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Critique de film

L'histoire

Nous sommes en 1919 au cœur des plaines hongroises. La république des conseils vient d’être écrasée. Dans une ferme isolée, un jeune partisan est recueilli par deux paysannes et le mari de l’une d’entre elles, soldat de l’armée régulière. Autour d’eux rôde un officier de gendarmerie.

Analyse et critique

Ce film clôt une sorte de trilogie entamée avec Les Sans-espoir et Rouges et Blancs. Une série de films consacrés à une période de l’histoire de la Hongrie, à travers trois passages majeurs de son histoire récente : l’évocation de la Hongrie déclarée indépendante en 1867, suite à la défaite de l’Autriche-Hongrie face à la Prusse ; la lutte de partisans hongrois au côté des bolcheviques dans Rouges et Blancs en 1917 ; dans Silence et cri l’écrasement de la république des conseils en 1919. Trilogie à laquelle on pourrait ajouter Mon Chemin qui évoque en filigrane le rôle de la Hongrie durant la deuxième guerre mondiale, mais qui formellement parlant ne s’intègre pas dans le corpus. Il s’attaquera ensuite à ce que l’on nomme la « tétralogie fasciste » avec Sirocco d’hiver (Sirokko, 1969), La Pacifista (1971), La Technique et le rite (La tecnica e il rito, 1971) et enfin Agnus Dei (Egi barany, 1971). Silence et cri nous raconte les relations et les tensions entre deux paysannes, un partisan et un soldat de l’armée régulière, reflètent les bouleversements de tout un pays.

Du 21 mars au 1er août 1919, les communistes, sous l’impulsion de B. Kurn, prennent le pouvoir en instaurant les conseils ouvriers: c’est la « république des conseils ». Ils sont rapidement renversés par l’armée roumaine. En 1920, l’amiral Horthy devient régent du pays qui se transforme en dictature. La mère de Jancso était roumaine, son père magyar, et tous deux étaient originaires de Transylvanie, région de la Roumanie où la population magyare est très importante. Le cinéaste est ainsi très tôt creusé par les idées d’appartenance culturelle, de frontières. L’occupation étrangère, les dominations culturelles, traversent son œuvre de part en part, interrogations incessantes et intimes qu’il ne cesse d’évoquer au travers de ses films. Le fait que Jancso choisisse pour cadre, de film en film, les grandes plaines de son pays, a un rôle lui aussi dialectique. Les frontières mouvantes de son pays, le fait que celui-ci ait, à l’issue de la première guerre mondiale, perdu la Transylvanie au profit de la Roumanie et la Slovaquie au profit de la Tchécoslovaquie, s’opposent à la géographie même de l’espace. Pas de frontière naturelle, mais un découpage artificiel.

Cette puszta où seul l’horizon surnage, a également comme fonction d’appuyer l’impossibilité pour les partisans de fuir l’autorité. Quand ils courent, rapidement l’horizon devient intangible, et ils ne peuvent que revenir vers ce qui surnage de ces plaines infinies, les maisons éparses des paysans, les grandes meules de foins battues par les vents. Le vent, si sensible dans le film, dont le souffle omniprésent pèse sur la bande son. Jancso emploie de vastes plans tournants, qui entourent les personnages, filment en continu les entrées de champ et les sorties des personnages. On saisit à quelle point la temporalité du plan-séquence permet d'entrer en profondeur dans les relations qui se tissent entre les personnages. Jancso, en refusant le montage, semble dans un même temps en refuser la hiérarchisation. Dans un plan-séquence, chaque personnage semble avoir le droit de vivre et d’évoluer. Au niveau de la structure d’ensemble du film, ces plans se répondent. Nous assistons par exemple à une longue séquence se déroulant dans l’enceinte d’une pièce de la ferme. La caméra suit les personnages qui sortent à l’extérieur, mais uniquement de loin, à travers les ouvertures offertes par le décor. Plus tard, on retrouve cette même construction, mais cette fois ci la caméra a pris place dans le corps de ferme, et la caméra ne pénètre pas dans les masures. Les contenus de ces deux scènes mêmes se répondent, dont nous ne dévoilerons pas le secret. Jancso manie l’ellipse, fait tomber la nuit sur un plan-séquence ayant débuté de jour sans que le temps nécessaire ne ce soit déroulé. On suit vraiment l’action à travers les yeux des protagonistes, ainsi le temps se délite lorsque l’inaction les envahit. Malgré son sujet difficile, le film est d’une infinie douceur, les étreintes reviennent comme un leitmotiv apaisant. Des baisers, des caresses sont échangées entre les différents acteurs du drame. Etonnamment, si l’on retrouve la figure de la nudité chère à Jancso, elle n’intervient pas dans ces scènes. Car, comme à l’accoutumée, ces nudités offertes sont dénuées de tout érotisme. Elles symbolisent l’oppression et les brimades organisées par le pouvoir, ou plutôt que les pauvres gens acceptent de subir et même encouragent pour survivre à l’autorité. Elle n’a donc aucune place dans les liens intimes qui se tissent entre les deux sœurs paysannes et le partisan qu’elles cachent.

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