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Critique de film
Le film

Sept Hommes à abattre

(Seven Men from Now)

L'histoire

Une nuit d’orage dans le désert d’Arizona. Un homme vient s’abriter dans une grotte où se trouvent déjà deux individus qui l’invitent à boire le café. Quelques secondes après, ces derniers sont brutalement abattus par l’étranger... Ben Stride (Randolph Scott), tel est son nom, rencontre un couple de pionniers, John et Annie Greer se rendant en Californie, et les aide à sortir leur chariot d’ornières boueuses. Sur leur insistance, il accepte de les accompagner un bout de chemin afin de les escorter et de les protéger des Chiricahuas affamés qui vagabondent dans la région. Son mari (Walter Reed) n’étant à priori pas fait pour la vie dans cet Ouest sauvage, Annie (Gail Russell) n’est pas insensible au charme du ténébreux aventurier. La réciproque est aussi valable ! Lors d’un arrêt dans un relais de diligence abandonné, ils sont bientôt rejoints par Bill Masters (Lee Marvin) qui semble très bien connaître Stride qu’il appelle "Shérif". En effet, ex-Marshall de Silver Springs, Stride vient de perdre son épouse, tuée lors du hold-up de la Wells Fargo pour qui elle travaillait. Désormais, Stride n’a de cesse de poursuivre les sept hommes responsables pour les exterminer. Masters, étant au courant de toute l’histoire et sachant que les bandits se sont emparés de 20 000 dollars en or, décide pour les retrouver de s’associer momentanément et faire route avec l’homme qui l’a autrefois emprisonné à deux reprises. Leurs buts évidemment diffèrent et, pour compliquer encore les choses, Annie ne laisse pas indifférent Masters non plus. La tension monte au sein du groupe...

Analyse et critique

« Mon admiration pour le film ne me fera pas conclure que Budd Boetticher est le plus grand réalisateur de westerns - bien que je n’exclue pas cette hypothèse - mais seulement que son film est peut-être le meilleur western que j’ai vu depuis la guerre, le plus raffiné et le moins esthète, le plus simple et le plus beau. » Lorsque André Bazin écrit ces phrases dans les années 50, Boetticher est un quasi inconnu en France bien que son premier film sorti dans nos contrés fut l’excellent Déserteur de Fort Alamo (1953) dont le final impressionnant de maîtrise et de rythme aurait déjà dû mettre la puce à l’oreille sur les aptitudes de ce réalisateur à pouvoir se hisser au niveau des plus grands. Brusquement imposé à l’admiration des aficionados du western par la plume aiguisée d’un des analystes et critiques les plus respectés de l’époque, Boetticher trouve en Bazin un parrain idéal pour sa reconnaissance en tant qu’auteur. Les Cahiers du Cinéma lui emboîtent le pas avec un autre admirateur, leur correspondant aux USA, Andrew Sarris ; Positif, ne voulant peut-être pas sembler marcher sur les traces de son pire ennemi consacre une brève mais dithyrambique notule en fin fond de numéro. Ils seront ensuite nombreux, les critiques, à aduler cet efficace cinéaste, prince de la série B westernienne, Peter Bogdanovich en tête. De nos jours, des réalisateurs comme Clint Eastwood et Quentin Tarantino continuent de porter le flambeau après que Sergio Leone ait auparavant exprimé avec chaleur tout le bien qu’il pensait de Boetticher.

C’est par l’intermédiaire de la tauromachie que le réalisateur fait son entrée à Hollywood. Vivant alors au Mexique, passionné de corrida et toréant lui même, il est engagé en 1941 par Rouben Mamoulian comme conseiller technique sur son film consacré au sujet, Arènes sanglantes (Blood and Sand). Il réalise ensuite une bonne dizaine de films sous le nom de Oscar Boetticher avant de tourner son premier western, seulement en 1952 : The Cimarron Kid. L’année précédente, ayant eu l’occasion de mettre en scène le premier film qui lui tenait vraiment à cœur (le sujet étant, vous l’auriez certainement deviné, la corrida), il décidait de signer désormais ses films sous le nom qu’on lui connaît de nos jours : Budd Boetticher. S’ensuivront quelques titres palpitants et aguichants qui fleurent bon le dépaysement tels Horizons West, Seminole, City Beneath the Sea, East of Sumatra. Puis, comme Anthony Mann avec James Stewart, le cinéaste entamera sa fameuse collaboration, moins connue mais tout aussi digne d’intérêt, avec l’acteur Randolph Scott, qui donnera naissance à sept westerns d’une belle et parfaite cohérence.

