jeune génération populaire ne peut compter ni sur ses aînés plus aisés, ni sur sa propre témérité (Eef pris au piège par ses victimes), ni même sur une providentielle intervention divine (le miracle raté de Rien quand par rémission il croit avoir retrouvé l’usage de ses jambes dans une séance de prière revivaliste) (4). En un sens, elle n’a rien pour elle. Les dés sont pipés, la machine huilée pour les broyer dans l’anonymat.

Déterminisme ouvert, problèmes éthiques de la représentation frontale (c’est à la suite d’un abus d’une violence atroce que Eef est révélé à son identité sexuelle, ce qui ne clôt pas entièrement la porte à une interprétation ignoble), Spetters porte avec lui les malaises récurrents du naturalisme - tous les problèmes analogues que posent récemment La Vie d’Adèle de Kechiche découlent indirectement de cette même posture. Qu’est-ce qui dès lors sauve Verhoeven et lui permet de réussir brillamment ce que les autres ratent ou qui assombrit leur réussite ? L’amour des acteurs, qu’il possède indéniablement, n’est après tout pas un apanage si singulier. La réponse, difficile à formuler, tient à notre sens dans cette générosité qu’il ose conserver là où d’autres s’assèchent devant la prévisibilité du malheur et du rejet.

Hans, le vilain petit canard, est in fine le seul à s’en sortir convenablement (5), pas par mérite, mais pour ne pas s’être laissé abattre par l’amertume… au prix toutefois de l’ambivalence. En construisant la discothèque qu’il gérera avec Fientje sur les ruines du troquet appartenant aux parents brisés de Hans, il fait mentir l’adage semi-habile du père de celle-ci selon laquelle la vie serait comme les croquettes dont il a donné la recette à sa fille (ceux qui ont vu le film en connaissent le contenu) : « quand tu sais ce qu’il y a dedans, tu n’as plus envie d’en manger ». Mais en allant de l’avant, il accepte aussi de (se) reconstruire sur les débris de vies gâchées. La vraie question morale n’est pas tant celle d’une jeune fille qui a appris à survivre avant de vivre que celle d’un jeune garçon dont la –relative- ascension se fait dans un monde où sa gratification personnelle, si modeste soit-elle, s’est payée de la détresse des autres. C’est au fond cela le vrai scandale de Spetters (expression néerlandaise pour « beaux gosses », mais signifiant aussi « éclat de boue ») : celle du degré de corruption que tolère, exige dans le capitalisme, le contrat social.

« J’ai été éreinté tellement de fois dans ma vie qu’on ne peut plus vraiment me toucher avec ça. Naturellement, c’est toujours agréable de s’entendre dire qu’on est un génie et que tout ce qu’on fait est magnifique. Mais je suis sûr que, pour un artiste, il vaut sans doute mieux, au bout du compte, se trouver de l’autre côté. L’hostilité vous pousse dans des zones inexplorées de votre âme, beaucoup plus que si l’on vous dit que ce que vous faites est très bien. Finalement, je devrais remercier tous ceux qui me disent que mes films sont nuls ! » (6)


(1) In Paul Verhoeven, Douglas Kensey/Paul Duncan, 2005, éd. Taschen
(2) Ibid.
(3) Hans Van Tongeren mettra fin à ses jours deux ans après le tournage de ce film où il se suicide à l’écran.
(4) Verhoeven fut à l’âge de vingt-six ans convaincu pour quelques mois par le pentecôtisme, vécut une visitation le mettant en larmes au sol pour une nuit et envisagea alors de se faire pasteur. Son choix de devenir réalisateur coïncide avec la fin de ce bref accès de mysticisme.
(5) Seul un personnage ne change pas suite à la tragédie : le frère de Fientje, repartant comme il est arrivé, une acolyte en moins.
(6) Ibid.

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 29 octobre 2013