Menu
Critique de film
Le film

Sanshiro Sugata

(Sugata Sanshiro)

L'histoire

Tokyo, 1882. Le jeune Sugata Sanshiro se rend à l’école de Jujutsu du maître Monma pour y être initié. Le soir même, Monma décide d’infliger une sévère correction à son rival Shogoro Yano, maître de Judo. C’est Yano qui sort vainqueur d’un combat inégal : Sanshiro décide sur le champ de changer de maître Il se purifie physiquement et spirituellement sous son égide au cours des années suivantes, devient son meilleur disciple puis un maître reconnu lors du tournoi organisé par la police. Mais le plus grand défi de sa carrière sera d’affronter, au cœur des montagnes sauvages de la région d’Osaka, deux frères violents et sans morale pratiquant une nouvelle et redoutable technique : le Karaté.

Analyse et critique

La jaquette au superbe graphisme nous prévient : Sugata Sanshiro (Japon 1965) a été produit, écrit, monté mais pas réalisé par Akira Kurosawa. C’est Seiichiro Uchikawa (1922-2000), assistant d’Ozu et de Mizoguchi, auteur de films de genres variés, entré à la Toho en 1941, qui signe sa mise-en-scène. La collaboration entre les deux hommes provient du fait que Kurosawa refusait de réaliser des remakes de ses propres films. Et celui-ci en est un puisque c’était déjà le sujet du premier film de Kurosawa, Sugata Sanshiro [La légende du grand Judo] (1943) auquel il donna une suite deux ans plus tard. Nous renvoyons ici le lecteur à la filmographie de Kurosawa établie dans la section « interactivité » de notre test du DVD de Ikimono no kiroku [Je vis dans la peur / Si les oiseaux savaient / Record of A Living Being] (1955) d’Akira Kurosawa (NDLR : test disponible sur le site dvdrama.com). Tel quel et en dépit des méthodes de tournage différentes des deux réalisateurs, on peut dire qu’on est en présence d’un quasi-film de Kurosawa dont le très honnête Uchikawa aura été le fidèle metteur en images.

La nature du film est double. Comme "remake non-signé", il marque un jalon de l’évolution de Kurosawa qu’il faut bien appréhender : c’est son dernier film de genre populaire classique ; comme œuvre autonome, il est historiquement en partie matriciel de bien des aspects du cinéma asiatique d’arts martiaux, de Hong Kong comme du Japon. Il convient cependant de noter un fait important : on relève dans l’histoire du cinéma japonais plusieurs versions de ce thème entre 1940 et 1980, grosso modo, réalisées par des cinéastes bien différents. Certes pas autant que du thème des 47 ronins mais tout de même ! C’est un sujet permanent du cinéma japonais que Kurosawa lui-même aura donc illustré trois fois dans sa carrière. Tout comme la première, cette troisième version est adaptée d’un livre célèbre de Tsuneo Tomita, édité pendant la Seconde Guerre Mondiale, qui romançait la biographie d’un judoka célèbre de l’époque Edo en forme d’apologie du combat spirituel comme physique que la nation japonaise entière menait alors. Il prend d’ailleurs d’assez grandes libertés avec la réalité historique puisqu’on sait que le Sanshiro réel (qui ne se nommait pas ainsi, qui plus est mais Shiro Saïgo) a… perdu son combat final contre le karatéka ! Sa défaite désolait d’ailleurs profondément l’acteur principal de la version de 1965, qui eut l’idée très japonaise, de par son vigoureux pragmatisme et son aspect néamoins contemplatif, d’un détail naturel (la présence d’un arbre) permettant de justifier sa victoire dans la fiction filmée. Le héros Sanshiro est un modèle des vertus combattantes, ce qui l’apparente clairement aux héros traditionnels des films historiques : les samouraï. Mais le génie de Kurosawa est évidemment d’humaniser ce modèle tout en en restituant la vigueur emblématique. Il y arrive par une précision accordée au détail concret, par le soin psychologique comme sociologique avec lequel il replace le héros dans son lieu et dans son temps. Dès lors Sanshiro devient l’un de ses personnages tourmentés, déchirés entre l’abstrait et le concret, entre volonté et sentiment : personnage qui a du mal à trouver sa place dans une société aux codes rigides mais y parvient par un travail, un effort qui s’estompe au fur et à mesure qu’il donne ses fruits et modifie sa personnalité.

