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Critique de film
Le film

Soldier of Orange

(Soldaat van Oranje)

Partenariat

L'histoire

A l’entrée en guerre des Pays-Bas face à l’envahisseur nazi, chacun dans un groupe de camarades de la faculté de droit de La Haye doit choisir entre s’engager dans la Résistance, assumer sa solidarité avec l’ennemi ou simplement ne rien faire. Erik Lanshof (Rutger Hauer) se retrouve pris dans un jeu d’allers-retours entre les Pays-Bas et la Grande-Bretagne pour préparer un éventuel débarquement néerlandais. Alex (Derek de Lint), que ses parents allemands rangent du côté de l’ennemi, et Guus (Jeroen Krabbe), aîné lui aussi Résistant mais un peu trop vantard quant à ses activités, sont ses deux amis les plus proches.

Analyse et critique

Adapté des mémoires de Erik Hazelhoff Roelzema, héros de la Résistance hollandaise s’étant illustré aux côtés de la Reine lors de son retour au pays à la Libération, Soldier of Orange, avec son parrainage par la famille royale, le regard de l’homme concerné sur le projet, la participation gracieuse de l’armée à ses scènes de bombardements, ses placements de marque de Renault à telle eau ferrugineuse, son générique de début défilant sur le drapeau national, n’est a priori pas l’œuvre néerlandaise où Paul Verhoeven a les coudées les plus franches. On peut penser que cela importe finalement peu, au vu d’un film d’aventures de haute tenue, à l’élégance visuelle de tous les instants, suffisamment spectaculaire pour enflammer à l’époque un certain Steven Spielberg.

Verhoeven a été témoin enfant des bombardements de La Haye, a maturé par la suite dans le cadre universitaire dont la faculté la plus élitiste (celle de droit) est ici décrite et dont la génération aînée s’était pour une part illustrée dans les actions décrites par le film. Il s’est de plus formé à la mise en scène dans le cadre d’un service militaire, tournant joyeusement des spots de propagande pour l’armée hollandaise. La personnalité qui se dégage de Soldier of Orange tient à cette combinaison de force du souvenir et d’intimité avec ses lieux. Pour l’enfant qu’il a été, la guerre était un immense spectacle, assourdissant, brutal, mortellement dangereux certes, mais un jeu à grande échelle tout de même. Cette vision infantile coïncide avec celle d’un aventurier de la trempe de Roelfzema (interprété ici par un mémorable Rutger Hauer), Résistant nationaliste avant d’être antifasciste, peu politisé, attiré par le goût du risque et qui finira par ailleurs (ce que le film se garde de dire, mais que Black Book viendra indirectement rappeler) par sympathiser après-guerre dans la cause anti-communiste avec d’anciens collaborateurs et hauts-gradés nazis. Pour Roelfzema, les Allemands n’ont rien à faire en Hollande et les raisons citoyennes de son engagement se limitent à ce credo strict. Il n’en est pas pour autant chauviniste, comme vient le rappeler son amitié avec Alex (Derek de Lint), néerlandais de parents germaniques auquel il n’ôtera pas son amitié quand celui-ci prendra fait et cause pour l’ennemi.


S’ouvrant avant l’entrée en guerre de la royauté, le film décrit le petit monde des étudiants les plus favorisés, grands-bourgeois élevés dans le culte du sport et de la monarchie. Passé un prologue en reconstitution d’images d’archives, dans une saisissante scène d’ouverture laissant penser durant ses premiers plans que nous sommes déjà au temps des pogroms, nous assistons au bizutage rituel des nouvelles recrues de la confrérie universitaire, façon Désarrois de l’Elève Törless de Musil. Le fascisme ordinaire annonce ici celui d’Etat à venir. On apprend bien au passage aux élèves à haïr la figure du Chancelier Hitler, mais leur dirait-on de clamer le contraire en leur infligeant les mêmes coups que rien ne s’y opposerait. Sans insister ensuite, Verhoeven laisse entendre que les raisons de s’opposer à l’Occupation de la part des membres du groupe ont peu à faire avec un refus per se de la politique fasciste, au mieux avec des raisons personnelles pour certains de s’épargner les ravages de l’antisémitisme.

Soldier of Orange ne sera pas un portrait à charge, mais d’hommage prudent à des téméraires, ne chargeant pas la barque de ceux dont l’Histoire s’est chargée de dénoncer la lâcheté (celui qui pour protéger une jeune femme des persécutions finit de compromissions en mouchardises par sacrifier la vie d’une vingtaine d’hommes), dont le sens de l’épique renoue avec les aventures de David Lean. En Roelzema, Verhoeven  a trouvé son T.S Lawrence, figure admirable et trouble, dévouée et égoïste, disparaissant avec les conflits car ne portant pas en soi d’autre projet que la guérilla. De cette aventure sanglante, il sortira seul survivant de son groupe d’amis... à l’exception de celui qui, voyant passer la guerre dans ses bouquins de droit, gagnera les honneurs par la suite en s’illustrant au Tribunal de La Haye.

