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Critique de film
Le film

Scanners

L'histoire

Cameron Vale (Stephen Lack) est un télépathe rendu inapte au fonctionnement dans la vie civile par son don. Il est pris en charge par un scientifique, le Dr. Ruth (Patrick McGoohan) qui après l’avoir libéré de ses visions par des injections le forme en tant qu’agent à la solde de ConSec, sa firme, pour retrouver d’autres médiums lâchés dans la nature. C’est à ce moment qu’une démonstration de télépathie tourne au carnage suite à l’intrusion dans la séance de Darryl Revok (Michael Ironside), télépathe décidé à faire l’usage le plus malfaisant de ses facultés.

Analyse et critique

Vitesse supérieure pour Cronenberg : avec Scanners il passe pour la première fois d’un budget B à A pour un thriller technologique virant à l’horrifique dans ce qui ressemble fort à un signal canadien envoyé vers Hollywood. L’expérience ne sera pas des plus concluantes pour le cinéaste, embarrassé par ses nouveaux soucis logistiques (il se plaira à rappeler que Scanners contient plus de cascades motorisées que Crash) auxquels s’ajouteront une ambiance de tournage exécrable. D’ordinaire réputé pour la qualité de ses rapports avec les comédiens, il se met ici ses vedettes à dos. Patrick - Le Prisonnier - Mc Goohan, engoncé dans un catholicisme de crise et un alcoolisme sévère, harcèle les femmes présentes sur le plateau, dont une Jennifer O’Neill qu’il traite de traînée quand il la croise (ils n’ont pas une seule scène en commun à l’écran) suite à ses cinq mariages. Le metteur en scène finira le tournage brouillé avec l’un comme l’autre mais se déclarera satisfait de leurs prestations. Elles sont en effet plus marquantes que celles du héros, interprété par un Stephen Lack qui au-delà de sa physionomie typique des premiers rôles masculins de Cronenberg (une grande taille, des cheveux bruns et des yeux verts) se révèle d’une désarmante fadeur. S’il est un acteur à retenir de Scanners c’est le toujours diaboliquement impérial Michael Ironside, campant ici un bad guy dont on attend de pied ferme chaque nouvelle apparition, confirmant l’adage hitchcockien que la réussite de son méchant fait celle d’un film à suspense. C’est qu’Ironside a pour lui les meilleurs moments du scénario, ceux où celui-ci dérape de sa trame d’espionnage industriel pour toucher à l’os du genre selon David Cronenberg, la terreur qui relie un mental à des corps dans les spasmes et les convulsions.



Il convient de rappeler comment Scanners, au rythme inégal, partagé entre moments creux et morceaux de bravoure gore, a dressé une voie pour les décennies à venir : dans cette traque qui se conclut par une lutte à mort, la menace ne vient plus d’un Etat mais d’une firme, le contrôle est entré dans l’ère de sa privatisation. Il dessine pour son auteur, ses admirateurs et suiveurs une esthétique de couloirs d’entreprise en méandres et d’écrans d’ordinateurs liant dans un même geste le mental et le corporatisme. Les personnages entrent, littéralement, dans une tête (comme on en dépècera une pour en percer le secret dans ce joyau de réflexion géopolitique qu’est La Sentinelle de Desplechin), on pénètre un réseau informatique par congruence nerveuse via une cabine téléphonique, matrice d’un film de S-F et d’action homonyme qui reprend grosso modo l’intrigue de ce Cronenberg (qu’on compare le réveil de Neo à celui du télépathe puis l’endoctrinement qui en suit dans Scanners). Après Burroughs (1) (qui quittera le film à sa sortie, vivement impressionné par ses têtes qui explosent) et avant le cyberpunk de William Gibson, dans un univers glacé où la surchauffe menace les crânes et mènent les encéphales à l’éclatement.

S’inspirant d’un scandale sanitaire ayant marqué le Canada, où l’administration non-testée au préalable d’un médicament à des femmes enceintes provoqua des malformations cérébrales chez leurs rejetons à la fin des années 40, Cronenberg imagine un produit répondant au doux nom d’Ephemerol, au succès bien éphémère en effet puisqu’il ne servira qu’à produire des fœtus destinés à devenir télépathes au cours de leur développement... ce qui pour les mal-nés laissés à eux-mêmes ne signifie rien d’autre que des constantes migraines, une concentration inexistante et une incapacité à fonctionner en société. Cameron Vale (Stephen Lack) est l’un de ces malades, qui sillonne en clochard sa ville, hagard et hébété. Jusqu’à ce que le Dr. Ruth (Patrick McGoohan) ne le capture et le prenne sous son aile dans un programme de récupération de ces scanners, pour en faire son agent contre la menace ennemie : Daryl Revok (Michael Ironside), le scanner malfaisant, aigri par tant d’inadaptation, visant à l’éradication du genre humain. On reconnaîtra là peu ou prou les X-Men de Stan Lee. Il y a quelque chose de prime abord étonnant, mais au fond si peu surprenant, dans le dédain trop répété pour ne pas être suspect de Cronenberg vis-à-vis des comics et franchises de super-héros, tant il n’aura de cesse durant les années 80 d’en offrir une constante variante dégénérée. Comme une relecture fondée sur une anthropologie sceptique qui, tout en désirant changer la vie, interdirait de rêver à un homme nouveau. Quand Jennifer O’Neill se retrouve "scannée" par un nourrisson à naître, il devient clair que cette compétence nouvelle n’annonce pas des jours paisibles au commun des mortels.

