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Critique de film
Le film

Scaramouche

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L'histoire

Fin du 18ème siècle : André Moreau (Stewart Granger), séducteur impénitent, ne se soucie guère de la Révolution qui couve dans les rues parisiennes jusqu’au jour où il découvre que son frère adoptif, Philippe De Valmorin, se cache derrière le pseudonyme de Marcus Brutus. Cet écrivain, signataire de pamphlets révolutionnaires, est recherché par les autorités royales. Moreau décide de le protéger, et s’enfuit avec lui en province. Malgré leurs ruses, les deux hommes sont rattrapés par le marquis De Maynes (Mel Ferrer) et ses hommes de main. De Maynes provoque De Valmorin en duel et le tue. Moreau jure alors qu’il vengera son frère. Pour atteindre son objectif il se cache au sein d’une troupe de comédiens qui interprète Scaramouche et apprend le maniement des épées auprès des meilleurs maîtres d’armes …

Analyse et critique

Depuis les origines du cinéma, le film de cape et d’épée demeure un genre populaire. Des premiers muets avec Douglas Fairbanks (The mask of Zorro, 1920), jusqu’aux épisodes de Star Wars, en passant par les aventures d’Errol Flynn ou de Tyrone Power, la machine hollywoodienne s’est toujours régalée de ces films mêlant combats, cascades et comédie. Dotées de gros budgets, ces productions avaient souvent un roman pour origine et deux auteurs marquèrent le genre de leur empreinte : Alexandre Dumas et dans une moindre mesure Rafael Sabatini. Dumas le français, est à l’origine du roman de cape et d’épée par excellence, celui qui fut tant de fois adapté : Les trois mousquetaires. Sabatini, de son côté, est un dramaturge de talent dont les histoires furent maintes fois exploitées par Hollywood. Avant son décès (1950), le romancier italien eut le bonheur de voir les adaptations de Captain Blood dans trois versions dont la plus mémorable reste celle de Curtiz en 1935, The black Swan (Henry King, 1942), The Seahawk (Frank Lloyd, 1924) ou encore Scaramouche adapté en 1923 par Rex Ingram. Depuis 1950, son œuvre n’a pas été oubliée puisque Captain Blood fût revisité par Hunebelle en 1960 dans le Capitan avec Jean Marais, tandis que Scaramouche fit de nouveau parler son épée en 1952 devant la caméra de George Sidney.

Sidney n’est pas à proprement parler, un cinéaste de l’aventure et encore moins du film de capes et d’épées, genre que les anglo-saxons nomme le "Swashbuckling". Il débute sa carrière en 1937 par des comédies musicales très calibrées et sans grand intérêt. Les critiques le considèrent comme un bon faiseur, ses films sont rentables mais ne marquent malheureusement pas les esprits. Pour Tavernier et Coursodon (1) "Tous les grands réalisateurs de musicals cherchent à développer une forme nouvelle de comédies musicales à l’écran. Rien de tel chez Sidney qui semble être venu là par hasard" !!

En 1948 son destin artistique prend un nouveau virage lorsque les "executives" de la MGM lui proposent la mise en scène de The three Musketters d’après Alexandre Dumas. Sidney décide d’y appliquer la méthode "musical" et filme Gene Kelly dans des mouvements de caméras légers, rapides et sur un rythme dramatique effréné. En insufflant ce style au "swashbuckling", il parvient à revisiter le genre ; Les trois mousquetaires est un énorme succès au box-office et son réalisateur fait désormais figure de spécialiste du film de cape et d’épée ! Il décide néanmoins de retourner vers la comédie musicale en espérant que son succès de 1948 sera bénéfique à sa mise en scène. Malheureusement, il retombe dans ses travers et, en 1951, les critiques et le public boudent son adaptation d’un des meilleurs spectacles de Broadway : Showboat. La MGM, constate l’échec et lui propose un nouveau récit d’aventure, ce sera Scaramouche !

Voici donc l’œuvre de Sabatini et le savoir-faire de Sidney réunis pour une production chiffrée à 3,5 millions de dollars. En tête d’affiche, la MGM décide de propulser sa nouvelle étoile, le comédien anglais Stewart Granger. L’interprète de Jeremy Fox dans Moonfleet (1955) est alors âgé de 39 ans. Le public l’a découvert deux ans auparavant dans le rôle d’Allan Quatermain (King Salomon’s Mines, Compton Bennett, 1950). Sous la conduite de Sidney, Granger incarne André Moreau, un bourreau des cœurs qui se transforme en héros. Dépourvu des biceps d’un Douglas Fairbanks ou de la forme bondissante d’un Errol Flynn, Granger séduit par son charme : ses mimiques, son sourire et son regard ravageur captivent les foules qui font du dandy la nouvelle coqueluche du film d’action. Lors du tournage de Scaramouche, Granger s’implique totalement dans son personnage : il suit des cours d’escrime, ne cesse de s’entraîner et finit par éclipser sa doublure qui se retrouve au chômage technique ! Refusant que le moindre cascadeur prenne sa place, Granger prend de nombreux risques et finit par se blesser après avoir bondi sur une rangée de sièges du théâtre lors de la scène finale. Il doit être soigné et reprend le tournage quelques jours plus tard avec le même enthousiasme.