Il y a toutefois plus que l’élégance du récit d’aventures, peu à peu miné par un ton assombri, une conscience des pertes, de la présence de l’insupportable (la torture, les exécutions, les bombardements de civils) venant hanter l’euphorie première de la lutte. Il importe pour cette raison de voir le film dans sa version longue, enrichie d’accès de violence expurgés de la version salles, qui n’ont rien de gratuit et font entrer en résonance le climat feuilletonesque avec la cruauté d’une guerre mondiale. Le portrait est d’autant moins panégyrique au vu des résultats des actions de résistance de cette fraction, qui suite à plusieurs inconséquences sacrifient la vie de certains des leurs, font capoter par relative incompétence et manque d’information de leurs alliés anglais ce qui devait être leur fait d’arme. L’opération menée conjointement avec l’armée britannique se solde ainsi par un fiasco et la mort d’une majorité d’entre eux, un échec aggravé par le prix qu’il fait payer à des camarades d’autres bords que le royalisme en voie de démocratisation (voir le sort réservé au seul représentant socialiste de l’opération). Roelzema et ses pairs ont à leur corps défendant participé à un simulacre de débarquement orchestré par les Alliés, visant à distraire les autorités nazies de la côte normande et des autres points stratégiques envisagés avant le grand jour.

Le film accorde en cela une place anecdotique à son pays : quatre jours de conflit avant de devoir rendre les armes, une Résistance dont le rôle se bornera à l’échelle internationale à maintenir le doute quant au pays servant à la libération du continent européen. Les rapports entre occupants et occupés s’y déroulent d’abord dans un climat propice à la collaboration (les officiers de la Wehrmacht payant le lait qu’ils réquisitionnent à un fermier, l’indifférence de la population campagnarde, la police politique évitant autant que faire se peut de s’exhiber fièrement hors de ses des bureaux), les persécutions progressives menant à l’infamie que l’on sait. Quid des déportations (ici une menace pour l’une d’entre eux mais pour nul personnage une réalité) ? Des spoliations de fortunes juives et de l’usage qui en sera fait ? De l’infortune de la résistance de gauche ? Il faudra là encore à Verhoeven attendre Black Book pour revenir de front sur ce point final contenu dans le long cri de Carice Van Houten portant à bout de forces la merde des autres.

Si Verhoeven regrette par exemple depuis d’avoir fait d’Alex sur le front russe un salaud en le montrant jeter face à un enfant du pain dans la boue, ce moment ignoble vient rappeler qu’au-delà de l’interchangeabilité des positions (ce tango inspiré du Conformiste que lui et Erik dansent lors de leur dernière rencontre), l’un passe la ligne, celle du Front de l’Est en l’occurrence et de sa barbarie. Il se dégage fréquemment du film une inquiétante dissonance entre l’insouciance des jeunes recrues et la gravité d’une époque allant à sa perte, signant la fin des droits humains. Ainsi de la manière dont se joue la vie de chacun, parfois au gré d’une affinité (garder un garçon plutôt que l’autre près de soi et signer là en l’ignorant la fin de l’autre), interrogeant l’aptitude d’une jeunesse dorée à tenir tête à l’hydre. Roelzema et ses amis ont été pour la plupart du bon côté des heureux du monde de leur temps, mais cette appartenance tient à aussi peu que les raisons de l’attachement de l’un à l’autre dans leur belle équipe.

Le film tient dans cette image de la figure du héros venant masquer à la reine, qui ne se fait, elle, pas grandes illusions, ce qui se passe à la fenêtre derrière celui-ci. Image manquante d’un couple bientôt dissolu, d’une certaine idée de l’inconstance (Erik est passé maître dans l’art de piquer leurs petites copines à ses amis). Image anecdotique, mais n’est-ce pas justement dans la possibilité renouvelée de la lâcheté ordinaire que prend tel un lisier celle des trahisons extraordinaires ? On voudrait montrer des hommes et des femmes solennels, "à la hauteur", on découvre les garçons, les filles, le courage des enfants. Verhoeven ne peut se défaire du puéril. Lean, Spielberg... Il s’inscrit ici dans cette lignée de cinéastes qui sous l’enchantement spectaculaire ont contemplé, mi- apeurés mi- captivés, le fleuve noir de leur siècle.

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 16 décembre 2013