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Critique de film
Le film

Seul contre tous

(Rails Into Laramie)

L'histoire

Wyoming 1869. Le Général Augur, souhaitant comprendre pourquoi la ligne de chemin de fer transcontinentale est bloquée aux abords de la ville de Laramie, envoie le sergent Jeff Harder (John Payne) pour résoudre l’affaire. En effet, il estime que cet officier forte tête au tempérament batailleur et aux mœurs dissolues sera le plus à même de mener à bien cette mission urbaine et lui promet de lui obtenir son avancement de capitaine s’il réussit. Alors que les notables attendaient un bataillon entier pour remettre de l’ordre, ils sont étonnés et fortement déçus de voir arriver un homme seul. Lorsqu’ils se rendent compte que ce nouveau Marshall est en bons termes avec Jim Shanessy (Dan Duryea), ils n'en sont que plus dépités ; en effet, c’est ce dernier qu’ils soupçonnent de tous les maux dont les retards du chantier du chemin de fer. Ils sont persuadés que dernier, en tant que propriétaire du saloon et de l’hôtel, espère pouvoir profiter au maximum de la présence des ouvriers pour se remplir les poches. Quoi qu’il en soit et même s’ils sont de vieux amis, Jeff entendant accomplir le travail qu’on lui a demandé, l’affrontement avec Jim semble inévitable d’autant qu’il ne supporte pas ses tentatives de corruption et d’intimidation à son égard...

Analyse et critique

Avant de passer derrière la caméra pour un petit corpus de douze films en tant que cinéaste, Jesse Hibbs aura été footballeur puis assistant réalisateur auprès, entre autres, de John Ford et Anthony Mann. Dans le domaine du western, il a débuté en 1954 par le très plaisant Chevauchée avec le diable (Ride Clear at Diablo) qui nous proposait la rencontre jubilatoire entre Audie Murphy et Dan Duryea, avant de donner pour partenaire à ce dernier un autre grand comédien spécialisé dans la série B, John Payne ; c'était pour le film qui nous intéresse ici, tourné seulement quelques semaines plus tard, le tout aussi agréable Seul contre tous (Rails into Laramie). Si la critique avec une extrême sévérité a toujours fait la fine bouche vis-à-vis du réalisateur, sa courte filmographie westernienne nous aura pourtant octroyé, à défaut de grands films, quelques autres œuvres très divertissantes dont en 1956 L’Homme de San Carlos (Walk the Proud Land), curieux western pro-Indien, très digne et quasiment sans aucune violence. Seul contre tous (Rails into Laramie) - l’un de ses films les plus réussis - possède une aura extra-cinématographique toute particulière pour la plupart des cinquantenaires amateurs de feu La Dernière séance puisqu’il s’agit du dernier film présenté lors de cette mythique émission de télévision de Gérard Jour'dhui et Eddy Mitchell. Profitons-en, au cas où certaines oreilles influentes traineraient dans le coin : il va de soi que tous ces "enfants de la télé" seraient probablement fort ravis de voir sortir une édition de ce film sur galette numérique. A bon entendeur...

Avec, attelés au scénario, D.D. Beauchamp - qui a une tripotée d’excellents westerns à son actif dont les meilleurs sont signés Nathan Juran (Gunsmoke), Budd Boetticher (The Man from the Alamo), King Vidor (The Man Without a Star) ou Allan Dwan (Tennessee’s Partner) - ainsi que Joseph Hoffman - auteur d’autres westerns Universal très plaisants dont Duel at Silver Creek de Don Siegel, The Lone Hand de George Sherman ou Tall Man Riding de Lesley Selander - il n’y avait pas de raison de s’inquiéter avant de commencer le visionnage de ce deuxième western de Jesse Hibbs. D’autant plus que le producteur Ted Richmond avait déjà prouvé qu’il possédait un goût assez sûr - c’est lui qui en ce début des années 50 mit le pied à l’étrier de Budd Boetticher dans le domaine du western avec l’excellent The Cimarron Kid - et que les équipes de la Universal étaient alors parfaitement rodées pour ce style de westerns de série B en Technicolor, n’ayant jusqu’à présent qu’assez peu de ratés à déplorer, et forts aussi de cascadeurs chevronnés et de secondes équipes d’une redoutable efficacité. D’ailleurs, les amateurs de séquences mouvementées seront à la fête car d’une part les scènes d’action à bord d’un train en marche s’avèrent très spectaculaires pour l’époque (et notamment le "pugilat" entre Myron Healey et John Payne sur le toit d’un wagon), et d’autre part les bagarres à poings nus sont teigneuses à ravir et totalement crédibles - témoin ce coup de pelle lancé par John Payne dans la figure d’un récalcitrant qui fait son petit effet. Le comédien est d’ailleurs très à l’aise dès qu’il s’agit de donner du poing, paraissant même ne pas être doublé ; à tel point que son personnage de Jeff Harder n’a pas besoin de sortir beaucoup d’arguments pour que tout le monde se soumette (ses mots et ses actes s’avèrent grandement dissuasifs).

