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Critique de film
Le film

Secret de femme

(A Woman's Secret)

L'histoire


Après l’enregistrement d’une émission de radio, la chanteuse Susan Caldwell (Gloria Grahame), surnommée Estrellita, se rend dans l’appartement de son amie et manager, Marion Washbourn (Maureen O’Hara). Les deux femmes ont alors une altercation, un coup de feu retentit et le corps de Susan gît sur le sol. Marion appelle alors la police et s’accuse du crime. Mais les inspecteurs ainsi que Luke Jordan (Melvyn Douglas), un ancien ami de Marion, ne croient pas à cette version du drame. Tandis que Susan reste suspendue entre la vie et la mort, les protagonistes se souviennent de leur relations avec la jeune femme...

Analyse et critique


Nicholas Ray est un artiste qui, à l’instar d’Hitchcock et de ses fameux cameos, s’est toujours employé à signer ses films. Cette marque prend la forme d’une explosion qu’il met en scène de manière systématique lors des séquences d’introduction de ses chefs-d’œuvre : dans Johnny Guitar une mine est dynamitée, La fureur de vivre laisse entendre le hurlement d’une sirène de police, le jeune héros des Amants de la nuit conduit une voiture dont le pneu éclate et le Violent Dixon Steele est victime d’une altercation avec un automobiliste… A travers ce gimmick, on peut voir une figure de style ainsi que le signe de l’indépendance de Ray.

A l’inverse des films cités précédemment, A Woman’s Secret commence en douceur : on y découvre Gloria Grahame poussant la chansonnette pour une émission de radio. Les amoureux de l’art "‘rayen" attendent l’effet de larsen, le cri ou l’événement quelconque qui viendra déchirer la scène et annoncer le style Nicholas Ray… Mais il n’en est rien et la question se pose : Secret de femme est-il un film d’auteur ou fait-il partie de ces œuvres que Nicholas Ray a du concéder aux studios pour obtenir le droit de poursuivre sa carrière ? Plus simplement, A Woman’s Secret est-il un film de commande ?

Si l’on s’en réfère au cinéaste la réponse est claire : dans un entretien accordé à Charles Bitsch, Nicholas Ray déclare : ‘Ce fut une grande déception, je ne voulais pas le faire. J’allais faire mon deuxième film et Dore Schary me proposa celui-ci. Je lus le script et je lui dis : "Non Dore, non je t’en prie tu ne peux pas faire un film pareil". Et il me répondit : "Je crois que tu as raison". Je sortis de son bureau très soulagé. J’avais fini mon premier film et je n’avais pas besoin de faire celui-là. Quelques temps plus tard, après une période de vacances, Dore Schary m’appela au téléphone. Je ressentais pour lui une reconnaissance sans mélange. Aussi lorsqu’il me demanda : "Prêt à reprendre le collier ? ", je m’écriais "Bon sang ! Oui tout ce que tu voudras". La réponse ne se fit pas attendre… Ce fût pour moi une expérience très coûteuse ‘. (1)

Lorsqu’il débute sa carrière cinématographique, Ray fait une entrée fracassante avec Les amants de la nuit. Le film est un succès critique mais ses têtes d’affiche (Cathy O’Donnell et le tout jeune Farley Granger) n’attirent pas les foules. Mal distribué, le chef d’œuvre perd de l’argent (445 000 $) et met le cinéaste dans une situation difficile. Acculé par la logique commerciale du studio, il ne peut refuser le projet de Dore Schary. Il dirige donc le film, mais l’inspiration n’est pas là et malgré un talent hors norme, Nicholas Ray ne fait rien pour donner de l’intérêt au scénario de Mankiewicz.

Si Secret de femme est un film malade, il est avant tout victime de la pauvreté de son script. Herman Mankiewicz, qu’on a connu plus inspiré au côté d’Orson Welles avec lequel il écrit Citizen Kane, est l’auteur de cet imbroglio d’histoires mises bout à bout avec peine et sans le moindre sens de la dramaturgie. Le spectateur est amené à suivre le destin de plusieurs personnages à l’aide de flashbacks utilisés sans une once du brio de Citizen Kane. Parfois le récit devient captivant mais les scènes imaginées par Mankiewicz brisent cet intérêt par manque de liant et de rythme. On a ainsi droit à des séquences parisiennes ou algériennes assez pathétiques et absolument inutiles à l’intrigue… Mankiewicz avait-il envie d’exotisme ? Le mystère demeure, mais au fond la vraie question est celle posée par Jean Wagner dans son ouvrage consacré à Nicholas Ray : "mais qu’est ce que le cinéaste est allé faire dans cette galère ? "

En regardant le casting de Secret de femme, on peut de nouveau s’interroger : au fond, Ray n’aurait-il pas été attiré par les sirènes O’Hara et Grahame ? Lorsqu’on propose de telles têtes d’affiche à un réalisateur, il paraît difficile de résister … Avant de devenir la superbe héroïne de Qu’elle était verte ma vallée (John Ford), Maureen O’Hara fut remarquée dans L'auberge de la Jamaïque (Alfred Hitchcock) puis Quasimodo (William Dieterle) où elle interprète Esmeralda aux côtés de Charles Laughton. Son talent de comédienne, de chanteuse, et son charme évident en feront une star. Elle devient l'une des égéries de John Ford et joue dans de superbes films d’aventure tels Le pavillon noir (Franck Borzage) ou Sinbad le marin (Richard Wallace), mettant en évidence sa beauté rousse et chatoyante. Dans Secret de femme, elle interprète Marion Washbourn. Sobrement dirigé par Nicholas Ray, son jeu tout en douceur est remarquable et elle nous offre une scène chantée dans laquelle on peut se délecter de sa voix tendre et chaleureuse. A ses côtés, on retrouve la vénéneuse Gloria Grahame qui illuminera quelques années plus tard certains bijoux du film noir comme Règlement de comptes (Fritz Lang) ou Les ensorcelés (Vincente Minnelli). Sur le tournage, elle rencontre Nicholas Ray avec lequel elle eut une relation mystérieuse et passionnée. Le réalisateur tombe sous le charme de la jeune comédienne et magnifie son visage dans chacun des plans où elle apparaît. On perçoit alors une magie rare au cinéma, une passion entre le cinéaste et son actrice qui atteindra son paroxysme dans Le violent que Ray réalise l’année suivante. L’anecdote raconte que Nicholas Ray, écoeuré par le scénario de A Woman’s Secret, passait ses nuits aux côtés de Grahame et dormait sur le plateau pendant les journées !! Au terme de ce projet, Ray épouse Gloria Grahame mais leur passion est violente et éphémère. Le divorce est prononcé quelques mois plus tard pendant le tournage du Violent … Nicholas Ray ne s’en remettra jamais !

Finalement, Secret de femme se présente comme un film abandonné par son réalisateur et comme une magnifique déclaration d’amour à Gloria Grahame. Malgré la lourdeur du scénario, on y perçoit parfois le talent de Nicholas Ray, une passion qui effleure la pellicule, une passion annonciatrice de tant de chefs-d’œuvre à venir.


(1) Nicholas Ray - Jean Wagner - Rivages Cinema

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La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 11 septembre 2004