« Des canyons, toujours les mêmes, des bivouacs où l’on met à chauffer un sempiternel café, des pistes poudreuses que l’on parcourt jusqu’à plus soif, quelques rares rivières où se rafraîchir... Des Indiens affamés pouvant surgir à tout instant, des compagnons de route qui, le cas échéant, peuvent prendre le visage d’ennemis impitoyables... Une femme éhontément attractive, poitrine bombée, décolleté en dentelle, blonde, voluptueuse et innocente à s’en damner ; un héros pour la protéger... Telles sont au bas mot, les pièces maîtresses que Budd Boetticher redispose sur l’échiquier du Grand Ouest, à chacun des sept westerns qu’il réalisa avec l’acteur Randolph Scott entre 1956 et 1960 » écrivit avec justesse Pascal Sennequier en 2003 dans le N°509/510 de la revue Positif. Mais si l'on retrouve effectivement tous ces éléments au sein de cette série de films, cet extrait de description des bases sur lesquelles reposent les westerns du cinéaste, hors contexte d’un texte par ailleurs passionnant de bout en bout, pourra néanmoins sembler assez réducteur. Si maintenant l’on écoute Boetticher lui-même lorsqu’il parle à Tavernier dans Amis américains, on entrevoit mieux la complexité qui se cache en fait sous le vernis du tableau à priori sans prétention : « Tous les films avec Randy Scott racontent à peu près la même histoire avec des variantes. Un homme dont on a tué la femme recherche le meurtrier. Cela me permet de montrer les rapports assez subtils entre un héros qui s’enferme à tort dans sa vengeance et des hors-la-loi qui au contraire essaient de rompre avec leur passé. Ce sont les rapports les plus simples du western mais aussi les plus essentiels. » Tout est dit ici et Bazin résumera cette conception en parlant de westerns oscillant entre néo-classicisme (l’innocence de ceux des années 30/40) et modernisme (ambiguïté, ironie, tendance à la psychologie pour les plus récents) tout en misant sur une espèce de naïveté de la part du réalisateur tournant des chefs-d’œuvre sans chercher à le faire, « la beauté du western procédant notamment de la spontanéité et de la parfaite inconscience de la mythologie dissoute en lui, comme le sel dans la mer. »

Mais il est temps de plonger dans le vif du sujet qui nous intéresse à cette heure, à savoir le premier film de ce cycle, Sept hommes à abattre. C’est une nouvelle fois John Wayne, par l’intermédiaire de sa société Batjac, qui produit le film. En admiration devant le premier script de Burt Kennedy, il aurait bien voulu se trouver dans la peau de Ben Stride, mais trop occupé par ailleurs sur le tournage de La Prisonnière du désert, il laisse le rôle à Randolph Scott. En revanche, déterminé à relancer la carrière (sacrément compromise par l’alcool) de Gail Russell, sa partenaire inoubliable de L’Ange et le mauvais garçon (1947) et du Réveil de la sorcière rouge (1948), il insiste pour que le personnage féminin lui soit attribué. Bien lui en a pris même si malheureusement, l’actrice décèdera peu de temps après à l’âge de 36 ans, des suites de ses problèmes d’alcoolisme. A la sortie de l’avant-première du film, Wayne déclarera regretter n’avoir pas été de la partie. Invisible pendant quelques dizaines d’années, ce western était devenu entre temps un film culte ; il fut récemment restauré et montré avec un immense succès à la Cinémathèque Française où l’on put enfin constater que sa réputation était loin d’être usurpée.

Comme pour les films suivant du "Ranown cycle" - surnommé ainsi pour (Ran)dolph Scott et Harry Joe Br(own), le producteur de la Columbia qui mettra en branle les autres films de la série à partir de L'Homme de l'Arizona (The Tall T, 1957) - Boetticher nous propose avec Sept hommes à abattre, au milieu de décors minimalistes, un western pur jus mais totalement dégraissé. Le script brillant de Burt Kennedy, impeccablement construit, parfaitement huilé, dépouille jusqu’à l’épure le thème de la vengeance, décrivant des situations simples mais exploitées jusqu’à la moelle, enrichies par une très belle écriture des différents personnages. Loin des préoccupations "psychologisantes" du "surwestern" qui commençait à envahir les écrans de l’époque (sans que je ne juge ces derniers péjorativement une seule seconde), Burt Kennedy nous octroie un scénario à la linéarité exemplaire qui se cantonne dans une simple mais riche étude de comportements. Ici donc, comme dans les variations que constitueront les six autres films, pas de psychologie explicative, pas de pittoresque inutile (excepté le "Old Timer" dont on peut se délecter quelques secondes), peu de digressions : bref, exit les fioritures ! Un western dense, resserré (sa durée n’excède pas 80 minutes) et extrêmement tendu qui pourrait certainement aussi bien plaire aux fans de films de série sans prétention qu’à ceux qui ne recherchent dans le genre que les "classiques", ne souhaitant pas se coltiner une centaine de films trop conventionnels avant de tomber sur une pépite.

