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Critique de film

L'histoire

Alors que son épouse et son fils partent en vacances, Richard Sherman, employé d’une maison d’édition, doit rester à New York pour travailler. Seul dans cette ville caniculaire, comme beaucoup d’hommes mariés qui ont dû envoyer leur famille à la campagne, il tente difficilement de réfréner sa libido et d’obéir aux derniers conseils de son épouse, comme s’abstenir de boire et de fumer. Sherman parvient presque à se dominer lorsqu’il fait la connaissance de la nouvelle locataire qui habite juste au-dessus de son appartement. La jeune femme, aux formes voluptueuses et à la beauté provocante, va provoquer chez lui des poussées de fièvre et l’amener à vouloir concrétiser ses fantasmes les plus érotiques.

Analyse et critique

De manière extravagante et cocasse, Billy Wilder nous introduit à son film par la présentation, cinq cents années avant notre époque, des Indiens de Manhattan qui auraient donné leur nom à la fameuse île new-yorkaise. Nous observons cette tribu s’adonner à un rituel bien particulier : les hommes envoient leurs femmes et leurs enfants en congé durant l’été pour rester seuls et vaquer à leurs occupations viriles… comme de suivre en groupe une pulpeuse Indienne, aussitôt après que leur famille s'en fut partie voguer au loin sur les flots. La réalisation enchaîne sur des plans filmés de la gare de New York, où une meute excitée, composée de maris, vient accompagner leurs familles jusqu’au train avant de loucher sur la première beauté qui passe. En bon observateur et caricaturiste du mâle occidental, Wilder, avec cet humour espiègle et coquin qui le caractérise très souvent, renvoie ainsi l’être humain à son animalité sexuelle et à ses réflexes éternels de mâle en chaleur.

Sept ans de réflexion, sorti durant l’été 1955, est le plus grand succès de l’année pour la 20th Century Fox. Mais la route fut longue et parsemée d’embûches. Le film est l’adaptation d’une pièce à succès qui a tenu le haut de l’affiche à Broadway pendant trois ans. George Axelrod écrit volontiers avec Wilder l’adaptation de sa pièce de théâtre mais les deux scénaristes se heurtent vite au Hayes Office qui se charge d’appliquer les règlements du code portant le même nom. On exige d’eux de supprimer toute allusion à l’adultère et d’expurger les dialogues de tous sous-entendus sexuels. Ainsi plusieurs scènes et de nombreuses répliques désopilantes passeront à la trappe, quand d’autres scènes verront leur montage simplement remanié. Dans l’Amérique puritaine des années 50, la plupart des producteurs devaient se plier à ces directives fâcheuses et ridicules. Wilder, très dépité par cette aventure, déclara plus tard : « C’est un film inexistant (…) le film devrait être tourné sans la moindre censure. Ce film fut embarrassant à faire. » On se permettra tout de même d’être moins sévère que le cinéaste, même si on imagine aisément ce qu’un Wilder débridé aurait pu faire d’un tel sujet. C’est bien simple, il nous suffit de penser à un film qu’il réalisera près de dix ans plus tard, Embrasse-moi, idiot, dans lequel le réalisateur malicieux se lâchera complètement. Mais les dégâts de la censure, comme les agressions répétées des ligues de vertu, n’auront pas minimisé la portée du discours que tient Wilder sur la liberté. Une liberté dont les manifestations s’exercent justement de manière plus violente dans un cadre fermé et régi par des règlements castrateurs. Sous la baguette du cinéaste, on assiste à un plaidoyer énergique et vivifiant pour les fantasmes sexuels, nécessaires au bien-être et à l’équilibre de tout individu.

D’entrée, le générique concocté par le légendaire Saul Bass illustre de manière pertinente cette idée de pensées érotiques refoulées qui ne demandent qu’à sortir, une idée appuyée par une musique guillerette et entraînante composée par Alfred Newman. Au milieu d’un tableau tout en abstraction géométrique, Bass dessine des trappes qui s’ouvrent successivement pour laisser s’afficher les noms du générique. A la fin, le nom de Billy Wilder monté sur un ressort jaillit ironiquement. Le réalisateur-scénariste apparaît comme celui qui met en lumière les désirs cachés de ses protagonistes. Par ailleurs, le film nous est conté par le personnage principal, Richard Sherman, qui s’exprime tout haut, semblant s’adresser au spectateur alors qu’en fait il se parle à lui-même. Sept ans de réflexion s’articule comme un dialogue entre le personnage principal et le spectateur d’un côté, et entre ce personnage et sa conscience de l’autre. Pour filmer les fantasmes de Sherman, Wilder fait appel aux images légendaires du cinéma hollywoodien en détournant quelques scènes mythiques dans lesquelles Sherman est la proie de femmes. Ainsi notre personnage se retrouve à folâtrer sur la plage de Tant qu’il y aura des hommes ou bien en compagnie d’une Marilyn Monroe dans le rôle d’une femme fatale, issue d’un film noir que n’aurait pas renié Barbara Stanwyck ou la belle Lana Turner. La farce atteint son sommet quand Sherman répond à la question d’une d’un de ses amis, « What blonde in the kitchen ? » : « Maybe it’s Marilyn Monroe ! » Wilder s’amuse avec les représentations érotiques que le cinéma nous a offertes. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’aucune autre actrice que Marilyn n’aurait pu jouer ce personnage de beauté naïve et provoquante, Marilyn Monroe sujet et objet sexuels par excellence du cinéma, des années 1950 jusqu’à nos jours.

