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Critique de film

L'histoire

Lorsque la dernière mission de Bond tourne mal, plusieurs agents infiltrés se retrouvent exposés dans le monde entier. Le MI6 est attaqué, et M est obligée de relocaliser l’Agence. Ces événements ébranlent son autorité, et elle est remise en cause par Mallory, le nouveau président de l’ISC, le comité chargé du renseignement et de la sécurité. Le MI6 est à présent sous le coup d’une double menace, intérieure et extérieure. Il ne reste à M qu’un seul allié de confiance vers qui se tourner : Bond. Plus que jamais, 007 va devoir agir dans l’ombre. Avec l’aide d’Eve, une agent de terrain, il se lance sur la piste du mystérieux Silva, dont il doit identifier coûte que coûte l’objectif secret et mortel...

Analyse et critique


50 ans d'aventures

Quantum of Solace a été un désastre artistique, signant de fait un déclin tout à fait inattendu pour la saga. Une nouvelle fois, beaucoup prédisent la mort prochaine de l'agent 007, incapable de se reconstituer en dépit d'une période Daniel Craig que l'on pensait amenée à offrir de grands moments. La très intéressante bourrasque Casino Royale avait certes rafraichi la saga, malgré une qualité globale plus inégale que généralement admise, tandis que Quantum of Solace avait décimé la formule bondienne, pour de nombreuses raisons, laissant James Bond sur un terrible et complet faux pas, le premier véritable de toute sa carrière cinématographique. L'auteurisation de la franchise n'a pas fonctionné. Pire, elle l'a dépossédée de son aura première et si largement identifiable. Mais l'idée est reprise, le prochain film sera confié à un metteur en scène de renom, afin de trouver l'équilibre qui faisait défaut au 22ème opus. Interrogé par la presse, Daniel Craig ne mâchera pas ses mots à l'égard de ce qu'il considère comme une erreur, un tournage où il s'est fait avoir, avec son scénario bancal et constamment réécrit par le duo réalisateur / acteur. En aucun cas admirateur de la franchise au départ, comment Marc Forster pouvait-il en comprendre les rouages et la construction de manière précise ? La réputation de la saga s'est donc dégradée, en très peu de temps, faisant ainsi la joie de détracteurs qui ne se gênent pas pour clamer à quel point Bond est aujourd'hui une formule usée jusqu'à la corde, bâtie sur un éternel et unique principe de variation scandé depuis plus de 45 ans. Barbara Broccoli et Michael G. Wilson savent qu'il faut rebâtir vite et bien, et faire du prochain James Bond un gigantesque événement digne des meilleures années du phénomène. Eon Productions est mise à rude épreuve, d'autant que Quantum of Solace n'a pas rapporté les sommes escomptées au box-office. Énorme succès, il n'a pu toutefois obtenir un bénéfice suffisamment probant, ce dernier ayant dû en priorité couvrir toutes ses dépenses inconsidérées. Bond doit passer à la vitesse supérieure pour retrouver son lustre d'antan. Il va s'agir de prendre son temps afin de livrer un scénario digne de ce nom, et de recomposer l'image de marque liée à 007. Parallèlement, The Dark Knight de Christopher Nolan, un blockbuster noir et dramatique, marche alors très fort en salles, engrangeant des sommes phénoménales au box-office mondial. Batman est plus que jamais situé dans un rapport d'ambiguïté, en souffrance, sauvant le monde en perdant peu à peu ce qui lui reste d'une âme écorchée vive. Dans ces circonstances présentant pléthore de héros boursouflés par leur mal-être, et cela avec plus ou moins de réussite selon les cas, comment positionner Bond comme challenger capable de faire la différence ? Le public réclame le James Bond qu'il connait, c'est-à-dire volontaire, de cet héroïsme nonchalant qui lui donne ce recul si appréciable à l'heure où tant de héros américains s'érigent en derniers remparts nationalistes dénués d'âme face au désordre d'un monde dont l'équilibre fantoche ne rime plus qu'avec la circulation d’argent numérique. Malgré son ardent désir de défendre l'espèce humaine envers et contre toute forme de mal dans ses diverses tentatives, la majeure partie de la production hollywoodienne (au niveau du blockbuster grand public) a en grande partie oublié le mal du siècle : la perte de nombreuses valeurs, la résignation obéissante au dieu monétaire. Depuis la sortie de Quantum of Solace, la crise économique a pris des proportions gigantesques, obligeant les pays à se soumettre toujours un peu plus aux banques, et donc à perdre une grande partie de leur raison d'être. En outre, le monde occidental tremble face au terrorisme, toujours plus vindicatif, apte à frapper partout sur la planète. Ces dernières années, par effets médiatiques sensationnalistes autant que par absence de solutions débattues au cœur de la vie politique, la planète s'est engouffrée dans un monde de vitesse et de valeurs volatiles toujours plus perturbant, laissant les esprits démunis, endormis.

Le prochain James Bond devra prendre ces nombreuses inquiétudes en considération s'il veut coller à son temps. Pour l'heure, le danger est ailleurs. En effet, la MGM déambule toujours au sein de problèmes financiers décidément insolubles. Depuis le milieu des années 1990, la société qui, rappelons-le, comprend également la United Artists (1), fait face à de terribles dispositions, pour finalement se faire racheter par Sony / Columbia en 2005. C'est par Sony que sont sorties les nouvelles restaurations de la saga en DVD et Blu-ray. Et c'est également sous l'égide de cet empire que sont sortis les deux premiers James Bond de Daniel Craig, par l'entremise de leur rachat de la MGM, elle-même propriétaire de la United Artists et donc forcément détentrice de 50 % des parts dans la production de la franchise depuis 1975. (2) Malgré l'exceptionnelle vigueur financière de Sony, la MGM est de nouveau au bord de la faillite en 2009. Les projets ambitionnés sont dès lors suspendus, y compris la franchise Bond. La situation, bien que très différente de celle connue par Albert R. Broccoli au début des années 1990 (3), met néanmoins la saga dans la même position d'attente, stoppée net. Aux conflits légaux de l'intermède séparant la période Timothy Dalton de la période Pierce Brosnan s'oppose désormais l'énième sauvetage financier de la firme au lion rugissant. Le studio sort néanmoins de l'impasse fin 2010, grâce à un arrangement permettant d'effacer ses quatre milliards de dollars de dettes. (4) En préparation depuis un bon moment, le nouveau James Bond est donc relancé sur les rails de la production. L'inséparable duo Broccoli / Wilson annonce la sortie du prochain opus pour 2012, afin de coïncider avec le 50ème anniversaire de James Bond au cinéma. L'évènement va être considérable à plus d'un titre. Le scénario est bientôt prêt et emporte l'adhésion de tous ceux qui le lisent. Un peu moribond quand il témoigne de son aventure bondienne précédente, Daniel Craig se montre cette fois-ci extrêmement enthousiaste. Selon lui, le script est tout simplement brillant et parcouru de nombreuses très bonnes idées. S'il égratigne Quantum of Solace, sans non plus tomber dans le dédain pur et dur, Craig annonce un prochain Bond fascinant. Coup d'éclat, le réalisateur Sam Mendes est publiquement annoncé comme réalisateur de ce film qui portera bientôt le titre de Skyfall. Auteur réalisateur très apprécié du public et des critiques (5), Mendes devrait rassembler tout le monde et façonner un 007 formidable. Admirateur de la franchise depuis son enfance, il partage avec Craig la passion du personnage et de ses nombreux atouts. Les deux compères citent en outre quelques unes de leurs préférences au travers de la franchise, parmi lesquelles figure le très inattendu Vivre et laisser mourir. De surcroît, Daniel Craig ne s'en est jamais caché, il aime beaucoup la période Roger Moore. Il n'hésite pas à dire à l'occasion qu'il apprécierait de renforcer à nouveau, mais avec retenue et discrétion, le côté taquin et léger du personnage.

Après une longue et très nécessaire pré-production, le tournage débute le 7 novembre 2011 pour finir en mai 2012, passant ainsi par Istanbul, Shanghaï, Londres, l'Ecosse, et les studios de Pinewood. Le budget du film est estimé à 200 millions de dollars (6), promettant un film plus intense mais pas plus cher que Quantum of Solace. Il est désormais important pour la production de limiter les coûts au maximum, afin d'éviter une inflation incontrôlable. Daniel Craig atteint l'âge de 44 ans durant le tournage, et touche au passage un salaire nettement revu à la hausse de 17 millions de dollars, sans oublier la promesse d'un petit pourcentage en cas de succès dépassant certaines estimations. Skyfall est historiquement le premier James Bond à être intégralement filmé en numérique, et le premier à être converti DMR en IMAX 70mm. Tandis que le champ de course royal d’Ascot (7) est censé représenter l’aéroport de Shanghaï, l’équipe du film reproduit le Casino de Macao en studio. En outre, une équipe de 200 personnes se rend sur le site de Brecon Beacons au Pays de Galles, afin d’y construire le manoir et la chapelle du film, ces éléments se situant en Ecosse dans l’intrigue. La presse commence à relayer un tournage dantesque, aux lieux différents de ce dont le public a l’habitude. Moins d’exotisme et plus de gravité, ce nouveau Bond ? Comme d’habitude, rien ne filtre sur le scénario, ou si peu, permettant au film de garder son mystère intact jusqu’aux premières séances de cinéma.