Pas de fioritures dans le fond ; pas de frime non plus dans la mise en scène ! Et pourtant, quelle inventivité dans la sobriété, quelle majestueuse simplicité de la forme ! Pas de mouvements de caméras voyants pour y arriver ; tout passe par le cadrage (la précision minutieuse des plans, la simplissime beauté des champs/contrechamps, confinent à l’évidence) et le montage. Et il n’est pas besoin d’attendre longtemps pour s’en rendre compte. La première séquence suffira à vous dévoiler le style sec, concis et efficace du cinéaste. Il pleut et des éclairs strient la nuit éclairant ainsi un coin de désert avec en fond la faible lueur d’un feu crépitant sous une grotte. Un cow-boy de grande prestance fait son apparition dans le cadre, de dos, et s’avance vers la lumière. Gros plan sur l’intérieur de la grotte et sur les deux hommes y prenant un café, étonnés de voir arriver un étranger. Gros plan sur le visage dur et fermé de Randolph Scott. Une discussion s’entame en simple et très beaux champs/contrechamps. Malgré l’apparente absence de mise en scène, tout cela est d’une grande force, beaucoup de choses se passant dans le cinéma de Boetticher plus par l’intermédiaire des regards et des gestes que par l’expression orale, même si cette dernière reste importante (les dialogues sont superbes). La tension monte suite à quelques paroles dites mal à-propos. On voit les deux hommes prendre peur, se lever pour dégainer leurs revolvers. Cut ! Plan sur les chevaux sous la pluie à l’extérieur à la même seconde où claquent deux violents coups de feu. Fondu au noir. Au plan suivant, il fait jour et Randolph Scott s’est approprié les deux chevaux des hommes qu’on comprend qu’il a tués. Simple, concis, limpide, dynamique, parfait !

En terme de pure mise en scène, la séquence du duel final est encore plus étonnante et va à l’encontre des conventions de l’époque : le plan de coupe, sans cesse retardé alors qu’on le souhaite de tout cœur, ne vient pas au moment où on l’attend. La violence et la surprise en sont d’autant plus fortes. Je suis conscient qu’il est difficile d’arriver à comprendre ce que j’ai voulu dire sans avoir vu le film, mais il m’est impossible d’aller plus loin dans la description technique de la scène sans en déflorer le dénouement. Si en revanche vous le connaissez, vous aurez certainement saisi de quoi il retourne. Pour les autres, sachez seulement que, en totale opposition à la mise en scène de Leone filmant des duels, celui de Seven Men from Now n’en est pourtant pas moins aussi fabuleux tout en restant d’une rigoureuse simplicité. La manière de filmer des affrontements stylisés dans des paysages cadrés avec une précision géométrique confine à l’abstrait mais tout dans le film n’est pas dénué d’une certaine poésie. D’ailleurs, malgré la brève durée dont il dispose pour nous narrer son histoire, Boetticher ne rechigne pas à prendre son temps et à se faire plaisir pour nous gratifier ici et là de longs et vastes travellings latéraux montrant les personnages et les chevaux se déplaçant au milieu de paysages parfois magnifiques (même si lunaires et sauvages), le tout superbement photographié par William Clothier et accompagné par une partition assez inspirée d’un compositeur polonais assez méconnu : Henry Vars.

