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Critique de film
Le film

Série noire pour une nuit blanche

(Into the Night)

L'histoire

Après avoir découvert que son épouse le trompe, Ed Okin (Jeff Goldblum), un cadre souffrant d’insomnies, quitte son domicile pour une virée nocturne. A l’aéroport de Los Angeles, il rencontre dans le parking une femme en fuite, Diana (Michelle Pfeiffer). Acceptant de l’aider, il devient lui-même la proie de criminels armés...

Analyse et critique

Les années 80 semblent avoir la cote. Ce qui tombe bien, Série noire pour une nuit blanche en offrant un idéal condensé. Dans un Los Angeles nocturne qui plus est, qu’un candide insomniaque traverse d’un air mi-amusé mi-interdit, plongé pour l’occasion dans sa douce atmosphère de stupre et d’opulence. Jeff Goldblum incarne ce trop sage rêveur, inadapté, ennuyé à mourir par son boulot de gratte-papier, au bout de sa vie au point de n’en plus pouvoir dormir, qui, après la découverte des tromperies de son épouse, s’apprête sur les conseils d’un ami bon vivant à prendre le premier vol de nuit pour aller se distraire à Vegas. Il ne lui faudra pas se rendre aussi loin question sensations fortes, une Michelle Pfeiffer traquée par des malfrats iraniens pour un paquet d’émeraudes croisant son chemin dès le parking de l’aéroport.

Time-capsule de la période, le film de John Landis convie pour cette balade nocturne nombre d’amis qui, à ses côtés, l’ont façonné. Véritable who’s who du cinéma américain du moment, il place entre autres caméos David Cronenberg, Jonathan Demme, Paul Mazursky, Paul Bartel, Rick Baker, Amy Heckerling... Roger Vadim joue les truands français, quand David Bowie, costumes de plouc et accent de Hell’s Kitchen à l’appui, incarne un onctueux psychopathe aux gênantes mimiques affables, des rictus absurdes qu’on aurait plutôt attendus d’un Ricky Gervais. Dans son récit même, le film exsude son époque. L’insomnie qui afflige un cocu prêt à basculer dans le monde du crime peut renvoyer à l’impuissance d’un autre esseulé peinant à réagir, Jake Scully dans Body Double. Les affairistes embarqués au détriment de leur conformisme dans son aventure par une téméraire abondent en cette décennie (After Hours, Something Wild, Frantic). Kathryn Harrold dans une Cité des Anges aux plateaux de tournage sous Quaaludes et cocaïne renvoie à Modern Romance d'Albert Brooks, quand les plages où elle en vient à se noyer au petit matin peuvent évoquer dans leur tranquillité facilement rompue celles d’un Blake Edwards vieillissant. Stylistiquement, le film se place pour Landis dans la zone médiane entre la nuit citadine cauchemardesque du Loup-garou de Londres et le ludisme de foules assumé du Flic de Beverly Hills 3. Tout cela au service de quoi ? Une errance ponctuée de séquences picaresques, d’éclats d’hémoglobine qui tempèrent la drôlerie de l’ensemble. Une Série Noire affectée par l’état de son protagoniste, alangui par son incapacité de retrouver les bras de Morphée.


L’accumulation de références pourrait étouffer l’œuvre. Le thème de celle-ci est précisément le cinéma pratiqué par les figures qu’elle convoque. Par un malicieux effet de montage, une prise d’otage fictive (nous sommes dans un décor de film) passe le temps d’un plan pour un élément de la narration. Une fois cela compris du public, le personnage n’en manque pas moins de gaffer à plusieurs reprises en convoquant à ses propres fins des éléments de ce décor (un faux téléphone, un mur en carton-pâte, etc.). Personnage de film, le cinéma est pour lui littéralement inutilisable. Si la suspension de croyance n’opère qu’à moitié devant un défilé de personnalités reconnaissables, cette dernière est justement interrogée par ce jeu de pistes, d’une manière qui a le mérite de ne pas se prendre trop au sérieux.

Landis est un artisan plus qu’un auteur. Un fan heureux d’accorder son attention à des personnes admirées. Il n’en conçoit aucun cynisme : le cinéma est bel et bien sa vie. Série noire pour une nuit blanche confond indistinctement la fiction et le réel (direction artistique d’une admirable minutie quant à sa description d’une mégalopole où l'on n’aimerait pas vivre mais qu’on ne se lasse pas de voir filmée), comme L.A. peut mêler son quotidien à celui de ses studios. Ed Okin (Goldblum) rentre dans un film qui ne lui était pas destiné - et en ressort la question salutaire au bout des lèvres : « What’s wrong with my life ? » Une certaine idée du divertissement se trouve par là défendue. Evasion certes, mais pour mieux revenir à soi, son expérience. Cette expérience qui échappe à ce cadre aliéné, incapable de ressentir son propre désarroi... d’avoir été trompé, de ne plus pouvoir dormir.


Quitte à être perclus d’inhibitions, autant en faire un motif de décence. Pour Diana (Pfeiffer), l’attitude lunaire de celui-ci agit comme un lumineux contrepoint en comparaison des hurluberlus croisés (culturiste, sosie d’Elvis, cabaretier, richissime invalide, hommes de mains gloutons). Chassé-croisé et courses poursuites lui permettent éventuellement de rompre son ennui. C’est pourtant dans ses temps morts que le film excelle, ses pas de côté sur un trottoir que d’autres auraient sucré au montage, ses conversations de dîner. Pour des raisons différentes, plus rien n’étonne ni Diana ni Ed, qui n’ont que leur flegme et leur esprit à rétorquer au carnaval de la vénalité. Au risque de ne plus rien expérimenter qu’une possible montée d’adrénaline. Ce périple initiatique a pour eux valeur de retour à leur propre corps, au ressenti intérieur de deux personnes déçues. Hollywood n’accomplit par pour tous le programme de l’Odyssée. Mais de mésaventures de séries B, on peut toujours tirer ce bien précieux : un sommeil bien mérité.


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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 6 juillet 2016