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Critique de film
Le film

Signes particuliers - Néant

(Rysopis)

L'histoire

Voilà deux années qu'Andrzej Leszczyc (Jerzy Skolimowski), vingt-quatre ans, a été renvoyé de la faculté d'ichtyologie où il étudiait. Son sursis pour le service militaire n'a plus cours et lors de sa convocation par l'armée, on lui annonce qu'il doit partir par le train de 15h00 pour passer deux années dans la marine. Durant la poignée d'heures qui le sépare de son départ, Andrzej traîne avec des amis, hésite à dire au revoir à sa femme, rencontre une jeune étudiante... et n'arrive pas à se décider si à l'heure dite il sera dans le train ou s'il sera devenu déserteur...

Analyse et critique

Jerzy Skolimowski est encore à l'école de cinéma de Lodz lorsqu'il réalise ce premier long métrage. Il tourne en dehors du cursus officiel, en contrebandier, utilisant sans toujours en avoir l'autorisation le matériel et la pellicule de l'université. Il profite également des différents exercices donnés aux apprentis cinéastes pour, au fil des mois, tourner des scènes qui font partie du projet de long qu'il a en tête. Il travaille en équipe très réduite, le plus souvent avec un unique collaborateur, cadrant lui-même les séquences où il n'apparaît pas à l'écran. Lorsqu'il est en train de jouer, il s'arrange pour donner ses directives en se plaçant de dos, profitant par là du manque de moyens qui lui interdit la prise de son directe et l'oblige à tout post-synchroniser. Là encore, c'est Skolimowski qui recueille par lui-même tous les sons nécessaires à la fabrication de la piste son, doublant même plusieurs personnages secondaires. C'est d'ailleurs la façon ingénieuse dont il travaille sur la musicalité des ambiances qui pouvait, entre autres choses, faire deviner qu'il y avait là à l'œuvre un véritable artiste en devenir. Car oui, Rysopis est un film bricolé, bancal, souvent brouillon, mal fagoté et qui à ce titre peut légitimement déplaire - ou simplement indifférer - ceux qui connaissent le cinéaste pour ses œuvres ultérieures, bien plus abouties il est certain. C'est pourtant un film au style déjà bien affirmé et qui pose d'emblée les grandes lignes d'une œuvre qui, au moins jusqu'à Deep End, se concentrera sur ce moment de la vie qu'est le passage de l'adolescence à l'âge adulte. (1)

Longtemps, Jerzy Skolimowski va s'intéresser à cette période de basculement où l'enfance se termine définitivement et où l'on entre de plein pied dans l'âge adulte : Walkover, La Barrière, Le Départ, Deep End... Même dans des films plus tardifs, comme Le Bateau Phare ou Le Succès à tout prix - dans lesquels Skolimowski s'attache plus aux relations père / fils - on retrouve cette figure de l'adolescent faisant ses premiers pas dans le monde des adultes. La singularité de son approche - c'est un sujet qui a été maintes fois décrit, filmé, romancé - tient au fait qu'il s'écarte de ce romantisme qui lui est presque naturellement attaché. On trouve dans Rysopis - et c'est vrai de l'ensemble de son œuvre - une réflexion sur le vide qui passe par le sentiment qu'a le héros d'être à côté de sa vie, qu'elle ne lui appartient pas vraiment. Mais il aborde cette angoisse existentielle sans l'attirail habituel des cinéastes qui se frottent à ce thème, c'est à dire sans l'artifice de la lenteur ou ce raccourci facile qui consiste à penser que filmer le vide suffit à l'incarner. Au contraire, on sent bien le désarroi profond d'Andrzej mais à travers une approche très physique, Skolimowski accompagnant par sa mise en scène ce personnage qui se heurte réellement au monde et au vide de son existence.

Au début du film, la caméra - dans un mouvement très fluide - suit Andrzej qui quitte son domicile et descend dans la rue. Notre oreille est alors attirée par les cris de passants, qui visiblement se disputent, et notre œil par l'ombre imposante d'un homme se réchauffant auprès d'un braséro. On entend, on voit, mais on ne s'approche pas. On est d'emblée dans l'esprit d'Andrzej qui capte ces signaux extérieurs mais ne s'y intéresse pas. Lors de son passage devant le jury militaire qui doit lui signifier son incorporation, la caméra se fait subjective, figure de style que l'on retrouvera à d'autres moments dans le film. Ces deux exemples montre que si Skolimowski interprète lui-même Andrzej, c'est toute sa mise en scène qui épouse le point de vue de son héros. Il n'y a pas de contre-champ, on est toujours avec Andrzej, on l'accompagne. Et les mouvements impulsés à la caméra font que, comme lui, on glisse sur les choses, on les frôle sans jamais s'y attacher. Même les amours passent, Skolimowski ayant cette belle idée de faire jouer les trois filles qui jalonnent la journée d'Andrzej (sa femme, une fille facile et une jeune étudiante) par la même actrice, Elzbieta Cryzewska, alors l'épouse du cinéaste.