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D’un Bond en ruines surgira l’avenir

Skyfall incarne le plus essentiellement l'opus de la consécration, qu'il s'agisse du 50ème anniversaire de James Bond ou bien de l'époque Daniel Craig dans son ensemble. A l'instar de Goldfinger (le troisième Bond de Sean Connery) et de L'Espion qui m'aimait (le troisième Bond de Roger Moore), Skyfall est donc à la fois le troisième Bond de Daniel Craig autant que le film qui le consacre définitivement dans la peau de l'agent secret 007. On peut sans aucun doute penser que l'acteur a désormais le chef-d'œuvre qu'il mérite, qui lui permet d'imposer définitivement sa progression dramatique et de profiter d'un univers bondien redoutablement efficace, au classicisme respectueux et aux circonvolutions originales tout à fait admirables. Pour la deuxième fois de son histoire cinématographique, James Bond tente l'aventure entre les mains d'un auteur-réalisateur. Excepté qu'à l'inverse de son prédécesseur, Quantum of Solace, l'ensemble relève ici brillamment le défi, non sans digérer absolument tout ce qu'il tente, des influences reçues aux marques identitaires les plus déterminées. Skyfall revient aux fondamentaux de la franchise, tout en les adoptant sans contrainte, tout en faisant honneur au contexte cinématographique populaire qui est le sien en ce début des années 2010. En deux mots, disons simplement que Skyfall est un grand James Bond, tout en prenant le meilleur de son époque artistique. Un peu faible à propos de certains de ses rebondissements scénaristiques, quoique ces faiblesses n'empêchent pas d'éprouver un plaisir immédiat, Skyfall fonde toute sa raison d’être autour de 007 en remontant progressivement, mais sans en dévoiler tout le mystère, le fil de ses origines, culturelles comme thématiques. James Bond y témoigne d'une très belle vivacité des motifs, mais aussi d'une volonté d'emmener le héros tout près de sa conscience, d'un passé douloureux à exorciser. Bond y regarde sans cesse son passé pour mieux appréhender l'avenir, mieux l'accepter et le dominer. Skyfall est notamment un film entièrement conçu autour de cette idée qui veut que l'on puisse affronter l'avenir plus sereinement en s'appuyant sur son passé, et non en le méprisant. Nationaliste pour les uns, futile pour les autres, Skyfall est en réalité le blockbuster populaire patriote par excellence, à la fois posé, audacieux, fier et intraitable avec ses propres maux. A une époque où réfuter son pays et intégrer l'idée selon laquelle le monde est une vaste entreprise dénationalisée sont devenus des lieux communs, Skyfall préfère rappeler la grandeur de son pays, envers et contre tout, ainsi que la grandeur d'un être prêt à défendre ses idéaux jusqu'au bout, jusque dans l'arrière-cave de sa demeure. Skyfall est une gigantesque contradiction au regard du système actuellement en cours en Occident, un film qui rattache son héros à son pays, à sa terre, à ses idéaux, à son identité profonde.

Si le film traduit les peurs et les problématiques de son temps, il n'en n'oublie jamais pour autant de nous offrir parallèlement son fantasme du monde moderne : un modèle de melting-pot culturel parfaitement intégré, un monde ultra-technologique dans lequel l'homme surpasse malgré tout encore sa création numérique, un monde moderne dans lequel la tradition y exprime ses meilleures facettes afin d'envisager les perspectives d'avenir avec espoir et courage. Âgé de cinquante ans, James Bond est le seul héros cinématographique actuel qui ne soit pas né sur grand écran durant ces dernières années, soit une époque de doutes, de perte quasi totale de repères, et de peurs paniques encouragées par certains médias gigantesques débordant de vitalité dès l’instant qu'il s'agit de consumer les masses. Si l'on fait l'impasse sur ses origines littéraires, bien plus brutales et licencieuses que ses origines cinématographiques, 007 est né dans les années 1960. Une époque où, semble-t-il, tout allait bien. Les mœurs changeaient, les femmes s'émancipaient, l'économie allait bien, la jeunesse croyait en son avenir, les décolonisations se terminaient... Tout était à construire, à reconstruire, à espérer. Un demi-siècle plus tard, la tendance s'est inversée, l'heure est désormais à la morosité la plus installée. Si Bond a toujours suivi son temps, condition sine qua non de sa durabilité à travers les décennies, il a également toujours incarné quelque chose qui le suivait depuis une époque révolue. Et si Skyfall peut faire la différence au milieu de tous ces blockbusters maussades sortant d'une usine hollywoodienne qui ne fait plus tellement rêver, c'est bien au niveau de son héritage, symbole d'aisance et de partage, de chaleur humaine et d'exotisme, de courage et d'abnégation. En cela notamment, Skyfall est unique dans le paysage du blockbuster actuel, et jamais sa source profonde n'aura semblé aussi importante afin de lui permettre de trouver sa place auprès du public. Certains pourront trouver à y redire, chose tout à fait compréhensible, surtout quand le patriotisme de cinéma possède habituellement la fâcheuse habitude de créer des clivages entre les spectateurs. Les idéaux, même les plus nobles, sont rarement le fruit de la masse entière, ils en composent plutôt des aspérités difficilement conciliables : les débats démocratiques actuels en Occident en sont la preuve. Toutefois, Skyfall ne s’avère jamais dérangeant, jamais nauséabond, encore moins réactionnaire, a fortiori puisqu'il ne fait que nimber sa modernité d'une couche de traditionalisme destiné à l'universalisme, et donc tout à fait philanthrope. Ce James Bond demeure donc remarquable, également parce qu'il équilibre son propos, refusant dès lors toute forme de conformisme primaire aux valeurs d'autrefois. Car si Skyfall mentionne le passé, c'est avant tout afin de mieux réconforter l'avenir.

Tout commence par un exceptionnel pré-générique. Le genre de séquence qui faisait cruellement défaut à la franchise depuis les premiers soubresauts de la période Craig, puisque Casino Royale avait délibérément choisi le minimalisme brutal et violent, tandis que Quantum of Solace avait totalement dérapé au creux d’un virage impossible à négocier, avec son ouverture annonçant un film à venir trop excessif et monté à la serpe. Skyfall décide à l’inverse de revenir à ce qui faisait la grandeur et la marque inimitable de la franchise avant ces écarts, et cela à tous les niveaux. La séquence pré-générique permettra donc tout autant de présenter stylistiquement ce nouvel opus et d’offrir à nouveau au public cette entrée en matière destinée à le fasciner dès les premières secondes. Skyfall diffère donc énormément de Quantum of Solace, de part sa mise en scène optant pour un heureux classicisme énergique, ainsi que par son montage redevenu lisible privilégiant la fluidité et la mise en valeur de ce qui se déroule à l’écran. Le montage de Skyfall ne dynamise pas l’action, il la soutient. Les plans larges sont nombreux, souvent magnifiques, et préfèrent mettre en valeur la beauté d’une belle cascade à l’ancienne plutôt que d’en détruire le concept par de l’esbroufe inutile. Bond entre en scène dans l’embrasure d’un couloir, imitant l’habituel canon de Binder avec un joli sens du décalage (8), pour ensuite s’immiscer dans un appartement. Un tueur non identifié vient de dérober un disque dur d’ordinateur appartenant au MI6. Sur celui-ci figurent de nombreux noms d’agents secrets infiltrés dans le monde entier, y compris en provenance de pays alliés. En cas de chantage et de dénonciation des noms contenus sur le disque, le scandale serait énorme et compromettrait davantage un MI6 en perte de crédibilité auprès de l’opinion publique. Bond doit abandonner le dernier agent encore en vie dans la pièce ensanglantée afin de se lancer à la poursuite du voleur. Sam Mendes fait une redoutable utilisation du son, avec cet immeuble silencieux laissant rapidement passer les bruits de la rue à mesure que Bond emprunte le couloir le menant à la sortie. Nous sommes à Istanbul, la poursuite s’engage. Une superbe photographie aux tons marron clair accompagne Bond lors de sa course. L’influence de Bons baisers de Russie n’est pas loin, avec son atmosphère quelque peu inquiétante et son cadre urbain géographiquement similaire. 007 tire, prend une moto, roule sur les toits d’Istanbul et finit par se jeter sur le toit d’un train, toujours aux trousses de son mortel ennemi. Si la course en motos, notamment sur les toits, convoque Demain ne meurt jamais, la présence du train convie de son côté un motif bondien récurrent du plus bel effet. On y retrouve l’inventivité des meilleurs jours (la pelleteuse créant un pont de fortune temporaire afin de rejoindre le wagon suivant qui s’éloigne) et les magnifiques cascades de la belle époque. On n’avait pas revu ce genre d’affrontement sur le toit d’un train depuis Octopussy. Toute la séquence rappelle de façon générale le goût pour l’audace et l’action superbement chorégraphiée des scènes pré-génériques de la période Roger Moore, avec ses corps en mouvements, sa castagne en toute circonstance et son défi permanent. L’ouverture de Skyfall ne fera pas oublier celles absolument mythiques de L’Espion qui m’aimait ou de Moonraker, mais en partage assurément la fantaisie et la pugnacité. Moto projetée dans les airs, côtoyant un corps en chute maîtrisée, tandis que s’ébattent les jeux d’équilibristes (le passage sur la pelleteuse) et les bagarres sèches (le combat sur le toit du train)... On y retrouve aussi le goût pour le jeu de destruction massive opérée par les séquences pré-génériques de l’ère Pierce Brosnan, avec ses vitres explosées, ses gun-fights tous azimuts, ses véhicules dans des postures démentielles et sa vivacité hors du commun. Pas de doute, Sam Mendes aime Bond, tout son univers, ainsi que sa folie furieuse dans la gestion de l’action, et le démontre dès les premières minutes. La réalisation est très efficace, le cadre précis, le montage performant, le respect de la franchise indéniable. Et cela tout en renouvelant l’action, poussant Skyfall hors de sa contrainte variante pour lui permettre de renforcer pleinement son entrain. Le film réussit quelque chose d’essentiel, puisant dans la mythologie et les codes de la saga pour mieux les utiliser à sa guise, truffant chaque scène de sa propre personnalité avec une grande passion. Skyfall a tout compris, il est le James Bond qui respecte ses origines, crée sa propre identité, sait se souvenir de ses prédécesseurs les plus passionnants, et ne cède presque en rien à une époque dominée par le blockbuster américain de complaisance.