A ses côtés on trouve Janet Leigh, dont la beauté illumine l’image et Eleanor Parker à la fois extrêmement drôle et d’une sensualité débordante. Les deux comédiennes forment, avec Granger, le triangle amoureux perturbé par l’infamie du Marquis de Mayne incarné par le génial Mel Ferrer. Avec ses faux airs de Jean-Claude Van Damme (!!), Ferrer incarne une brute sadique et distinguée dont l’agilité dans les combats n’a rien à envier à Granger. Ancien danseur de Music hall, Ferrer trouve ici une nouvelle façon d’exprimer sa gestuelle. Sa prestation impose un parfait "méchant" comme les aimait Hitchcock et participe en grande partie au succès du film. A côté de ces têtes d’affiche, on retrouve de nombreux second rôles savoureux comme Henry Wilcoxon ou Lewis Stone qui incarnait De Mayne dans la version de 1923. Il prend ici le rôle du père adoptif de Moreau ; une belle façon pour la MGM de rendre hommage à l’œuvre originale déjà produite pour le studio.

Dirigée par Sidney, cette troupe de comédiens offre un spectacle jubilatoire. Après les trois mousquetaires, le réalisateur ne déroge pas à la règle et impose, à nouveau, la technique du musical à Scaramouche. Il apporte vitesse, légèreté et fluidité à ses mouvements de caméras, qu’il orchestre sur un rythme frénétique entretenu grâce à des combats, poursuites équestres ou cascades chorégraphiées au millimètre près. Ces séquences d’actions ponctuées de scènes de comédies participent à la progression du drame jusqu’à la vengeance de Moreau. Vengeance qui constitue le point culminant du drame et qui voit De Mayne et Moreau s’affronter dans un duel sans coupures de plus de six minutes trente. Sans révéler le dénouement du climax, il faut tout de même insister sur cette scène brillante qui voit les deux héros se livrer un combat haletant, courant sur les balustrades, se jetant dans le vide, sautant des escaliers et se balançant à des cordes tout en maniant leurs épées avec rage et dextérité. Ici la fluidité des mouvements de caméra atteint une perfection chorégraphique rarement égalée sur grand écran et Sidney impose, enfin, son empreinte à l’art cinématographique.

Côté comédie, il serait également idiot de révéler les nombreux rebondissements qui jalonnent le récit - jusqu’au dernier plan d’une drôlerie déconcertante - mais il faut souligner que, jusqu’à la dernière minute, l’ennui demeure absent du film. Lorsque ses protagonistes sont en dehors de l’action, Sidney leur inflige des gags et fait beaucoup rire le public : on se souviendra notamment des scènes de ménage entre Moreau et Lénore ou des quiproquos lors de la représentation de Scaramouche. Pour mettre en scène ces situations comiques, Sidney utilise à merveille le scénario qui décrit Moreau caché derrière le masque du comédien burlesque : De Mayne regarde le spectacle mais ne sait pas qui est caché derrière ce masque. Le public, lui, se régale devant cette situation si riche en ironie dramatique.

Pour conclure rappelons le conseil du maître d’arme : "L’épée est comme un oiseau : serrez-la avec excès et ça l’étrangle, ne serrez pas assez et il s’envole"… Sidney a su appliquer ce conseil d’équilibre dans sa mise en scène où il arrive à maintenir l’attention du spectateur jusqu’au clap de fin en jonglant subtilement entre scène d’action et comédie. Car au fond le but est là : distraire. Chez Sidney, point de thématique ou de quelconque message artistique. Artisan de talent, il nous livre ici un condensé de ce qu’Hollywood sait faire de mieux en matière d’"entertainment" : un film total, réunissant casting de rêve, décors flamboyants, combats palpitants et un récit basé sur une dramaturgie sans faille et riche en rebondissements. Ecoutons donc le chevalier de Chabrilaine s’adressant à Aline de Gavrillac qui cherche à se divertir : "Orphée et Eurydice, le spectacle est navrant, si vous voulez de la gaîté, allez plutôt voir Scaramouche !".

(1) 50 ans de cinéma américain

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Par François-Olivier Lefèvre - le 15 novembre 2003