« Même s’il n’y a en jeu qu’une vengeance, mes personnages, hommes ou femmes, ont toujours décidé de la manière dont ils allaient agir. Ils ont fait un choix auquel ils tiennent. » En effet, si ces derniers semblent être au premier abord taillés à la serpe, il n’en est rien en réalité. Ce n’est pas parce que la psychologie est laissée sur les bas-côtés, que les dialogues sont peu abondants, que les protagonistes sont avares en épanchements et ne poursuivent qu’un seul but, que les personnages ne sont pas subtilement croqués. Ben Stride, taciturne, rigide et impassible, n’en est pas moins torturé comme l’étaient les personnages interprétés par James Stewart chez Anthony Mann. Hanté par les fantômes de son passé, se sentant responsable de la mort de son épouse, il est devenu désabusé et a du mal à se le pardonner : en effet, trop fier pour accepter un poste d’adjoint après avoir perdu les élections pour être réélu shérif, il laisse sa femme prendre un emploi pour subvenir à leurs besoins ; mais malencontreusement, elle est tuée sur son lieu de travail. Les regrets ne cesseront désormais de le poursuivre, la mort des tueurs seule pouvant éventuellement le rasséréner. Aucun machisme non plus chez Ben Stride puisqu’on le verra au cours du film aider Annie Greer à étendre le linge : la force chez Boetticher est rarement synonyme de virilité mais tient surtout au fait de se fixer un but et d’arriver à assumer ses choix de départ sans en dévier d’un iota. Randolph Scott, « l’homme au visage en couteau » (Clelia Cohen dans Le Western), s’il ne possède pas autant de possibilités en tant qu’acteur que John Wayne ou Gary Cooper, représente de plus en plus pour moi l’archétype parfait de l’homme de l’Ouest, du cow-boy, celui auquel beaucoup d’enfants auraient voulu pouvoir s’identifier lorsqu’ils étaient encore en culottes courtes. Son jeu tout en "underplaying" sert à merveille les personnages écrits par Burt Kennedy, et il possède une prestance et une classe qu’on peut difficilement remettre en cause et qui trouvera son apogée dans le sublime Coups de feu dans la Sierra (Ride the High Country) de Sam Peckinpah. Bon acteur (il a autrefois prouvé qu’il n’était pas ridicule non plus dans le registre de la comédie), il arrive même souvent à faire transparaître de la tristesse, de l’ironie et de la tendresse sous sa stoïque carapace à priori inattaquable.

Sans son charisme évident, comment aurait-il pu rivaliser avec Lee Marvin qui, anticipant son rôle dans L'Homme qui tua Liberty Valance, compose un Bill Masters absolument réjouissant ? Un "bad guy" tour à tour truculent et angoissant mais qui arrive néanmoins à être extrêmement attachant. Lee Marvin, sans trop en faire, dévore littéralement l’écran par sa manière de se déplacer, de fumer son cigare, jouant avec efficacité de ses mimiques, de ses attitudes, de la manière de se servir de ses revolvers, de la façon de prononcer ses « Poo » en faisant semblant de tirer dans le vide. Du grand art ! Il arrive à nous faire ressentir aussi son attirance pour Annie tout en sachant intérieurement qu’il ne pourra jamais se faire apprécier d'elle. Sa jalousie vis-à-vis de Stride, qu’il devine avoir conquis son cœur, s’exprimera lors d’une scène remarquable (d’ailleurs la préférée à la fois de Boetticher et de Kennedy non seulement pour ce film mais pour l’ensemble de leurs travaux) au cours de laquelle, à l’intérieur d’un chariot, Masters fait comprendre à son entourage (Stride, Annie et John Greer) qu’il a parfaitement deviné les sentiments qui se jouent entre eux quatre, la faiblesse du mari, l’attirance de la femme pour l’aventurier protecteur, etc., tout en avouant lui-même à Annie, par des compliments non feints, le rêve qu’il aurait eu d’en faire sa femme. Scène à la fois émouvante et extrêmement tendue qui nous fait de seconde en seconde le haïr et l’aimer : grand moment ! Quant à Annie, contrairement à ce que Pascal Sennequier décrivait en parlant des personnages féminins du cycle, c’est peut-être la seule à laquelle « une femme éhontément attractive, poitrine bombée, décolleté en dentelle, blonde, voluptueuse » ne convient pas. Gail Russell interprète une femme déterminée mais douce et fragile et dont le visage est marqué par la fatigue. Chez Annie, mal mariée à un homme qui pourtant essaie de tout faire pour la rendre heureuse, son besoin d’une autre forme d’amour ressort dans son regard, dans ses gestes, et le spectateur, comme nos deux héros, se sent un besoin impérieux de la protéger. Encore une belle performance de cette merveilleuse et discrète actrice.

Les seconds rôles ne sont pas en reste et sont traités avec tout autant d’attention par Burt Kennedy. On voit que rien n’a été laissé au hasard et que ce récit au dynamisme concentré n’en a pas oublié pour autant de donner de la chair et une âme aux individus qui le font vivre et qui ne se retrouvent pas n’être que de vulgaires pantins au profit de l’histoire. Une superbe introduction au cinéma de Boetticher, un parmi tant d’autres des très grands westerns des années 50 ! Je laisse la conclusion à Christian Viviani, auteur d’un superbe ouvrage sur le genre et qui dit de la filmographie du cinéaste « l’une des plus belles carrières de western et aussi l’une des plus discrètes. S’étant rarement aventuré dans la série A, Budd Boetticher, d’abord à l’Universal, puis à la Columbia, et enfin comme indépendant, a bâti son oeuvre avec l’humilité grandiose d’un bâtisseur de cathédrale. »

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Par Erick Maurel - le 21 janvier 2006