Andrzej explique de but en blanc au jury militaire qui doit statuer sur son incorporation qu'il n'a pas de talent pour les études, qu'ancien étudiant en ichtyologie il « n'aime pas les poissons ». Il n'a pas de plan de carrière, pas de passion, il suit simplement le courant. Si comme nombre de ses camarades il a entrepris des études pour échapper au service militaire, au fond peu lui importe qu'il soit dans un amphithéâtre ou dans une caserne de l'armée. Andzej n'est pas un insoumis, un rebelle, il n'est pas réfractaire à la société qui l'entoure. Il n'arrive simplement pas à se projeter dans le monde des adultes, alors il procrastine et fuit tout ce qui pourrait le faire s'en approcher : un métier, des responsabilités, un foyer...

Le film fait comme lui, sortant des sentiers battus pour emprunter des chemins de traverse. Skolimowski brille à montrer ce moment de la vie où l'on se tient à l'écart du monde, de la société, où l'on repousse l'échéance fatale qu'est l'entrée dans l'âge adulte. Tout le film se concentre ainsi sur les quelques heures qui séparent Andrzej de son départ pour l'armée, une journée et une nuit qui englobent de manière magistrale toute une période la vie. On partage l'envie d'Andrzej d'étirer encore et encore ces moments guidés seulement par l'insouciance, de figer à jamais ce temps où l'on ne fait pas partie du monde, où l'on ne participe pas à son mouvement, à sa course folle. Mais il n'y a pas que de l'insouciance chez Andrzej, il y a un mal-être qui lui interdit d'être heureux et de pleinement profiter de ces quelques moments de liberté qui lui restent.

Andrzej ne comprend pas quelle est la finalité de cette vie d'adulte qui l'attend, il ne se retrouve pas dans ces valeurs sociales que sont le travail, la famille, la réussite sociale. Il ne sait pas comment s'y prendre avec la vie ; et lorsqu'il s'engage, réagit, c'est en répétant ce qui lui a été dit par un tiers ou ce dont il a été témoin. Ainsi, ce n'est pas naturellement qu'il en vient à faire une crise de jalousie à sa compagne, mais parce qu'une autre fille rencontrée lui a expliqué que c'est ainsi qu'il devrait se comporter s'il l'aimait vraiment. Il singe les réactions des autres, il truque ses sentiments car il ne sait pas comment s'y prendre autrement tant il se sent détaché de ce qui l'entoure.

Andrzej explique à un journaliste qui l'intercepte dans la rue qu'il aimerait un métier où il y aurait un but mais pas de règles, pas de contraintes, et l'on comprend qu'il a la velléité malgré son désir d'indépendance et de liberté de participer à la marche du monde. Il a seulement le désir profond de conserver intacte cette part d'enfance qui lui donne tant de force, tant de vie.

Skolimowski ne prêche pas l'oisiveté à la manière d'un Iosseliani (on pense souvent à Il était une fois un merle chanteur en voyant Rysopis), mais fait sien ce désir profond qu'a Andrzej de ralentir ce temps qui emporte avec lui l'enfance et l'insouciance. Le fait que l'action se déroule sur moins de vingt quatre heures avec en point de mire l'échéance du départ à l'armée symbolise à merveille ce moment de transition entre l'adolescence et l'âge adulte qu'Andrzej essaye désespérément de repousser. Il s'accroche au présent, essaye de lui donner des allures d'éternité. Chaque matin, il recule en cachette le réveil afin de rester le plus longtemps possible au lit avec sa compagne, faisant durer tant qu'il peut ce moment magique et intime où les corps sont entre sommeil et veille et où rien d'autre n'a d'importance que le moment présent. Il aime craquer des allumettes, fasciné par la beauté de la flamme vacillante, triste de savoir ce moment si éphémère.

Mais à ne vouloir rien faire, à toujours tout repousser, à constamment fuir, c'est sa vie toute entière qui lui file entre les doigts. Andrzej prend conscience qu'il va lui falloir malgré ses réticences accepter d'entrer dans le monde pour recommencer à vivre.