A ce sujet la Fox, comprenant tout l’intérêt qu’on pouvait tirer d’une telle icône, a fait les choses en grand en exposant au-dessus du cinéma new-yorkais, pour la première du film, un gigantesque portrait de Marilyn tiré de la fameuse scène de la grille de métro. En effet, pour les rares spectateurs qui ne le savaient pas encore, c’est dans Sept ans de réflexion que figure cette séquence mythique et jouissive qui nous montre Marilyn se rafraîchir les jambes au-dessus d’une bouche de métro, dont le courant d’air fait voler sa jupe au-dessus de sa taille (au-dessus de son genou dans le film pour cause de censure malheureuse). Un vrai sommet d’érotisme suggestif et ensorcelant. Pour créer l’événement, les producteurs malins organisèrent le tournage de cette scène en plein New York devant une foule de badauds conquis et excités. Joe Di Maggio, le mari de Marilyn, venu en catastrophe pour assister à la scène, en fut douloureusement atteint dans son honneur. Ironiquement, ce plan dût être retourné sur un plateau à Hollywood, car le son de la prise à New York n’était pas exploitable. Cet épisode marqua la fin de leur mariage et acheva de déstabiliser Marilyn Monroe qui avait de plus en plus de mal à se voir réduite à un symbole sexuel, elle qui cherchait désespérément à se faire reconnaître comme une véritable comédienne au caractère sensible et complexe. Le tournage représenta quasiment un cauchemar pour elle, entre ses retards multiples et ses difficultés à retenir les dialogues. Marilyn Monroe se devait de faire bonne figure alors que sa vie privée s’écroulait, sans parler de sa santé physique et mentale. Cependant Billy Wilder ne lui en tint pas trop rigueur : « Son impact physique était extraordinaire. Elle apparaissait sur l’écran comme si vous pouviez la toucher, son image possédait une étrange réalité, bien au-delà de ce que peut rendre une caméra. »

Dans Sept ans de réflexion, l’entrée fracassante de Marilyn dans l’univers du mâle américain démangé par le démon de midi est particulièrement drôle et pertinente ("itch" signifie "démangeaison" en anglais, The seven year itch renvoie à la remise en question du mariage par l’homme au bout de sept ans). Son personnage manque de tuer le pauvre Richard Sherman en faisant maladroitement tomber un plant de tomates de son étage sur la chaise longue qu’il venait de quitter. L’intrusion de Marilyn dans la vie de Sherman se fait donc sur un plan brutal. L’ingénue affriolante va chambouler l’existence de notre mâle en attente de sexe, fin prêt à mélanger rêve et réalité. Billy Wilder filme Marilyn nue derrière son balcon fleuri, offrant par ce biais une vision du paradis perdu et inaccessible (sauf dans nos fantasmes et donc au cinéma) ainsi que l’image du péché originel. La pagaie oubliée par le fils de Sherman se chargeant, par ses multiples apparitions à l’image (souvent en arrière-plan), de rappeler à notre personnage l’existence de sa famille et sa condition d’homme marié.

A défaut de traiter explicitement de l’adultère (ce qui était le sujet de la pièce), Billy Wilder compose une satire intelligente des comportements sociaux liés à la sexualité et à la régression animale (Sherman et Marilyn vont au cinéma voir L’Etrange créature du lac noir, un choix loin d’être anodin) derrière le vernis propre d’une civilisation sophistiquée et organisée. Aidé par l’élégante photographie de Milton Krasner et des espaces proposés par le Cinémascope, il parvient joliment à faire vivre ce huis clos étouffant, propice à l’enchevêtrement rocambolesque des fantasmes et de la réalité, dans lequel un homme se voit mis à l’épreuve avant de s’en retourner assagi vers son épouse. L’origine théâtrale du film se fait pourtant souvent sentir, le réalisateur ayant signé (avant et après ce film) des œuvres plus séduisantes et inspirées, visuellement parlant. On pourra aussi regretter la relative fadeur de Tom Ewell (créateur du personnage au théâtre), même si ce manque de relief renforce l’identification à l’homme ordinaire. Le réalisateur souhaitait engager Walter Matthau mais les producteurs en décidèrent autrement, le comédien étant alors totalement inconnu au cinéma. Que ces quelques reproches ne vous empêchent pas d’apprécier à sa juste valeur cette belle comédie de mœurs qui prouve, une fois de plus, que le roué et libertin Billy Wilder fut un artiste et un caricaturiste incontournable de l’âge d’or hollywoodien. On n'est pas prêt d'oublier l'usage que fit ici le cinéaste du 2e Concerto pour piano de Serge Rachmaninov (la prestation de Tom Ewell est, dans cette séquence, réellement superbe) !

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