Cronenberg par des surimpressions langiennes, superposant des visages à d’autres, trouble les identités et les relations entre personnages (l’emprise de Revok sur le gang de paras à sa solde, le héros qui par empathie vit lui-même la mort de son mentor), jouant à fond d’effets de montage rappelant indirectement comment le cinéma fait sentir à l’un (le spectateur) ce qui advient à l’autre. La télépathie c’est en fait l’ère des écrans, où un corps gagne accès à une image ou pensée qui ne lui est pas physiquement présente. Cronenberg, en bon lecteur de littérature S-F, a compris parmi les premiers au cinéma l’avènement informatique et ses implications, les contrôles et luttes intestines que les réseaux présupposent. L’horizon des technologies de l’information ne peut être chez lui que l’espionnage généralisé... et même son monopole par les Etats-nations sonne comme une idyllique naïveté. De l’ère du soupçon des années 70, Scanners transite vers celle des années 80, celle du contrôle institué et de son ascension exponentielle depuis lors. (2)


Au fond, ce versant paranoïaque est si acquis dans le paysage contemporain – et si surpassé quotidiennement sans provoquer la moindre surprise - qu’il ne suffirait pas à faire de Scanners le film mémorable que, malgré bien des faiblesses, il reste à nos yeux. Cronenberg a l’intelligence de ne pas verser dans l’imagerie futuriste quand il élabore son cyberpunk. Il s’en tient à une esthétique de thriller bleak collant plus au non-glam des 70’s qu’aux excès maniéristes des 80’s. Il faut attendre son sidérant final pour qu’il révèle réellement l’ampleur de son projet. Quand l’ennemi se révèle être le frère, le double de même sang à anéantir, Scanners prend sa place dans les tragédies domestiques construisant sa filmographie. Dans sa brutalité affolante, le combat final s’inscrit dans une première partie de carrière transgressive où après l’inceste, le parricide (Shivers) et l’infanticide (Rabid, The Brood), le fratricide vient trouver sa place. Chez David Cronenberg on ne tue que ce qui nous ressemble, ceux que les liens du sang devraient nous faire chérir. Problème antique (celui de toute tragédie) et contemporain (l’avènement technologique comme vecteur de l’implosion familiale), joints dans une forme sauvage, aussi étrangère au kitsch du gadget qu’à celui du rétro.

A l’issue du combat, le "bon" frère dans les gerbes d’hémoglobine accompagnant son anéantissement est comme sanctifié, enflammé telle une figure de martyr et de sainteté. Seulement, la transsubstantiation ne peut être que la plus perverse de toutes : son corps en cendres, il a pris celui du frère maléfique comme nouvelle enveloppe - à moins qu’il ne s’agisse simplement d’un mensonge du damné qui après avoir gagné la lutte appelle la seule survivante à le rejoindre à ses côtés. Un fondu au blanc laisse cette issue ouverte, nous signalant que nous sommes passés de l’autre côté du miroir, celui où nos repères moraux n’ont plus cours. La voix devenue métallique, l’humain n’a plus droit de cité dans cette antichambre des mutations contemporaines.


Il est une amertume qui frappe même en perspective du penchant sombre du premier Cronenberg, la place laissée à l’artiste dans ce nouveau champ de combat. Robert A. Silverman, habitué des films du cinéaste, cet acteur extravagant à la fois si peu naturaliste et si juste dans son ton, incarne ici le seul scanner ayant trouvé une autre issue que la guerre de clans à son mal-être. Sculpteur et peintre, il projette ses dissonances dans des visions d’horreur sophistiquées, exposées en galerie où il refuse d’apparaître (3), dans une sorte d’art-thérapie proche des méthodes et des ambitions de l’art brut. Faut-il même souligner le parallèle avec celles du metteur en scène ? C’est par son biais que le héros trouve la trace de son Nemesis, quand il pénètre en sa compagnie dans le crâne géant que celui-ci a construit. L’œuvre nous donnant accès au mental d’un créateur et le libérant de son enfermement en lui-même dans une "intimité impersonnelle" partagée avec son public, la mise à jour des forces à contrecarrer que cette intimité permet (quand bien même celui-ci voudrait garder leur nom secret). Ce que l’enquêteur ignore, c’est la mort qu’il promet à l’artiste (misérablement abattu par des coups tirés de toutes parts) en investissant son antre suivi d’une foule de malfaisants. L’art, pourtant seule garantie ici de la santé mentale, ne saurait protéger de l’impitoyable destruction des marges. L’artiste est le plus désarmé de tous face à la mutation féroce qui s’opère. (4) Aveu peut-être d’un cinéaste angoissé à l’idée de perdre son intégrité de créateur dans la technicisation de son propre cinéma. Qu’on rassure le Cronenberg d’alors en regard de la suite de son œuvre. En la matière, le Canadien ne lâche rien.


(1) Quand le personnage s’injecte des shoots d’Ephemerol pour stabiliser sa cognition dans une chambre d’hôtel au cours de sa mission d’infiltration, c’est Le Festin Nu qui s’annonce discrètement.
(2) Que l’on songe au scandale que représentèrent les écoutes du Watergate, la façon dont elles ébranlèrent les sphères politiques en comparaison de l’apathie quasi générale que génèrent les révélations récentes sur l’étendue de la surveillance états-unienne épaulée par les grands groupes (sur le mode du « qui l’ignorait ? », de fait pas grand monde).
(3) Les lieux publics dans Scanners sont tous d’un sinistre désespérant, peuplés de badauds grotesques s’apparentant à des fantômes.
(4) Cette année là en Italie, Argento prend acte de son côté dans Ténèbres d’une même mise à mort du geste artistique par les puissances des médias du capital.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 2 septembre 2013