Menu
Critique de film
Le film

Sérénade à trois

(Design for Living)

L'histoire

Deux artistes américains de voyage en France, un peintre (Gary Cooper), un dramaturge (Fredric March), sympathisent dans un train par une dispute esthétique avec une compatriote, la sémillante Gilda Farrell (Miriam Hopkins). Celle-ci tombe amoureuse des deux hommes qui chacun le lui rendent bien. Pour parer à la situation, ils emménagent ensemble en scellant un gentlemen’s agreement : « no sex ». Seul hic, Gilda n’est pas un gentleman...

Analyse et critique

« Immorality may be fun, but it isn't fun enough to take the place of one hundred percent virtue and three square meals a day. »

« - Do you love me ? - Oh, Max, people should not ask that question on their wedding night. It's either too late or too early. »

Dans l’histoire du pré-Code, Design for Living avec son ménage à trois à peine implicite fait figure de parangon, de dernier feu même avant la fin de cet âge permissif en 1934 (il fit d’ailleurs grincer les dents de plusieurs comités à sa sortie). Si l’on associe ordinairement l’art de Lubitsch à une maîtrise pointue du sous-entendu, le film étonne au contraire par sa franchise, une manière constante chez ses personnages de remettre à plat leurs sentiments, de réimposer sur la table leurs désirs... ce qui bien sûr n’entre pas en contradiction avec la sophistication coquine (le gag de la machine écrire), le sur-entendu (un smoking au petit-déjeuner pour désigner la nudité de la coucherie) et un symbolisme oscillant entre le dérisoire et le touchant (le pot-de-fleur deux fois renversé que les anciens amants offrent pour la nuit de noce). Lubitsch fait ici sien l’adage d’un de ses protagonistes que « la délicatesse est la peau de banane sous la semelle de la vérité. » On fait parfois - à tort - le reproche au film d’être un Lubitsch plat sur la forme, trop pacifié comme en témoignerait son absence de musique (là où il fait un usage discret mais brillant de mélodies intra-diégétiques en commentaires occasionnels). Rien de plus faux. Il est propre aux plus fines marqueteries du cinéaste de pouvoir sembler ne pas dépasser assez (cf. Cluny Brown). Il n’est à vrai dire pas certain que le Prince n’ait pas touché ici à une acmé euphorisante de son art (impossible de ne pas sourire béatement de la première à la dernière minute), infiniment simple par conséquent.

Sérénade à trois est l’adaptation d’un succès de Broadway contemporain de sa sortie (1933), signée Noel Coward, reprise pour le grand écran par Ben Hecht (Scarface, Notorious, His Girl Friday). Ce dernier se vantera de n’avoir conservé du texte du dramaturge anglais qu’une seule et unique réplique (« For the good of our immortal souls ! »). La paternité du script doit entièrement au piquant du scénariste, bien plus qu’à une hypothétique collaboration qui n’eut lieu que sur papier pour la promotion. Lubitsch retrouve Miriam Hopkins et Fredric March pour ajouter au trio Gary Cooper, apportant ici son mélange de rudesse et de sensibilité caractéristique. S’ajoute en quatrième roue du carrosse le fidèle Edward Everett Horton, vieille ganache plus délicieuse que jamais en publicitaire inepte et mal dégrossi. Le sort que Lubitsch fait à sa profession nous change d’une époque où celle-ci compte comme le paramount  - pour reprendre le nom du studio à qui l’on doit ce chef-d’œuvre - du capital symbolique.

Sérénade à trois est une ode indémodable à la vie de bohème, un éloge de l’impertinence, du non-conformisme, des viveurs contre les chieurs. Un petit précis de discipline artistique selon Lubitsch, aussi (comme Gilda en "mère des arts", être impitoyable avec les talentueux, encourageant/e avec ceux qui n’ont pas encore trouvé le trait juste). Sans tomber dans l’écueil inverse (le cliché flaubertien "tous médiocres, sauf l’artiste", quitte à l’autoriser à être un bourgeois de cabinet). S’il s’agit d’un des Lubitsch où les personnages sont, malgré le sujet qui l’autoriserait, le moins dans des rapports de fourberie, c’est aussi qu’ils ont renoncé au goût du luxe. Mais à l’image de son héroïne, fine caricaturiste pour une grande compagnie, il vaut mieux pour Lubitsch un art commercial réussi que de l’art pour l’art médiocre. Et l’intégrité n’est jamais que du côté de ceux qui ne se mentent pas à eux-mêmes.

Un ressort comique classique de l’œuvre lubitschienne consiste à confronter des désirs paraissant contradictoires qui, dans les faits, s’avèrent ne pas l’être du tout. Antithèse de la position tragique et qui explique en partie l’intérêt de Lubitsch pour l’imagerie publicitaire (fondée justement sur l’illusion du "on peut tout avoir"). Tout son art consiste ici à nous faire admettre d’emblée, par une amitié bien caractérisée, que Gilda n’a pas à choisir entre Thomas et George, que peut-être même, son désir pour l’un est fonction de celui pour l’autre. Le merveilleux prologue muet place d’emblée cette condition, que son amour ne saurait se réaliser en brisant leur amitié, qu’elle fera par conséquent tout pour conserver, jusqu’au choix absurde dont ils viendront ensemble la secourir. On ne peut donc pas exactement tout avoir : pas de gentlemen’s agreement en matière conjugale (on ne saurait chez Lubitsch aller contre la nature). Le trio sera amené à sceller un nouveau pacte, silencieux mais bien compris (tout le monde s’embrasse cette fois-ci), raisonnable celui-ci.

Casting parfait (le film brille aussi par la tendresse de son regard sur les "petites gens" entourant ce ménage expatrié), esprit imparable, sens de la réplique indépassé (« We have to tell him the truth, regardless of what happens to the furniture »), sécheresse et évidence du montage des années 30 (il n’y avait guère que Resnais pour oser encore d’invisibles ellipses franches aussi bien placées), l’élégance canaille, la sensualité joyeuse, le progressisme affiché (une femme libre jamais filmée en catin (1)) le goût du jeu en toutes situations. Un joyau poussant la classe jusqu’à l’absence complète de prétention apparente. Et la complicité sous toutes ses formes plus que tout. One Lubitsch once in a while is better than the doctor !


(1) Sur l’exact même thème, à noter un Gregg Araki méconnu et plutôt réjouissant (Splendor, 1999), remake plus ou moins avoué de ce classique.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 21 avril 2014