Accompagné de Miss Moneypenny (mais le spectateur n’apprendra son identité réelle que dans les dernières secondes du film), Bond est redevenu ce super agent de terrain doté d’un physique impeccable et d’une énergie débordante. On pense à Sean Connery (les bagarres très brutales), George Lazenby (la sportivité qui n’a pas froid aux yeux), Roger Moore (le bon mot au bon moment), Timothy Dalton (l’investissement psychologique dans l’action) et Pierce Brosnan (cette façon de toujours retoucher une partie de son costume, la cravate pour Brosnan, le bouton de manchette pour Craig), tout en ne perdant jamais des yeux le comportement intense et convaincant d’un Daniel Craig qui n’a de toute évidence jamais autant brillé qu’ici dans le rôle de James Bond. Le pré-générique se conclut sur le tir de sniper exécuté par Moneypenny, et touchant accidentellement 007, ce dernier chutant ainsi dans une gigantesque cascade d’eau sous un pont. Bond coule, laissé pour mort. Si la scène ne joue pas le second degré où la farce macabre comme ce pouvait être le cas durant la période Sean Connery, il n’aura échappé à personne que ces dernières secondes avant le générique rappellent fondamentalement On ne vit que deux fois et sa fausse mort de l’agent secret orchestrée à dessein de suspendre l’action et d’interroger le spectateur concernant la suite du film. Que s’est-il vraiment passé ? Comment Bond va-t-il resurgir ? Skyfall opère une mort symbolique de l’agent 007 pour mieux relancer son personnage sur un véritable chemin initiatique par la suite. Le générique commence alors, laissant le spectateur admirer ce qui restera sans aucun doute l’un des plus beaux et plus mémorables exercices du genre de toute l’histoire de la saga. Probablement la meilleure réalisation de Daniel Kleinman depuis celle de Goldeneye, et cela malgré les sublimes travaux confectionnés autour des autres opus suivants, notamment un Meurs un autre jour au générique fabuleux. Kleinman est donc revenu (9) afin de nous offrir un moment d’apesanteur aux idées visuelles et thématiques formidables, avec ses innombrables digressions graphiques et leur signification pleine de mystère. Le générique de Skyfall nous conte l’histoire d’un agent secret fatigué, voyant en quelque-sorte sa vie défiler devant lui, mais courageux et toujours aussi engagé, véritable cible de ses ennemis et traquant ceux-ci dans l’ombre. On y aperçoit le futur Raul Silva de l’intrigue au détour d’une silhouette sombre, mais aussi la demeure de famille de Bond, des poignards déferlant du ciel, le Walther PPK tombant dans la poussière... Ces quelques minutes charrient le passé, l’avenir, la tradition de la saga, les mouvements de l’intrigue et les problématiques de la franchise à ce jour avec une telle fougue et une telle inventivité que c’en devient époustouflant de richesse. Les superbes et légendaires génériques de Maurice Binder sont surpassés à jamais par ce successeur qui a parfaitement compris la teneur d’un James Bond, et cela depuis Goldeneye. On peut même légitimement se demander si sa création sur Skyfall n’est pas tout simplement la plus belle jamais réalisée pour une aventure de 007. Skyfall (ou « déluge » en français, soit « le ciel qui tombe »), c’est la chute du héros, la chute d’un monde, la chute des éléments constitutifs de la franchise, pour mieux se relever dans la dernière partie du film, celle-ci ayant lieu dans la demeure familiale de Bond, la bien nommée Skyfall. Libre à chacun de procéder aux réflexions de fond que cela suppose, tout en admettant la richesse d’un titre qui, pour la première fois dans l’histoire bondienne au cinéma, porte la signification profonde de son monde contemporain, à savoir celle d’un monde moderne en perte de valeurs, en perte de sa propre valeur. On peut supposer qu’après le déluge, les choses s’arrangeront. Le déluge lave la terre et les consciences, les êtres et leur morale, pour mieux repartir ensuite vers l’avenir. Il convient également de souligner la performance artistique de la chanteuse Adele, dont la chanson apparait miraculeuse en ces lieux. On n’avait plus entendu de prestation aussi viscérale depuis Goldeneye, portant en elle la teneur mythique de la Shirley Bassey de Goldfinger. La voix d’Adele et le refrain de la chanson portent le générique au firmament de l’émotion, perçant au cœur pour un moment d’écoute bouillonnant qui confine à une très belle émotion. Skyfall frappe d’emblée atrocement fort, avec son pré-générique des grands jours et son générique magistral proposant une expérience visuelle et sonore sincèrement extatique.

S’ensuivra dès lors un film concrètement divisé en trois parties, façonné à la manière d’une pièce tragique rappelant la structure d’Au service secret de Sa Majesté et de Permis de tuer. (10) La première partie présente un monde en délitement, subissant la destruction et faisant le jeu de la mondialisation. L’Angleterre a de plus en plus de mal à jouer ses pions sur l’échiquier mondial, ordonnant au MI6 une transparence inévitable. Skyfall présente un monde concret, avec ses attaques terroristes aux yeux de tous, notamment par l’explosion des locaux du MI6 (pour la deuxième fois dans un James Bond depuis Le Monde ne suffit pas, déjà l’opus le plus sombre de l’ère Brosnan), son YouTube (11) détourné au profit d’un terroriste invisible, ainsi que son univers informatique complexe, stratégique et désincarné. Ce James Bond que l’on découvre alors en convalescence, toujours officiellement décédé, loin du battage médiatique entourant ses services, habitant près de la mer, complètement dépressif et s’adonnant aux jeux d’alcoolique de foire, c’est aussi quelque part l’Angleterre humiliée, défaite, affaiblie et délétère. Ou plus généralement, l’Occident. Le début de Skyfall est sombre, il y pleut, les âmes s’y tourmentent d’obsessions de la diplomatie à tout crin, s’accrochant aux vestiges d’un monde à l’agonie. Si James Bond contre Dr. No rencontrait Skyfall, il n’y reconnaitrait ni son héros ni son environnement, tant la chaleur a laissé place au froid, l’évasion exotique à l’austérité singulière, l’humanité à la technologie, le jour à la nuit. Il n’a jamais fait autant nuit dans un James Bond que dans ce Skyfall nocturne, traquant ses ennemis de l’obscurité, confrontant la conscience de son héros aux torpeurs de son temps et de sa foi. Bond s’enfonce dans les ténèbres, dans les sous-sols d’un MI6 acculé dos au mur, et cherche aujourd’hui l’aventure dans les soubassements de Londres. Il est incroyable de constater à quel point l’univers bondien n’a plus rien de festif ni de chaleureux. Il s’est refroidit, s’est rapproché de ses heures sombres, à l’instar de ses prédécesseurs les plus tortueux. Au service secret de Sa Majesté affrontait le froid des montagnes au détour de couchers de soleils crépusculaires. Permis de tuer lançait son récit de vengeance furieuse jusque dans les contrées arides d’un Mexique inhospitalier. Goldeneye enchevêtrait les statues moribondes d’un monde binaire détruit par le temps, au creux d’un dédale de lieux aux couleurs baroques et à l’atmosphère fantasmagorique. Dans sa force sombre et sa capacité d’introspection, la franchise a toujours su confronter son exotisme et ses motifs à l’ambiguïté de sa matière, à l’orée du désenchantement. De fait, Skyfall traquera la nuit, l’explorant, l’exposant, cherchant sans cesse à la percer, à l’inverser : les couleurs multiples des villes nocturnes, les éclairages souterrains dévoilant des lieux abandonnés, ou encore la bâtisse de James Bond brûlant dans la nuit. Dans Skyfall, les fantasmes des années dorées se sont évanouis, la fête est finie. L’Angleterre est attaquée, le MI6 compte ses pertes. M ne peut plus guère que contempler le désastre, ces cercueils recouverts du drapeau de l’Union Jack parfaitement alignés dans un silence mortuaire. Le drapeau anglais n’a jamais été aussi présent que dans Skyfall, proposant en outre une apparition désormais emplie de gravitée. Terminé l’euphorie du symbole de ce drapeau provoquée par l’ouverture d’un parachute dans L’Espion qui m’aimait, le burlesque d’un ballon dirigeable dans Octopussy, ou la touche d’humour de cette trappe de sous-marin s’ouvrant en Sibérie dans Dangereusement vôtre. Skyfall défend les couleurs de sa nation en y drapant ses pertes humaines. Effroyable, tout comme ce Bond revenu d’entre les morts, obligé de passer des examens de remise en condition. On y voit un 007 épuisé, le visage marqué, la barbe mal taillée, les yeux cernés, obligé de parler à un psychiatre. Un homme dépressif mélangeant négligemment l’alcool et les anxiolytiques. A chaque époque son James Bond, et Skyfall ne fait pas exception à la règle avec son 007 en souffrance, mélancolique et silencieux. Même son tir de pistolet, auparavant si précis, se perd dorénavant autour d’une cible sur lesquels s’échouent des impacts d’amateur. Une manière de nous dire que ce n’est pas la tenue, et encore moins les gadgets et les armes, qui font la force de l’homme, mais sa détermination et sa capacité à revenir dans le jeu. Un défi que Skyfall lancera à son personnage pour mieux le réinvestir dans sa mythologie populaire.

Faisant suite à cette Angleterre terrée, dominée par les problèmes et dans laquelle travaille un MI6 piqué au vif, avec ses souterrains de l’ère Churchill utilisés pendant la Deuxième Guerre mondiale (l’Angleterre est donc ici d’une certaine façon de nouveau en guerre), Bond fonce remonter le fil de l’intrigue. Il devra débusquer le tueur d’Istanbul et le faire parler, afin de savoir qui se cache derrière ce vol de disque dur et ces actes terroristes. L’occasion pour l’agent secret de passer par Shanghaï et Macao pour la première fois de sa carrière cinématographique. (12) A une Angleterre diurne grisâtre et pluvieuse se substitue dès lors une Chine nocturne et high-tech, froide et inhumaine. 007 traque bientôt son ennemi tout en haut d’une tour de Shanghaï, traversant la ville et ses circonvolutions routières en forme de néons flexibles ultra-modernes. Le bleu, le vert, le rouge se mélangent bientôt de concert pour investir une atmosphère de science-fiction. Alors que Bond s’accroche en-dessous d’un ascenseur s’enfuyant vers les cieux, pourchassant ainsi son adversaire, la réalisation accroche les pas de son héros à ceux d’un autre héros de la nuit très en vogue à l’époque de Skyfall : Batman, le fameux Dark Knight bien connu. La profondeur de champ, le sentiment de fuite vers des hauteurs démesurées, ainsi que la musique de Thomas Newman s’y entendent pour composer l’espace de quelques secondes une ambiance très proche des films de Christopher Nolan. Malgré l’affirmation totale de son identité et de ses motifs, la saga James Bond continue bien ici d’engranger les influences externes perçues de part et d’autres. Bond s’agrippe à son temps et imite sporadiquement son rival masqué en pratiquant l’ascension des plus hautes altitudes urbaines, mais aussi en traquant bientôt Silva dans les sous-sols de Londres (renvoyant aux sous-sols de Gotham City dans The Dark Knight Rises) ou bien en contemplant sa ville et son drapeau du haut d’un toit de Londres dans les dernières minutes du film (à la manière d’un Batman contemplant son univers et le bat-signal dans le ciel). Toutefois, et à l’inverse d’un Quantum of Solace vendu à ses concurrents, Skyfall intègre ces éléments à son histoire et les fait siens, digérant complètement leur valeur et leur offrant un point de vue bondien unique en son genre. La fameuse scène de Shanghaï, particulièrement en haut de cette fameuse tour de verre, demeure probablement l’un des plus beaux tours de force esthétiques de la saga tout entière. 007 évolue dans un dédale de vitres et de lumières glaciales, tandis que de titanesques publicités s’échelonnent le long des façades du building et de ceux alentours. Skyfall se permet un moment de pur maniérisme sincère, débordant d’inventivité et de palettes graphiques infinies, noyant les deux personnages de la scène au sein de trompe-l’œil numériques aux airs de fantômes high-tech.