Andrzej est un évident double du cinéaste et l'on peut multiplier à l'envie les points communs entre le cinéaste et son avatar cinématographique : cette colère qui les anime, ce besoin vital de se dépenser (Skolimowski adore le sport et notamment la boxe), ce désir d'ailleurs qui les pousse à fuir (le cinéaste quittera la Pologne pour travailler en Belgique puis en Angleterre avant de s'installer aux Etats-Unis), cette méfiance vis à vis de l'autre qui les conduit à se couper du monde (Skolimowski se décrit comme asocial, égoïste, et à son retour en Pologne dans les années 2000 il s'installera au fin fond d'une forêt à 200 kilomètres de Varsovie)... Le premier personnage imaginé par Skolimowski pour le cinéma était déjà un Andrzej, celui des Innocents charmeurs réalisé par Andrzej Wajda. Dans Le Couteau dans l'eau, qu'il écrit avec son condisciple Roman Polanski, on retrouve un autre Andrzej, assez proche dans la mentalité mais qui est cette fois journaliste sportif alors qu'il était médecin du sport dans le film de Wajda. Skolimowski glisse ainsi dans les films des autres puis dans ses propres films cet alter-ego dont la situation extérieure change mais qui intérieurement reste fidèle à certains traits de caractère, à une certaine vision du monde et de la société. Mais c'est bien sûr lorsqu'il met lui même en scène son double que l'on ressent à quel point le cinéaste s'identifie à lui, à quel point il se livre à travers ce personnage fictif.

Si Skolimowski prend le parti de nous associer à son héros, il ne cache pas que la douleur existentialiste d'Andrzej est aussi une manière pour lui de masquer, d'excuser son égoïsme, sa lâcheté. De même, il montre que ce détachement face au monde, aux autres, finit par l'empêcher de vivre. Le film est ainsi partagé entre une certaine complaisance et une bonne dose de critique à l'égard du personnage. Cette ambivalence avec laquelle est dépeint Andrzej correspond aux sentiments qui animent le jeune cinéaste : d'un côté il est persuadé d'incarner le renouveau du cinéma polonais, de l'autre il se sent comme un imposteur.

Il y a ainsi dans Rysopis un côté un peu dandy, immature. On sent que Skolimowski veut se poser comme artiste (2), veut marquer son temps, un désir très adolescent qu'il ne tait pas mais qu'au contraire il cultive. Ce côté dandy se retrouve dans une mise en scène qui aime afficher sa maestria, son originalité, et qui se révèle parfois un peu trop fière de ses effets. D'un autre côté, Skolimowski est totalement conscient de ce désir de réussite qui l'anime et il n'hésite pas à mettre en doute son honnêteté. A travers son double, il critique ainsi les poèmes qu'il a écrits - les taxant de faciles et d'infantiles - et s'amuse de cette pose d'artiste qu'il prend sans trop y croire

Le film navigue ainsi entre narcissisme (Skolimowski multiplie les gros plans sur son visage et ne cesse de glisser des miroirs dans le cadre, figure narcissique s'il en est) et auto-critique. Il y a une forme de sécheresse dans le ton, un refus du sentimentalisme, qui fait que l'émotion qui nous étreint malgré l'apparente dureté du film n'en est que plus sincère et profonde. Skolimowski est jusqu'ici plutôt connu pour la drôlerie de ses courts métrages et il semble pour son passage au long afficher un sérieux de circonstance. En apparence seulement, car ce sérieux dissimile en fait un humour grinçant, une ironie mordante vis-à-vis de la société polonaise mais aussi - et surtout - de lui-même.

Si Rysopis est porté par une profonde douleur existentielle et un romantisme adolescent très touchant, ce qui nous marque avant tout dans ce premier long de Jerzy Skolimowski c'est la fougue qui l'anime. C'est une œuvre qui a du vague à l'âme, mais ce vague à l'âme, Skolimowski ne le filme pas avec tristesse et recueillement mais au contraire avec énergie, presque avec colère. Une caméra très mobile, une façon brute de couper dans les scènes, une interprétation très physique (3)... La vitalité de l'ensemble fait que l'on échappe à cette complaisance mélancolique dans laquelle le film aurait pu se perdre.

  

(1) Il est toujours facile d'appréhender une œuvre à posteriori, de la juger à l'aune des futures réalisations du même auteur. Facile, mais amusant et il faut avouer que le plaisir pris à la vision de Rysopis - et c'est souvent le cas des premiers essais des grands cinéastes - tient beaucoup à cette lecture rétrospective rendue possible par la familiarité avec le reste de la filmographie de son auteur. On ne conseillera donc pas ici de rentrer dans l'univers de Skolimowski par ses premiers films mais de les découvrir plus tard, une fois que le contact a été établi. Le plaisir n'en sera que plus grand.
(2) Suite à une critique assassine parue sous la plume d'un journaliste américain, Skolimowski recevra une lettre de Jean-Luc Godard : « Cher Jerzy, ne te préoccupe pas de ces idiots d'Américains, ils ne savent pas ce qu'est la Nouvelle Vague. Toi et moi, nous sommes les meilleurs réalisateurs du monde »... de quoi flatter l'égo du cinéaste !
(3) Skolimowski s'amuse à plusieurs moments de son côté physique, comme lorsqu'il attrape un tramway en marche et que l'on entend les contrôleurs s'exclamer « Quel sprinteur ! » ou encore « Regarde ce sportif ! ». On retrouvera cette scène, mais inversée, dans Walkover.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 30 mars 2012