Cela dit, ne nous y trompons pas non plus. Cette figure est ici d’essence épique et tous les codes de l’épique sont convoqués en 1965 comme en 1943. La progression est celle d’un cheminement spirituel, c’est entendu. Mais celui-là n’a de sens que par une amplitude renouvelée des défis physiques et des combats que remporte le héros envers et contre tous. Si on disait de Tomita qu’il était le Victor Hugo japonais, on peut en revanche assurer que Kurosawa n’est pas ici l’émule de Masaki Kobayashi : il ne dénonce pas une oppression, il peint un système honorable puisqu’il produit des êtres d’élite. Yuzo Kayama dans Sugata Sanshiro (1965), c’est tout le contraire de Tatsuya Nakadai dans Seppuku [Hara-Kiri] (1962) de Kobayashi. Il incarne les vertus traditionnelles morales, religieuses, guerrières du Japon le plus traditionnel et il les incarne en pratiquant une des activités qui permet le mieux de voir comment elles sont intimements liées : les arts martiaux. Du Jujutsu au Judo puis du Judo au Karaté, Sanshiro a bien mérité parce qu’il a assimilé dans son âme comme dans sa chair l’expérience millénaire du Japon : il a suivi la ‘voie’ spirituelle qui seule peut engendrer la pureté du cœur et mener à la victoire : une victoire sans haine qui respecte l’adversaire. Car aucun des adversaires de Sanshiro n’est méprisable. Ce sont tous de ‘nobles perdants’, parfois bouleversants et souvent tragiques tant ils sont dostoïevskiens. Kurosawa a, on le sait, lui-même adapté L’idiot d’une manière originale. Même les deux frères ont quelque chose de tragique, voire fantastique tant ils sont dans une situation misérable qui les a menés à une quasi-folie. La veine pessimiste et la veine sociale de Kurosawa, illustrées dans bien des films antérieurs et à venir de sa filmographie, affleurent régulièrement dans ce film-ci pourtant foncièrement optimiste puiqu’il appartient au genre héroïque. Cette victoire symbolique, dans le combat final, de la sagesse sur la folie est bien plus importante aux yeux de l’humaniste européen que celle du Judo sur le Karaté mais ce serait pour lui ne rien comprendre au film que de les dissocier. Le film est japonais parce que, précisément, il les unit conditionnellement l’une à l’autre, et indissolublement.

Reste, outre la touche personnelle de Kurosawa, ce que Bazin nommait les "vertus anonymes de la tradition" : mise-en-scène, direction de la photographie (dommage que le nom du chef-opérateur Fukuzo Koizumi ne soit pas traduit par Titra Films sur le générique car son travail est très beau), interprétation (outre le très bon Kayama, mentionnons Mifune, Okada, etc.), musique (celle de Sato utilise une mélodie, le Deguello, qu’on retrouve dans le western italien) décors naturels ou intérieurs. Tout cela est admirable de beauté et de sobriété. Le rythme est typiquement japonais : un subtil mélange de statisme théâtral et de dynamisme pur dont le choc constant produit une tension continuelle. Autre aspect intéressant du film : l’apport d’éléments novateurs à la syntaxe de la violence cinématographique qui triomphera dans les années 1970 et est ici en germe sous nos yeux dans la manière de filmer les scènes de combat pur. Cette fusion stylistique opérée au cours des années 1960 est historiquement essentielle à la connaissance du cinéma japonais et ce Sugata Sanshiro version 1965 en est un bon représentant.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Francis Moury - le 2 mars 2009