Si à peine quelques parois vitrées séparent en réalité Bond de son adversaire, le jeu de lumières et ces barrières illusoires parviennent à rendre la sensation de constant décalage, de perte d’équilibre dans les distances, transformant les personnages en apparitions épisodiques pour enfin les métamorphoser en silhouettes délimitées par les faisceaux lumineux de publicités géantes. Cet incroyable moment d’apesanteur justifie à lui seul la vision de Skyfall, notamment avec cette bagarre en ombres chinoises, faisant intervenir un traveling avant aussi classique que judicieux, sans omettre cette sensation de vertige et son revers fond noir / lumière blanche à l’effet flamboyant. Cette poignée de minutes convoque autant le Tokyo incessamment lumineux d’On ne vit que deux fois que le Las Vegas crépitant des Diamants sont éternels, sans oublier les jeux de miroirs et d’effets invraisemblables intégrant le duel mortel de L’Homme au pistolet d’or (avec ses caches, ses reflets, ses perspectives tronquées) auxquels se mêle la valeur visuelle et atmosphérique du Blade Runner de Ridley Scott. La scène suivante, située à Macao, ne décevra pas non plus le spectateur, en prolongeant les jeux de couleurs de Shanghaï par de nouvelles tentatives plastiques plus chaudes et moins oniriques. On y aperçoit un Bond à l’aise, en smoking de soirée, venant en barque dans le plus luxueux et le plus dangereux casino de cette ville symbolisant le plus essentiellement du monde l’enfer du jeu. Bond aura pénétré absolument tous les milieux du jeu dans son existence, autour de tables bourgeoises et classieuses, fréquentant les meilleurs terrains en la matière (Londres, Nassau, Monte-Carlo, le Montenegro...) mais frayant aussi à l’occasion avec la populace fruste et inexpérimentée (Las Vegas). L’antre infernal du vice de Macao semble en être la prolongation finale et nécessaire, avec ses tripots mal famés et ses héroïnes échappées des maisons closes des alentours. Bond s’y promène en grand prince, le visage réchauffé par les lumières tamisées, la barbe rasée laissant percevoir le visage de l’expérience, laissant rougeoyer sur lui d’innombrables lanternes chinoises.

La suite revient au grand jour, ce dernier ne laissant percevoir que ruines et désolation. Avec l’arrivée de Bond et Séverine (sa temporaire alliée de circonstance) sur l’île de Hashima, Skyfall ne cesse de revenir à son axe principal désignant un monde en ruines. On y rencontre Raul Silva, le grand méchant du film, qui utilise la peur et la technologie comme principaux atouts, sur cette île damnée de laquelle se sont jadis enfuies les populations qui y vivaient. Skyfall entretient le malaise, tout en croisant le présent et le passé. Charles Trenet y entonne Boum ! au travers de haut-parleurs fatigués, dans les ruines d’une civilisation démolie avec ses immeubles vides, ses rues encombrées d’objets rouillés et de mauvaises herbes hirsutes, tandis que Silva continue sa présentation à Bond, habillé avec goût et entretenant son grand plaisir à contempler ce désert humain. Un monde présent, qui n’est en fait que déjà détruit, et sur lequel se jettent les charognards de la pire espèce, laissant la plèbe disparaitre. Métaphore du film dans son ensemble, Hashima est un fantôme de pierre, un sanctuaire du souvenir où se cristallisent les vestiges d’une civilisation obsolète, et où se promènent un ex-agent secret devenu fou et un autre agent secret fatigué. Skyfall ne cesse de revenir sur les problématiques de Goldeneye, sur l’envers de Bond, l’opposition avec son double maléfique, mais aussi sur un monde dans lequel s’agitent des méchants, alliés hier mais ennemis aujourd’hui, et vice versa. Le monde selon Bond n’est plus qu’une épave dégradée en sursis, un vain monument à la gloire de l’homme et de son ubris, destiné à disparaitre dans le souffle du temps pour qui tout ceci n’est que poussière. Le monde s’est vendu à l’argent et au terrorisme, à la mondialisation et aux jeux de pouvoir. L’homme est devenu le pantin de sa propre création sociale et politique, détruisant son fond et sa hardiesse à coup de machines numériques et d’élans consuméristes. Il n'y a guère plus qu’un héros fatigué comme 007 pour y croire encore, pour percevoir en son âme les soubresauts d’un amour patriote qui existe encore bel et bien. Cette première partie se clôt sur l’arrestation de Silva, en vérité prévue par celui-ci, et surtout sur un terrible et amer constat mélancolique. Le monde s’est écroulé ici et là, ne vivant que la nuit dans de hautes tours ultramodernes toujours plus incandescentes et inhumaines, laissant le jour sur un soleil absent, avec ses sous-sols bondés d’un monde tentant vaillamment de combattre des forces obscures. Au milieu de tout cela vient ce 007 un peu vieilli, le regard cynique mais plein d’orgueil, au physique flancheur et à la morale d’un autre temps. Effrayant.

Mais à cette brillante et sombre première partie va se substituer une formidable et très téméraire deuxième partie. Les tons de couleurs ne changent guère, et les lieux sont pour la plupart situés sous terre. L’exotisme de la grande époque est un lointain souvenir, remplacé par des lignes de métro désaffectées et des rames de métro à l’heure de pointe. Alors que Silva dévoile progressivement ses véritables desseins, à savoir l’assassinat de M qu’il juge responsable de la destruction de sa vie, Bond le poursuit dans un élan aventureux qu’il semblait avoir un peu perdu jusqu’ici. On n’avait encore jamais autant vu Londres que dans ce James Bond-ci, avec ses couloirs de métro bondés (une première dans l’histoire de 007, comme le souligne par ailleurs Q) et ses rues bouchonnées. Bond y côtoie le peuple, l’oreillette vissée auprès du tympan et l’arme au poing, passant une main amicale sur l’épaule de quidams afin de les bousculer gentiment, fonçant aux trousses de Silva. Sans être devenu un homme du peuple, Bond s’y confronte néanmoins davantage, faisant de lui un héros proche des gens, de ceux qu’il divertit / protège depuis cinquante années. Il était temps que Bond combatte le terrorisme auprès du peuple, premier concerné, et c’est désormais chose faite. Un étonnant duo se forme également, rapprochant 007 et Q. L’expérience et l’inventivité, la vieillesse et le jeunisme. Q est devenu un ingénieur informatique de premier plan, détaché des gadgets du passé, triturant une série d’ordinateurs reliés à un écran géant afin de guider Bond dans son aventure londonienne. La tête et les jambes, en somme, et où l’humour de chacun remet tranquillement à sa place son acolyte, avec bienveillance et fermeté. Un excellent duo en fin de compte, plein d’humour et d’entrain, au travers duquel se réconcilient les générations pour mieux affronter les problèmes qui leurs sont opposés. Silva, quant à lui, se rue vers le tribunal où siège M, chargée d’expliquer à une commission publique les raisons justifiant l’existence de son MI6 en ces jours peu glorieux. Silva veut tuer M, ce que comprendra tardivement Bond. Cette deuxième partie se terminera sur une véritable mise en abime du sort de la saga James Bond, dans les vers de Tennyson cités par M (13) :

We are not now that strength which in old days
Moved earth and heaven ; that which we are, we are ;
One equal temper of heroic hearts,
Made weak by time and fate, but strong in will
To strive, to seek, to find, and not to yield.
(14)

L’instant, s’il fait preuve d’une grande et belle émotion, ne fonctionne bien sûr pas uniquement sur sa valeur intrinsèque à la diégèse du film. Ces quelques vers symbolisent également l’affaiblissement des nations et de leurs valeurs aujourd’hui (et plus particulièrement de l’Angleterre dans le film), mais aussi que celles-ci restent combatives, à l’ardeur et au courage intact, décidées à en découdre avec l’adversité. Le montage parallèle, mélangeant la déclamation de M au tribunal et la course de Bond dans la rue afin de lui porter secours, oriente enfin la signification de ce poème sur la valeur cinématographique historique de la saga bondienne elle-même. Une saga de cinquante ans d’âge au cinéma, unique par son existence longue et foisonnante, affaiblie par les modes ayant traversé les décennies, obligée de suivre des époques qui ne l’ont pas vu naître, mais forte par sa vigueur intemporelle, bien décidée à affirmer sa suprématie auprès des cœurs dans le registre du divertissement populaire, toujours là, toujours inventive, toujours vivace. Et si Bond a vieilli, faisant de sa saveur générale un élément constitutif du passé, rejeté par une époque qui le pense toujours comme la relique d’un temps révolu (la guerre froide), il reste toujours présent, pied à terre, tel cet insurpassable héros qu’il a toujours été. Une conclusion pour ce deuxième segment de film à la fois sincère et touchante, vertigineuse et emphatique, et qui tient à redéfinir une ultime fois sa vision du monde contemporain et celle de son immortel héros sans jamais céder aux sirènes du pessimisme actuel. Espoir et pugnacité, plutôt qu’insolence et cynisme. Les temps sont durs, mais ce n’est pas pour cela qu’il faut accepter ses contraintes sans mot dire. Idéalisme et modestie seront toujours beaucoup plus forts, et cela même si ces valeurs sembleront bien désuètes à un grand nombre de personnes aujourd’hui. Skyfall fera tempêter les uns pour sa fougue, et se fera moquer des autres pour son optimisme fort et hardi, quoique mesuré. Tant pis pour les cyniques, ils passeront à côté d’un beau moment d’émotion, au message certes tapageur mais très actuel, et à l’équilibre consciencieux et méritant, bien loin de la mêlée paranoïaque et larmoyante des superproductions hollywoodiennes synchroniques qui tentent la même aventure.