L’histoire est celle d’un soldat un peu rustre envoyé dans une petite ville du Wyoming pour enquêter sur le pourquoi de l’arrêt des travaux d’une ligne de chemin de fer. Il comprendra vite qu’il s’agit du tenancier de l’hôtel et du saloon qui, devant la manne financière apportée par les ouvriers, fait en sorte qu’ils restent sur place le plus longtemps possible ; sauf que cet homme qui tient la ville sous sa coupe est aussi un vieil ami qui a même épousé la femme qu’autrefois il aimait. On devine d’emblée que malgré les tentatives de corruption - des liasses de billets mais aussi sa charmante associée qu’il pousse dans ses bras - et d’intimidation - Lee Van Cleef toujours prêt à lui trouer la peau sans réfléchir - l’affrontement va devenir non seulement inévitable mais aussi très violent. Et l'on comprend assez vite que c’est avant tout la confrontation de ces deux grands acteurs du film de série qui fera tout le sel de ce petit western, autrement assez routinier. John Payne - qui sera absolument fabuleux dans les westerns Bogeaus d'Allan Dwan - et Dan Duryea - qui, avec sa voix nasillarde et ses mimiques inquiétantes, aura probablement été le comédien qui aura campé le plus grand nombre de bad guys parmi les plus inoubliables du western de série B - forment un duo absolument jubilatoire. Ils sont bien entourés par une pléiade de seconds rôles qui ne sont pas en reste, notamment Lee Van Cleef tout en sadisme ainsi que la très jolie Mari Blanchard dans le rôle de la tenancière du saloon, un personnage assez ambigu du fait que nous ne savons jamais vraiment de quel côté elle penche - si elle est sincère lorsqu’elle tourne autour du viril Marshall ou si c’est son vil associé qui lui en a donné l’idée pour le mettre hors d’état de nuire. L’autre personnage féminin aurait pu être passionnant s’il n’avait pas été aussi sacrifié et si les scénaristes ne l'avaient pas laissé tomber un peu vite : Joyce Mackenzie - avec son visage d’ange à la Donna Reed - interprète l’épouse de Duryea, l’ex-petite amie de Payne, une femme tellement amoureuse de son mari qu'elle est prête à tout pour l'aider, excusant même tous ses méfaits.

Enfin, parmi cette sympathique galerie de personnages, nous pourrons aussi nous régaler de celui du shérif poltron mais éminemment attachant superbement campé par James Griffith. Parmi les autres éléments intéressants, on notera une situation cocasse même si historiquement véridique : le premier jury entièrement féminin à statuer lors d'un procès dans cet Etat du Wyoming qui sera également le premier à accepter le vote des femmes. Dans le film, c’est suite à l’intimidation des différents jurys composés d'hommes que les femmes décideront de démontrer qu’elles peuvent être plus courageuses que leurs homologues masculins, sans se démonter et faisant enfin régner la justice en faisant emprisonner le "dictateur" de leur cité ; une sympathique intrusion du féminisme naissant au sein du genre traditionnellement le plus "machiste" ! Dommage que cette séquence arrive alors que le film accuse en son milieu un petit "ventre mou" avec un rythme un peu plus relâché. Dommage également que certaines motivations ne s'avèrent pas évidentes à comprendre, et notamment celles des notables dont on ne sait plus trop à un moment donné ce qu’ils veulent (peut-être qu'eux non plus d'ailleurs). Cela dit, les 75 minutes passent comme une lettre à la poste, les retournements de situations et les scènes d’action vigoureuses étant assez nombreuses, les dialogues acérés jamais en reste pour que l’ennui n’ait jamais le temps de s’installer. Pour les connaisseurs, il sera assez amusant de repérer les nombreuses analogies du scénario avec celui de Destry Rides Again (Femme ou démon) dont D.D. Beauchamp écrira d’ailleurs le remake en 1955 réalisé par George Marshall avec Audie Murphy. On se demandera également si Howard Hawks n’aurait pas emprunté quelques idées en voyant ce film pour son futur Rio Bravo : le shérif qui fait la sieste dans une cellule, les relations entre John Payne et James Griffith...

Pour être tout à fait franc, il s’agit d’un western tout à fait conventionnel réservé exclusivement aux amateurs du genre ; cependant, les acteurs convaincants et rompus à l’exercice avec en tête un John Payne charismatique, les efficaces séquences d’action, la qualité honorable du scénario, les punchlines qui fusent, un joli thème musical principal chanté durant le générique par Rex Allen, la beauté du Technicolor et le travail très efficace de tous les techniciens du studio en font, malgré une baisse de rythme à mi-parcours, une série B bougrement plaisante. Quel bonheur si Sidonis pouvait se pencher sur son cas !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 29 avril 2017