Alors que Bond vient de sauver M, il ne lui reste plus qu’à entamer une troisième et dernière partie en forme de retour aux sources. Il décide d’emmener M loin de Londres, en Ecosse, chez lui, dans sa vieille demeure familiale isolée au milieu de la lande. Il remonte ainsi le temps avec cette machine d’un autre âge, à savoir la sublime Aston Martin DB5 découverte jadis dans Goldfinger. La caméra de Sam Mendes survole l’Ecosse et ses merveilleux paysages abrupts, avec son brouillard cachant l’Olympe et ses montagnes sur lesquelles la civilisation semble ne jamais avoir eu prise. Extraordinaire moment d’intensité, et là encore d’apesanteur, avec cette musique aux nappes synthétiques invitant au voyage spirituel et conviant pour la seconde fois les strates atmosphériques de Blade Runner. Jusqu’à cette demeure austère, abandonnée, et où ne vit que le gardien des lieux, le vieux Kincade, un Ecossais pure souche comme on n’en voit plus. C’est ici, dans ce lieu duquel tout est parti, que Bond va reprendre le dessus sur son adversaire et son époque. On y croise les esquisses d’un héros solitaire, orphelin, et dont la mythologie est enfin en partie révélée, avec ce couloir souterrain qui a façonné ses humeurs ténébreuses (puisqu’il s’y est caché à la mort de ses parents), ce paysage naturel ayant chez lui autant forgé le goût de la liberté qu’une nature humaine indomptable, et ce face-à-face Bond / Silva confrontant le personnage à sa part d’ombre, à son moi rejeté, en souffrance et sujet à la morbidité. Cette dernière partie permet à Bond de consolider sa relation à M, de partager avec elle son intimité profonde. Ou tout l’art difficile de comprendre les choses sans rien avoir à se dire, puisque Bond ne fait qu’esquiver constamment les remarques et questions de M, l’invitant en quelque sorte au recueillement des âmes. Il subsiste bien de la sagesse dans ces quelques scènes montrant les personnages au creux d’une nature toute-puissante et d’un manoir en état de siège. Retour au Moyen-Âge donc, et aux « vieux trucs », à la débrouillardise, avec ces pièges posés çà et là (projectiles à clous, bombes artisanales…) faisant de la demeure une vieille lady qui, comme le souligne Kincade, garde encore son caractère et ses mystères. L’effet est tel que l’on sentirait presque l’odeur des boiseries centennales et de la poussière déposée par le temps, finissant de faire de Skyfall une expérience sensitive. S’ensuit enfin l’affrontement tant attendu, disposant les hommes de Silva autour du manoir pour mitrailler les assiégés, et faisant venir un hélicoptère pourvu d’armes lourdes. Bond se bat comme un lion, à l’ancienne, au fusil à canon scié, rappelant ainsi un certain cinéma de genre des années 1970, Les Chiens de paille de Sam Peckinpah en tête, et utilisant les mitrailleuses de son Aston Martin comme d’un pied de nez aux armes modernes. Rien à faire, l’agent secret est toujours aussi inexpugnable, même hors de son cadre habituel, et plus encore ici au plus profond de chez lui, anéantissant les méchants dans sa propre base secrète, tout en inversant ainsi la tendance communément admise par la saga qui lance habituellement 007 à l’assaut de la forteresse de son ennemi. Décalé mais glorieux, le passage clôture le film à la perfection, avec ce Bond énervé dès lors qu’il voit sa voiture démolie, ces explosions à la bouteille de gaz, cet hélicoptère engouffré dans le manoir, qui explose dans un grand élan gargantuesque pour détruire les lieux, permettant à cette vieille bâtisse d’en finir une bonne fois pour toutes avec cet hélicoptère de pacotille. Il ne reste plus à Bond qu’à tracer sa route le plus vite possible pour rattraper Silva, lui-même aux trousses de M et Kincade. Bond remonte le tunnel / cordon ombilical qui le liait de son passé (la maison) à son avenir (l’extérieur, où tout est possible), s’en extrait, contemple sa maison dans les flammes et décide de s’engouffrer tête la première vers son destin. La course de Bond est délirante, acharnée, totalement maîtrisée, réduisant au silence un homme par un seul coup de pied qui ne gêne même pas sa course, puis asphyxiant un autre de ses ennemis sous la banquise, alors que lui-même doit remonter à la surface. Les symboles ne manquent pas dans Skyfall, à l’image de cette fusée éclairante tirée par Bond afin de percer la glace et revenir sur la terre ferme, comme un appel des cieux à revenir parmi les vivants. Reste alors la confrontation Silva / M, et dans laquelle ce dernier tente de se suicider avec elle, par une seule balle de pistolet, désirant cette dernière danse macabre avec la folie de l’homme qui souffre infiniment. Magnifique, jusque dans cette dernière étreinte de Bond envers M, juste après avoir tué Silva d’un coup de poignard, et dans laquelle Daniel Craig laisse libre cours à son Bond intérieur à lui, celui qui n’a eu de cesse de consoler et d’entourer les victimes jalonnant son existence avec la profonde affection de ses bras délicatement enroulés autour de ces êtres qui comptent. Vesper dans la douche de Casino Royale, Mathis dans une rue de Quantum of Solace, Camille dans les flammes de Quantum of Solace, et désormais M dans la chapelle de famille de James Bond, le lieu à côté duquel sont enterrés ses parents, Andrew Bond et Monique Delacroix Bond. Un véritable instant religieux où s’éteint M et où s’affirme la foi du héros, qui perd ainsi le seul être qui comptait encore pour lui, et cela auprès de ceux (ses parents) qui furent les premiers à déserter son existence par caprice du destin. Eprouvant, captivant, bouleversant.

Le James Bond de Daniel Craig a enfin trouvé toute sa substance. Après un Casino Royale régulièrement brillant mais fortement américanisé, avec son héros musculeux et sa démarche de blockbuster testostéroné, et un Quantum of Solace nécrosé au travers de velléités discordantes en regard de l’univers bondien, Skyfall remet 007 sur son piédestal. James Bond y est aussi tourmenté que dans Goldeneye, aussi énervé que dans Permis de tuer, aussi humain que dans Au service secret de Sa Majesté, tout en étant aussi débonnaire qu’à la grande époque. Il faut absolument entendre ces sublimes vers de Tennyson pour prendre conscience de la vigueur inlassable de James Bond, de son énergie sans cesse renouvelée, de son envie envers et contre tout d’affirmer son existence de héros en lutte, affaibli par les années mais fort par la volonté. Le Bond de Craig est devenu très émouvant, parce que vulnérable et pourtant toujours aussi courageux à la fois. Aucun doute à avoir, Craig a ici trouvé l’écrin parfait qui lui faisait en vérité défaut jusqu’ici, recréant un Bond progressif, renaissant une fois encore tel le Phénix, et remettant son personnage en haut des sphères héroïques qui sont les siennes. Plus qu’une renaissance éprouvée dont il a déjà plusieurs fois été fait mention au travers d’opus antérieurs, Skyfall fait renaître Bond une bonne fois pour toutes, expliquant à qui veut l’entendre que si les époques changent, Bond restera malgré tout à sa place, prenant aussi bien son époque en considération que s’inscrivant en regard d’elle. 007 est à la fois un héros du passé et du présent, une touche de nostalgie dans un monde différent, capable de s’adapter en gardant pourtant sa valeur fondamentale. Car dans le fond, peu de choses ont changé. Bond ne séduit certes plus autant de femmes, ne fume plus et prend des antidépresseurs. C’est un alcoolique notoire qui ne s’en cache même plus. Mais à côté de cela, il reste finalement cet infatigable globe-trotter indépendant, lié par patriotisme et par besoin d’aventures à sa fonction d’agent secret invincible. Si la forme évolue, les préceptes, eux, perdurent pour la plupart. Daniel Craig incarne un James Bond à la fois classique et novateur, finalement très rafraichissant, capable de revenir aux sources pour mieux s’en détacher. Son Bond est un sentimental qui s’ignore, un homme sensible, et pour qui paradoxalement le goût de tuer s’affirme de façon automatique. 007 est ici en recherche de lui-même, afin de s’émanciper de la tutelle de ses démons. Un revenant qui botte en touche mais s’accroche, retrouvant ses origines pour mieux les accepter. Les rapports de Bond avec M se sont considérablement approfondis depuis Goldeneye, Judi Dench ayant transformé le personnage en figure tutélaire, maternelle en fin de compte, toujours postée derrière son fils de substitution afin de lui accorder sa confiance. N’est-ce pas elle qui, en dépit des résultats désastreux obtenus par 007 durant ses tests d’admission, lui redonne son statut d’agent secret et son permis de tuer ? Il subsiste quelque chose de curieux et en même temps de profondément émouvant chez ce 007 qui tient à repartir en mission avec l’assentiment de sa supérieure hiérarchique. N’oublions pas que Bond a souvent désobéi dans le passé, utilisant ses vacances pour tuer Blofeld dans le pré-générique des Diamants sont éternels, allant chercher la mafia de sa future belle famille pour libérer sa fiancée et détruire la base de Blofeld dans Au service secret de Sa Majesté ou démissionnant et s’enfuyant tel un fugitif afin de tuer Sanchez dans Permis de tuer, sans compter de nombreuses incartades faites au travers de ses missions diverses et variées. Skyfall revient sur un James Bond soucieux de sa hiérarchie et des valeurs qu’elle représente, accordant une confiance infinie en sa combativité, ne désobéissant qu’avec l’assentiment de M. Bond est bel et bien revenu au bercail et a grandi. Il est dorénavant ce héros mûr, un peu vieilli par une existence de cinquante années d’aventures clinquantes et outrancières, prêt à en découdre avec ses ennemis dans la force de l’âge et avec l’esprit de l’ancien combattant revenu de tout. Craig lui apporte son physique sportif, son masochisme constant (ce corps perclus de douleur et de cicatrices), ce visage marqué par les années et cette allure brutale, cette beauté brute, naturelle et virile. Curieusement, Craig tente parfois  de rappeler la période Roger Moore, avec ses réactions grotesques (le combat parmi les dragons de Komodo), ce détachement parfois amusant et ce manteau noir tout droit sorti de Vivre et laisser mourir (et qu’il portait déjà de temps à autres dans Quantum of Solace). Ce qui ne l’empêche pas de rapprocher son jeu de celui de Timothy Dalton, les yeux régulièrement inquiets, la mine décidée. Craig continue à condenser le meilleur de chaque interprète en rehaussant sa propre création originale, celle d’un héros mal dégrossi, qui porte toutefois de mieux en mieux le costume, posté du côté de la tradition et du respect de l’humanité. Un aventurier qui délaisse volontiers la technologie pour mieux parvenir ses fins. Un être humain, un vrai. Et qui, en cette époque troublée par l’anéantissement de nos valeurs, nous lance à la cantonade cette idée selon laquelle nous avons plus que jamais besoin de croire en nos héros.

A cela s’ajoutent le retour du Walther PPK et de la famille bondienne au grand complet, revue et corrigée. Tout d’abord, modernisé, le Walther PPK revient dans sa forme PPK/S très proche du modèle original. Terminée l’époque du Walther P99 censé remplacer le PPK. Ce dernier revient en force, affirmant une identité bondienne renaissant à la source. Doté ici d’une crosse à empreinte palmaire, le Walther sera donc l’arme de service de 007, et finalement l’un de ses très rares gadgets si l’on peut dire. Absents dans les deux premiers opus de l’ère Daniel Craig, les gadgets refont par ailleurs ici surface, avec tact et une évidente discrétion. Un pistolet semi-automatique, une mini-radio destinée à localiser Bond (rappelant un attirail similaire dans Goldfinger) et un téléphone portable dernier cri pour tout équipement. Signe des temps, la technologie actuelle suffit à équiper Bond, les gadgets ont semble-t-il définitivement disparu. Un progrès toutefois : à l’inverse d’un Quantum of Solace qui faisait de son 007 un être dépendant des technologies de pointe, Skyfall propose un héros comptant avant toute chose sur lui-même. Son intelligence, son corps et son inclination pour le système D lui permettent de surpasser très largement ses besoins en technologie, faisant de lui à nouveau un homme et un vrai héros d’action digne de ce nom. Bond est donc redevenu ce tueur solitaire, cependant tout à fait capable de travailler en groupe, pistolet au poing et instinct de survie pour tout moyen. On ne peut que s’en émerveiller. Monsieur gadget est de retour, le bien nommé Q faisant enfin son apparition dans cette période Craig en pleine gestation. Ou plutôt devrions-nous dire « Monsieur technologie », puisque le personnage en question a rajeuni pour désormais prendre la forme d’un geek fort sympathique et surtout très efficace, capable de créer des catastrophes rien qu’avec un PC portable. Avec ses lunettes bien mises en évidence, son teint de peau blanchâtre et sa crinière brune mal peignée, l’acteur Ben Whishaw fait de Q un jeune homme de son temps, accroché à ses jouets numériques et tout à fait conscient de sa valeur. Aussi arrogant que Bond, il partage avec lui l’amour du travail bien fait et un professionnalisme à toute épreuve. On lui retrouve quelques traits du Q original, comme cette propension à demander à son interlocuteur de lui ramener le matériel en bon état, ou encore cette attitude moqueuse et légèrement dédaigneuse envers un agent secret qu’il considère comme un simple homme à tout faire, quelqu’un destiné à presser la détente. Néanmoins, dès leur première rencontre dans un musée d’art londonien, mémorable à plus d’un titre, le respect entre les deux hommes s’installe rapidement, entre taquinerie et bataille d’ego. L’un est peut-être trop jeune, mais très inventif et talentueux. L’autre est bourré d’expérience et très efficace, mais un peu anachronique. Ils sont faits pour s’entendre. Une apologie des contraires dans laquelle Bond et Q ressemblent à deux frères, mais dont l’un serait né bien plus tardivement que l’autre. Un retour à saluer donc, pour ce personnage qui retrouve à cette occasion un second souffle et une nouvelle raison d’être. La rencontre, devant ce tableau représentant un vieux navire partant à la retraite, provoque chez l’un et l’autre deux interprétations différentes, antagonistes même, autour de la question du jeunisme et de l’expérience des anciens. Respectueux et très amusant, tout comme cette nouvelle Miss Moneypenny que l’on découvre agent de terrain avant qu'elle ne choisisse d’elle-même le bureau. C’est tout d’abord Eve, un agent peu expérimenté et fin tireur, qui participe au pré-générique en poursuivant le voleur de disque dur. Elle commet l’erreur fatale et tire sur Bond. On la retrouvera comme assistante de bureau, dans les nouveaux locaux du MI6, puis en aide de terrain auprès de Bond à Macao, pour finalement se présenter comme la Miss Moneypenny que nous attendions tous. Une Moneypenny noire sous les traits de la très dynamique Naomie Harris, fort belle, moderne et sportive, correspondant à son temps et au retour que nous n’osions plus fantasmer. C’est elle qui, refusant les avances de Bond malgré son évidente attirance pour le personnage, lui rase la barbe et le prépare à entrer sur scène dans la peau du vieux super espion aux nouvelles ruses.

Reste alors M, pour la dernière fois incarnée par la formidable Judi Dench. Il s’agit de sa meilleure performance dans ce rôle, à la fois tonique et très présente. L’enjeu du film, c’est elle, la mère de substitution de ces agents condamnés à une vie de souffrance sur le terrain de l’espionnage international. Elle est la raison pour laquelle Silva est devenu ce fou à lier, et aussi la raison pour laquelle Bond est devenu cet agent retord, le meilleur qu’elle n’ait jamais eu sous ses ordres. Dench lui apporte son humanité et sa dureté sous quelques considérations d’une tendresse voilée par un sens aigu des responsabilités. Un diable de femme, autoritaire et indépendante, charismatique et meneuse d’hommes, dans une relation d’intimité très saine et pleine de respect réciproque avec Bond. De là à avouer qu’il y a chez elle de l’amour maternel pour cet agent qu’elle a toujours connu, il n’y a qu’un pas que nous pourrions allégrement franchir, tant le lien puissant qui rapproche les deux personnages semble évident. A la relation père / fils originale, la franchise a répondu dans les années 1990 par cette nouvelle association d’un autre genre, instaurant progressivement les termes d’une relation mère / fils qui trouve en Skyfall ses investigations les plus profondes. Le voyage de cet improbable couple du cinéma d’aventures est arrivé à son terme, permettant à Bond de prendre son envol vers de nouveaux horizons. M meurt dans les bras de son fils spirituel, bientôt remplacée par le nouveau M, Gareth Mallory. L’excellent Ralph Fiennes permet à la saga de retrouver son M d’antan, masculin et conformiste, bien que tout de même progressiste et surpassant ses préjugés. D’abord présenté comme un embargo aux actions du M de Judi Dench, Mallory se révèle très bientôt être un homme de valeur, bureaucrate certes, mais tourné vers ses partenaires et courageux (lorsqu’il se saisit d’une arme pour défendre M durant l’attaque du tribunal), sans omettre un sens des responsabilités tout aussi élevé que chez son prédécesseur. Le changement de M se fait presque naturellement, et l’on attend avec impatience de le voir donner ses ordres à 007 dès la prochaine aventure. Prometteur, ce nouveau M devra relever le défi du charisme, situé entre un Bernard Lee original de haut niveau et une Judi Dench de grande classe, Robert Brown (le M des années 1980) se situant dans un registre inférieur quoique très convaincant. Si le M de Judi Dench est en quelque sorte la véritable James Bond girl de Skyfall, par son temps de présence à l’écran et l’intérêt de son personnage, il convient de souligner la courte performance de Bérénice Marlohe dans le rôle de Séverine. Une jeune femme prise au piège, prostituée dès l’adolescence puis sortie de la misère par Silva. Marlohe possède des capacités limitées en tant qu’actrice, avec son tremblement de mains un peu forcé et son timbre de voix pas toujours très assuré, mais sa grâce naturelle et son jeu volontaire font de Séverine un personnage convaincant et surtout incroyablement triste. Très belle, et française de surcroît (15), l’actrice compose un personnage tragique comme la saga en a beaucoup façonnés, avec cette différence fondamentale qu’elle affronte la mort la plus brutale et sadique qui soit. Malmenée, accrochée à sa survie avec la conviction qu’elle n’en n’a plus pour longtemps, Séverine meurt ligotée, lors d’un concours de tir orchestré par Silva qui lui tire une balle dans la tête. Horrible, la séquence peut sans aucun problème rivaliser avec la noirceur de la disparition de Vesper dans Casino Royale, l’effondrement tragique en moins. Séverine part rejoindre toutes les femmes mortes sous les yeux de 007, parmi celles qu’il n’a pas su protéger.

Pour finir, disons sans détour que Raul Silva s’avère l’un des meilleurs méchants de l’histoire de la franchise. Javier Bardem en a fait un personnage maniéré de la pire espèce, avec son attitude bisexuelle surexposée et sa coiffure optant pour la blondeur d’un Max Zorin dans Dangereusement vôtre. Sa première rencontre avec Bond, autour de quelques références amusantes homosexuelles, vaut son pesant d’or. On peut trouver en ce personnage des traces de Goldfinger, du Karl Stromberg de L’Espion qui m’aimait, ou encore du Elliot Carver de Demain ne meurt jamais, tout en ayant de véritables aptitudes physiques au combat, comme ce pouvait être le cas pour le Largo d’Opération Tonnerre ou Renard dans Le Monde ne suffit pas. Il se rapproche évidemment bien davantage d’Alec Trevelyan dans Goldeneye, incarnant de fait le semblable maléfique de 007, ainsi que l’homme de l’ombre tapi derrière des exactions terroristes cachant la vraie nature de ses desseins. Il subsiste à vrai dire beaucoup de la substance de Goldeneye en Skyfall, de la résurrection du héros à sa confrontation avec un ennemi insaisissable, de son voyage au cœur du passé à ses promesses d’avenir. A la différence que l’époque n’est plus la même, Skyfall replaçant son récit dans un monde beaucoup plus incertain encore (les années 2010, en pleine crise mondiale, à la fois économique, sociale et politique) et rendant son méchant bien plus inquiétant. Silva est le loup qui se jette sur sa victime au sol, l’obsessionnel compulsif qui n’a d’yeux que pour sa vengeance personnelle, le fou qui a dû survivre en dépit de tout, même de la mort. Silva signe le retour du monstre de foire, à l’instar de Renard dans Le Monde ne suffit pas. Un être de souffrance, un défiguré de la conscience, avec son visage tuméfié et ses yeux disloqués que maintient un système dentaire lui permettant de garder un visage agréable. Assez proche de la figure du Joker de The Dark Knight, ce méchant constitue un bel effort de renouvellement dans le genre, plus imposant que Le Chiffre dans Casino Royale, et définitivement plus convaincant que Dominic Greene dans Quantum of Solace. Un personnage fondamentalement intéressant et absolument tragique, virant à l’émotion lors de sa rencontre avec M dans sa prison de verre, ou encore et surtout durant sa dernière confrontation avec celle-ci dans la chapelle. Sa demande de les libérer tous les deux de cette souffrance en fait un personnage pathétique et sincère, le résultat de manipulations humaines terrifiantes transformant l’homme en objet de transaction pur et simple. Silva permet en outre de mettre le doigt sur de fâcheux éléments, pointant un MI6 inhumain, boursouflé par ses erreurs et peu regardant sur ses affaires passées. Un bien beau personnage, intelligent et redoutable, en dépit d’un plan d’attaque londonien discutable. Si le projet de Silva reste en grande partie bien troussé, sa venue au tribunal afin de tuer M vire à l’amateurisme primaire. On peut penser que Silva voulait avant tout soigner l’aspect théâtral de sa vengeance, mais il n’en reste pas moins que l’ensemble de la scène peut paraitre assez douteux sur le fond. S’échapper de sa prison située au cœur du MI6, traverser les couloirs de métro, provoquer le crash de l’un d’entre eux (vide au demeurant), se fondre à la foule et prendre le déguisement d’un policier...  Tout cela simplement pour pénétrer dans le tribunal et tirer à vue ? Le processus est certes redoutable, mais la chute bien moins concluante. Il s’agira sans doute de l’un des très rares défauts d’un film tout de même majeur dans l’histoire de cette inoxydable franchise. A côté de cela, Skyfall s’élance avec joie dans tout ce qu’il entreprend, grâce à la réalisation excessivement soignée de Sam Mendes, la photographie littéralement miraculeuse de Roger Deakins et la musique créative de Thomas Newman. Car Skyfall est véritablement un choc esthétique avec ses couleurs chaudes et ses tons riches soutenus par une mise en scène classique et sans esbroufe, allant constamment vers les personnages et jouant sur la profondeur de champ et le cadre. Sam Mendes a réussi le pari des producteurs, en réinventant la valeur visuelle d’un Bond sans en détruire ni la structure thématique ni les motifs. Il laisse sa sensibilité guider sa mise en valeur du personnage et filme Bond vulnérable mais sans aucun voyeurisme, tout en permettant à tous les personnages d’exister. Skyfall synthétise le meilleur de ce que l’on aime retrouver dans un James Bond mais sans en modifier la saveur, également parce que Mendes respecte profondément l’univers bondien. Jamais Craig n’avait été filmé ainsi dans les deux premiers opus de sa période, avec ce visage granitique sculpté dans le roc.

Il suffit d’admirer les séquences à Shanghaï (le building d’affaires), Macao (la maison de jeu) et en Ecosse (l’arrivée en voiture, ou les flammes du manoir détourant la diabolique silhouette de Silva, par exemple) pour s’en convaincre : Skyfall est un festival plastique orchestré avec une grande maestria, tout en refusant de concentrer sa raison d’exister uniquement sur les scènes de bravoure. Un pré-générique virevoltant et un final pyrotechnique presque sauvage, point. Entre les deux se dispersent quelques bagarres (le building à Shanghai, le casino de Macao), quelques coups de feu (l’arrestation de Silva sur l’île d’Hashima) ou encore un crash de métro (durant la traque londonienne). Le film préfère focaliser ses efforts sur sa rythmique diégétique en multipliant les rebondissements de l’intrigue. La tension des scènes et l’intérêt du scénario font le reste. Il convient de préciser à quel point Skyfall s’émancipe de la règle hollywoodienne du « toujours plus » qui sévit actuellement parmi les blockbusters, et à quel point l’entièreté du film repose sur une esthétique vraiment très britannique, de celle que l’on n’avait peut-être plus revue depuis les années 1980. Skyfall tord ainsi le cou à la forte américanisation des deux premiers opus de l’ère Craig pour mieux réimplanter son style en terre anglaise. David Arnold n’a pas composé la bande originale de Skyfall, et c’est heureux, tant sa dernière contribution sur Quantum of Solace traduisait l’essoufflement et la lassitude d’une formule qu’il ne parvenait peut-être plus à régénérer. Thomas Newman apporte sa fraicheur et son enthousiasme. Il n’hésite pas à se servir du thème bondien, même en mode mineur, et crée plusieurs thèmes d’action aussi subtils que probants. Il tente l’aventure de la musique orchestrale et synthétique durant le passage à Shanghaï, avec ces percussions profitables à la bagarre en ombres chinoises ou bien ce thème atmosphérique fascinant lors du premier regard entre Bond et Séverine au sommet de leurs tours respectives. Newman distille l’aventure en optant régulièrement pour de belles trouvailles mystérieuses (l’arrivée sur l’île d’Hashima) ou bien beaucoup plus percutantes (la course finale de Bond dans la lande nocturne). L’influence de David Arnold n’est évidemment pas loin, mais Newman s’est totalement approprié ce James Bond avec la joie du découvreur. Bravo à lui. La conclusion du film montre un James Bond apaisé, sur les toits de Londres, le regard tourné vers le drapeau anglais. Miss Moneypenny vient à sa rencontre et lui donne un cadeau que M voulait lui céder en héritage : un horrible chien en porcelaine recouvert du drapeau de l’Union Jack. Le message est clair : après sa mort, M laisse pour dernier message à 007 de rester un homme de terrain. Moneypenny prend place derrière son bureau, Bond retrouve le nouveau M dans un décor familier des anciens jours de la saga et s’apprête à prendre connaissance de sa nouvelle mission, alors que trône fièrement derrière les deux hommes un tableau présentant une flopée de vieux navires de guerre prêts à faire chanter les canons. James Bond aborde l’avenir avec panache, et rien ne l’arrêtera.

Skyfall était attendu au tournant. Il n'a pas déçu. Mieux encore, il est parvenu à offrir une expérience que peu d'admirateurs de la saga, sans doute, espéraient encore. Visuellement sublime et fondamentalement passionnant, Skyfall prône tout à la fois le respect de la tradition et l'intelligence de la modernité, conduisant son étonnant récit au travers de chemins sinueux permettant de fait au personnage d'affirmer encore davantage ses atours mythiques en même temps qu'une progression dramatique du plus bel effet. Austère mais clinquant, sérieux mais plein d'humour, référentiel mais absorbant, fonceur mais endurant, sombre mais s'en allant sans cesse vers la lumière, Skyfall a miraculeusement dosé son équilibre sans jamais rien renier d'un univers bondien en pleine forme, réfléchi et assumé. Ce 23ème opus intègre sans conteste le cercle des films incarnant les sommets inégalés de la franchise, avec élégance et déférence. Tout simplement aussi parce que Skyfall apporte sa fraicheur et son enthousiasme, son empreinte profonde et ses idées sincères. Après pareil film, on peut légitimement se demander dans quelle optique va bien pouvoir se diriger le prochain opus, et ce qu'il va bien pouvoir opposer à une telle force virtuose. Nul doute que la saga semble repartie pour de futures aventures dont la teneur n'aura jamais fini de nous étonner.

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Promotion, sortie, réception : Bond en chiffres et en dollars

Skyfall va très largement profiter du battage médiatique orchestré autour des 50 ans de la saga. Dès le début de l'année 2012 apparaissent des affiches, des teasers et des produits dérivés. A cette lente apparition progressive va se substituer l'ouragan prévu à partir de début septembre. Dès lors, l'ensemble de la promotion bondienne bat tous les records : Internet, affiches sobres et prometteuses (avec un Daniel Craig en costume, l’arme au poing, sur fond blanc ou noir, tout simplement), radio, télévision, ressortie des films en DVD... Sans oublier un grand nombre de livres autour de tous les sujets (affiches de la saga, James Bond girls, encyclopédies, livres de photographies), ainsi que l'intégralité de la franchise dans un coffret Blu-ray fêtant dignement le 50ème anniversaire. Les 22 premiers films officiels y sont présents, une place étant laissée pour le 23ème, le futur Skyfall. Bond est partout, tout le temps, comme aux grandes heures des époques Sean Connery et Roger Moore. L'éditeur international Taschen va même jusqu'à proposer un livre de plus de 600 pages (et pesant environ six kilos) autour des aventures cinématographiques de l'agent secret, profitant de l'occasion pour offrir un certain nombre de très rares photographies. Comble de l'ardeur, Bond surpasse les attentes médiatiques que l'on attendait, avec des articles de presse un peu partout, rapportés jusqu'à l'overdose. Le mois de septembre lance le phénomène et le mois d'octobre prépare surtout la sortie de Skyfall, imminente. C'est bien simple, le bruit occasionné par cet anniversaire renvoie les 40 ans de la franchise (fêtés durant la sortie de Meurs un autre jour en 2002) aux oubliettes, au rang de fête dérisoire. Bond est dans toutes les consciences, bientôt relayé par une presse très enthousiaste de façon générale. Le divorce entre 007 et la critique s'était opéré à la fin des années 1960, notamment autour d'Au service secret de Sa Majesté et George Lazenby, ce dernier ayant été jugé catastrophique par bien des articles. Depuis, les choses ne s'étaient guère arrangées, même si L'Espion qui m'aimait ou Tuer n'est pas jouer ont pu éventuellement sortir du lot en leur temps, quoique sans grande conviction. Skyfall signe un tournant, avec son Bond de retour dans les consciences intellectuelles. On peut juger la chose un peu méprisante et surtout condescendante, car dans le fond Bond n'a pas vraiment changé de statut, même si Skyfall présente quelques atouts proéminents. Mais les aléas de la mode sont impénétrables et la critique fait une véritable ovation à cet opus, en outre rapidement considéré comme le meilleur jamais réalisé selon un certain nombre d'avis bien tranchés. L'effet Sam Mendes, sans doute. Quoi qu'il en soit, Skyfall a tout pour séduire et il est heureux que la chose ait été remarquée immédiatement, réconciliant de fait le public et la presse dans un même élan festif autour de la plus longue des sagas cinématographiques. Il s'agit désormais de savoir si la vigueur populaire de James Bond est toujours intacte au box-office, surtout avec une telle promotion qui présente le nouveau film avec élégance et stylisation.

Skyfall sort en Angleterre le 23 octobre 2012, en avant-première mondiale, après de multiples bandes-annonces annonçant un opus noir, souvent montées de façon à reproduire un effet proche de The Dark Knight. Le film fait salles combles pendant des semaines et des semaines, parvenant à être toujours très offensif même deux mois après sa sortie. Aucun adversaire ne parvient à le déloger de la première place, permettant au film de plafonner tout en haut. Tant et si bien que Skyfall bat bientôt des films-records tels que Titanic ou Avatar... Phénoménal, Skyfall devient ainsi l'un des plus gros succès jamais vus en Angleterre, rapportant dans le pays autant d'argent que Quantum of Solace dernièrement aux USA ! En France, les festivités ouvrent le 26 octobre. Le triomphe du film est immédiat, gagnant une densité écrasante, bien plus colossale encore que durant l'époque Pierce Brosnan. Ni la bonne réputation de Daniel Craig dans le rôle de 007, ni ce 50ème anniversaire princier n'auraient pu prévoir un tel succès. Le film reste en tête du classement pendant un moment, perdant fort peu d'entrées, engrangeant toujours plus de fans. Skyfall cartonne tellement fort qu'il s'illustre rapidement parmi les résultats colossaux de la période Sean Connery. Il écrase rapidement le plus gros succès hexagonal de l'ère Brosnan : Meurs un autre jour, à l'époque le plus gros succès de la franchise en France depuis On ne vit que deux fois en 1967. Skyfall lamine la concurrence qui tente pourtant vaillamment de reprendre la main. Parmi les victimes cette année figurent The Dark Knight Rises de Christopher Nolan (8ème), The Avengers de Joss Whedon (6ème), Twilight - chapitre 5 : révélation - 2ème partie de Bill Condon (5ème), et même L'Âge de glace 4 : la dérive des continents de Steve Martino et Mike Thurmeier (2ème). Les machines françaises les mieux rodées ne peuvent rien y faire non plus : Sur la piste du Marsupilami d’Alain Chabat (3ème), La Vérité si je mens 3 ! de Thomas Gilou (4ème), ou encore Astérix et Obélix : au service de Sa Majesté de Laurent Tirard (9ème). Le nouveau Bond semble invincible et fonce vers le record hexagonal de la franchise détenu par son aîné, Goldfinger. Bien soutenu par son distributeur Sony, notamment grâce à une publicité furieuse, Skyfall s'essouffle tardivement, stoppant sa carrière à 6 989 740 entrées. Goldfinger est battu d’un peu plus de 300 000 entrées, et l'année 2012 entièrement dominée. James Bond finit donc 1er de l'année en France, pour la première fois dans l'histoire de la saga. Incroyable ! Bien sûr, il convient de relativiser en partie ce score et de repositionner le mérite de l'ère Connery. Rappelons que Goldfinger avait face à lui la concurrence du tandem Louis de Funès / Bourvil, avec Le Corniaud de Gérard Oury, comédie ayant dépassé les 11 000 000 d'entrées. En outre, Goldfinger avait dû faire face à la concurrence de son propre héros, puisque Opération Tonnerre était sorti dans la foulée, la même année, quelques mois plus tard. Gageons que le premier aurait fait un peu plus d’entrées encore si le second n'était pas arrivé aussi rapidement. Enfin, les deux films avaient cumulé plus de 12 000 000 d'entrées à eux deux, permettant à Bond de faire bien plus d'entrées cette année-là. Skyfall a certes obtenu ses entrées seul et contre tous, mais le phénomène Bond a néanmoins et d'une certaine manière atteint des cimes supérieures dans les années 1960. Discutable donc. Il n'en reste pas moins que Skyfall signe bel et bien la plus belle performance bondienne en France, chiffres à l'appui. James Bond prouve de surcroît qu'il reste le meilleur en régnant sans partage au firmament du top annuel, fêtant ainsi ses 50 ans de la plus belle des manières. En Allemagne, le public accueille le film le 1er novembre et s'engouffre encore davantage dans les salles. Skyfall y cumule 7 771 551 entrées, balayant la concurrence sur son passage, finalement juste battu par Les Intouchables d'Eric Toledano et Olivier Nakache (1er). James Bond décroche en tout cas sans surprise la 2ème place (à l'instar de Quantum of Solace, Goldeneye, L’Espion qui m’aimait et Goldfinger en leur temps), doté d’un panache toutefois plus revu depuis L'Espion qui m'aimait. Avec environ 570 000 entrées de plus que ce dernier, Skyfall s'affirme comme le plus gros succès de la saga en Allemagne depuis On ne vit que deux fois et ses 9 000 000 d'entrées. La période Sean Connery reste cette fois-ci bien devant, notamment avec une année 1965 historique dans laquelle Goldfinger (2ème) et Opération Tonnerre (1er) avaient fait de véritables miracles, cumulant plus de 10 000 000 d’entrées chacun. Aux USA, le phénomène se réveille enfin, et cela dès le 9 novembre. Skyfall fait enfin remonter la saga au niveau de popularité qu'elle mérite sur le territoire, reprenant quelques places d'avance dans le top 10. Le film obtient en fin de compte 304,3 millions de dollars et une 4ème place au classement annuel, uniquement battu par The Avengers (un raz-de-marée, 1er), The Dark Knight Rises (2ème) et Hunger games de Gary Ross (3ème). Il s'agit de la meilleure place pour un James Bond dans le classement américain depuis l'époque Sean Connery. Néanmoins, si l'on transforme l'analyse au contact du dollar constant et des entrées engrangées, Goldfinger et surtout Opération Tonnerre restent bien supérieurs. On n’avait en tout cas pas revu 007 à pareille fête aux USA depuis bien longtemps. Au niveau mondial, Skyfall décime l'entièreté de la concurrence, à l'exception de The Avengers (1er). Avec une 2ème place au top annuel et la somme de 1 108,5 millions de de dollars amassés (16), Bond démontre une vigueur inimaginable, surtout pour une saga que beaucoup croyaient encore vouée à mourir prochainement. Si la franchise a constamment connu un succès considérable, la grande majorité du temps dans le peloton de tête mondial et affirmant ainsi son énergie commerciale depuis toujours, Skyfall lui permet en tout cas d'atteindre à nouveau des sommets que l'on ne pensait pas revoir avec un tel degré de plénitude. Laissant la quasi-totalité de ses adversaires loin derrière lui, 007 incarne tout à la fois un gigantesque pied de nez à l'industrie hollywoodienne dont les effets de mode actuels se flétrissent à la vitesse de l'éclair, et la vigueur d'un héros inexpugnable pour l'éternité. Et cela même si son succès démentiel n'en fait cependant pas le plus important de l'histoire de la saga. (17) James Bond est bel et bien plus vivant que jamais, démontrant une popularité que de nombreuses autres sagas ne pourront que lui envier. Cinquante ans d'existence, cinquante ans de succès, couronnés ici par un anniversaire qui semble se jouer du temps et de l'usure. La pression sur le prochain opus est immense, et les attentes phénoménales.

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(1) Voir la chronique de Goldeneye.

(2) Voir la chronique de L’Espion qui m’aimait.

(3) Voir la chronique de Goldeneye.

(4) En échange de la suppression de sa dette, la MGM propose à ses créanciers de se voir céder la majorité des actions de la société. Des échanges d’actifs sont également proposés avec Spyglass Entertainment, en échange pour ce dernier de 5 % du capital de la MGM.

(5) Sam Mendes a notamment réalisé American beauty en 2000, Les Sentiers de la perdition en 2001 ou encore Les Noces rebelles en 2009.

(6) La totalité des données financières présentes sur cette page est tirée des sources officielles de la MGM et de la United Artists.

(7) Ascot est une petite ville britannique située dans le comté du Berkshire, célèbre pour abriter l’un des plus prestigieux hippodromes anglais et son meeting royal (qui se déroule en juin). On peut voir ce fameux champ de course dans Dangereusement vôtre.

(8) Le canon de Maurice Binder sera finalement visible en ouverture du générique de fin, à l’instar de Quantum of Solace précédemment.

(9) Voir la chronique de Quantum of Solace.

(10) Voir la chronique de Permis de tuer.

(11) YouTube est un site web d’hébergement de vidéos international sur lequel les utilisateurs peuvent envoyer, visualiser et partager des séquences vidéo. Créé en 2005, appartenant à Google depuis fin 2006, YouTube annonce atteindre le milliard d’abonnés fin 2010.

(12) Hong-Kong était jusqu’ici la seule ville chinoise visible dans un James Bond. Or, depuis l’ouverture à la mondialisation et la détente du communisme chinois à l’internationale durant les années 2000, des relations plus amicales avec le pays permettent désormais le tournage de films chez eux, moyennant des contraintes techniques assez rigoureuses.

(13) Ces quelques vers sont extraits du poème Ulysses d’Alfred Tennyson (1809-1892), écrit en 1833 et publié en 1842 dans le second volume des poèmes de Tennyson. Ce poème est généralement utilisé pour illustrer la forme poétique du monologue dramatique. Ici, malgré sa vieillesse, Ulysse, de retour dans son royaume d’Ithaque, déclare vouloir explorer de nouveau le monde, malgré ses retrouvailles avec sa femme Pénélope et son fils Télémaque.

(14) Traduction française littérale :

« Et si nous avons perdu cette force
Qui autrefois remua la terre et le ciel,
Ce que nous sommes, nous le sommes ;
Des cœurs héroïques et d’une même trempe
Affaiblis par le temps et le destin,
Mais forts par la volonté
De chercher, trouver, lutter, et ne rien céder. »

(15) Bérénice Marlohe est la septième française à incarner le rôle d’une James Bond girl, après Claudine Auger dans Opération Tonnerre, Corinne Cléry dans Moonraker, Carole Bouquet dans Rien que pour vos yeux, Sophie Marceau dans Le Monde ne suffit pas, Eva Green dans Casino Royale et Olga Kurylenko dans Quantum of Solace.

(16) En dollars constants, c'est-à-dire en recalculant le box-office du film au cours du dollar de l’année 2012, le film aurait rapporté 1 108,10 millions de dollars, soit autant voire davantage qu’un blockbuster actuel. Calcul effectué par le Cost of living calculator de l’American Institute for Economic Research.

(17) Si la recette mondiale du film surpasse celle de tous les autres opus, y compris en dollars constants, il convient parallèlement d'observer d'autres éléments de comparaison jouant de fait en sa défaveur. Rappelons que d'autres James Bond, tels que Vivre et laisser mourir ou L'Espion qui m'aimait par exemple, ont eu un retentissement commercial comparable, bien qu'inférieur. Plus important encore, prenons le cas d'Opération Tonnerre. Ce dernier a semble-t-il obtenu largement plus d'entrées en son temps que Skyfall, surtout aux USA, et sur un terrain mondial moins étendu. N'oublions pas que Skyfall a été exploité sur l'ensemble de la planète (incluant au total cinquante-huit pays), ce qui n'a pas été le cas de la saga dans le passé. Goldeneye fut ainsi le premier opus à être distribué dans des pays communistes ou anciennement communistes. La guerre froide ayant à l'époque érigé son rideau de fer infranchissable, un opus comme Opération Tonnerre n'a pu être distribué en salles que dans les pays de l'Ouest (ou soutenus par l’Ouest), ceux-ci comprenant principalement une partie de l'Europe, l’Amérique du Nord, l'Amérique du Sud, le Japon, la Thaïlande et une partie de l’Afrique. Son résultat final n'en n'apparait alors que plus considérable à la lumière de ces limites commerciales. En outre, Skyfall a coûté la somme de 200 millions de dollars de budget, sans compter des frais de promotion presque aussi élevés, pour en rapporter environ cinq fois plus. En prenant quelques exemples bien établis, rappelons que James Bond contre Dr. No avait rapporté près de cinquante fois sa mise de départ, Goldfinger trente-cinq fois, Opération Tonnerre vingt-cinq fois, Au service secret de Sa Majesté onze fois, Vivre et laisser mourir treize fois, L'Espion qui m'aimait six fois, Goldeneye six fois...  Pour toutes ces raisons, l'affirmation largement édifiée faisant de Skyfall l'opus le plus lucratif de l'histoire de la franchise se révèle en vérité fort discutable, voire erronée. Enfin, à noter ici que l'Angleterre, la France, l'Allemagne et les USA composent à eux seuls un peu plus de 55 % du box-office mondial de Skyfall, c'est-à-dire plus de la moitié de son total final. Cette information démontre à quel point ces quatre pays ont une influence considérable sur le succès de la franchise, et a fortiori sur celui de Skyfall.