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Critique de film
Le film

Sang pour sang

(Blood Simple)

Partenariat

L'histoire

Marty, un patron de bar, engage un détective privé pour suivre sa jeune femme Abby. Très vite, le privé apporte les preuves que la jeune femme a une aventure avec Ray, un des employés de Marty. Ce dernier offre alors au détective privé une importante somme d'argent pour assassiner le couple d'amants.

Analyse et critique

Au début de l’année 1981, quelques-uns des plus riches philanthropes (majoritairement juifs) de la région de Minneapolis reçurent la visite d’un échalas chevelu venu solliciter leur participation financière à la concrétisation d’un projet de long-métrage de cinéma. L’énergumène s’appelait Joel Coen, n’avait pas encore 30 ans, son projet se nommait Blood Simple en référence à une expression employée par Dashiell Hammett dans La Moisson rouge (1), et ses seules armes pour convaincre ses éventuels mécènes étaient la force de son enthousiasme et une brève vidéo de 2 minutes, sorte de bande-annonce du film, de laquelle on retenait surtout qu’il s’agissait d’une histoire d’adultère, qu’il y aurait un homme enterré vivant, et l’image de balles trouant un mur pour laisser passer un rai de lumière. C’est Robert Tapert, producteur qui avait expérimenté la méthode pour financer le premier Evil Dead de Sam Raimi, qui motiva Joel Coen pour ce porte-à-porte et si ce dernier subit, en moyenne, vingt refus pour une participation, il parvint tout de même à convaincre 68 investisseurs en neuf mois, pour une somme totale de 750 000 dollars, qui permirent de financer très largement un projet au budget raisonnable (les différentes sources évoquent un budget final entre 1 et 1,5 millions de dollars). Parlant de ces 68 investisseurs, Ethan Coen reconnut, quelques années plus tard, qu’il s’agissait de courageux "parieurs", qui placèrent leur argent sur bien peu et qui, de plus, n’exigèrent aucun droit de regard sur le scénario ou le tournage. On ne sait pas combien d’entre eux virent le film, ni même s’ils l’apprécièrent - toujours est-il qu’ils contribuèrent, à leur façon, au lancement de l’une des œuvres les plus fascinantes des décennies à venir : Blood Simple avait vocation à être un coup d’essai, ce fut immédiatement un coup de maître.

Il y aurait deux façons, également stimulantes, d’envisager Blood Simple : en tant que ce qu’il est et en tant que ce qu’il annonce, c’est-à-dire en le plaçant en regard de la filmographie passionnante dont il est la première ligne. Mais la cohérence du travail des frères Coen (souvent malgré eux, en tout cas ils aiment à le laisser croire) est telle que les deux approches se rapprochent et se mêlent inévitablement, et qu’il est aujourd’hui difficile de parler des qualités de Blood Simple sans être frappé par les échos multiples qu’elles créent avec celles de longs-métrages qui suivront. Film matriciel, Blood Simple ne contient pas la filmographie des frères Coen : il l’ouvre, et les perspectives offertes par cette ouverture sont innombrables.

On l’a déjà mentionné, Blood Simple doit son titre à Dashiell Hammett, mais il emprunte une grande partie de son esprit à un autre auteur majeur du roman hard-boiled, James M. Cain (vers lequel ils reviendront au moment de tourner The Barber, l’homme qui n’était pas là). L’auteur, popularisé par les adaptations d’Assurance sur la mort ou du Facteur sonne toujours deux fois, s’était spécialisé dans ces histoires de triangles amoureux pleines de violence, de corruption morale et d’échanges scabreux. Behaviouriste résolu, il ne s’embarrassait pas de psychologie ou d’états d’âme, et la profondeur de ses plongées au sein des abysses de l’âme humaine avaient fait dire à Raymond Chandler (pourtant pas le dernier dans le registre) que Cain était le « rejet de la littérature, pas parce qu’il écrit sur des choses sales, mais parce qu’il le fait salement. »

De fait, Blood Simple s’inscrit dans ce sillage : l’ambiance y est moite, la psychologie sommaire, et le film consacre ainsi 20 minutes presque muettes à la description méticuleuse des actes (souvent d'ailleurs vains) entrepris par Ray après la découverte du corps de Marty. Le film adopte, d’une certaine manière (mais pas uniquement, nous y arrivons), la logique propre aux romans hard-boiled (et aux films noirs qui en seront tirés) : les actions entreprises par les personnages, au lieu de leur permettre de s’en extraire, ne font que les maintenir davantage dans un engrenage fatal, qui finira inéluctablement par les broyer. Bien que tourné (et situé) dans les années 80, Blood Simple est un film qui a retenu et intégré les motifs essentiels du film noir classique (deuxième moitié des années 40, première moitié des années 50) et - ne se contentant pas d’y faire référence - les fait vivre à l’intérieur de son récit : cette logique jusqu'au-boutiste de l’engrenage (ou de spirale), soutenue par des motifs formels symboliques (typiquement le ventilateur du plafond, motif de cyclicité récurrent dans leur cinéma qui sera largement ré-exploité dans Le Grand saut, The Barber ou Inside Llewyn Davis) ; une dimension onirique, à la lisière du fantastique, qui plonge les personnages dans le trouble de leur désordre mental (la séquence de rêve d’Abby) ; et une attention quasi fétichiste aux objets qui n’existent pas que pour leur fonction première mais se chargent au fil de l’intrigue de significations supplémentaires (le pistolet d’Abby, le briquet du détective...).


Ceci étant, les frères Coen apportent, par le biais de leur conscience bicéphale, plusieurs éléments qui font que Blood Simple ne se limite pas à un élégant exercice de style d’actualisation du film noir, mais annonce ce qui sera leur façon même de construire leur cinéma, avec à la fois (c’est parti pour le grand écart) désinvolture et questionnements existentiels.

Le premier élément, le plus souvent retenu (parce que le plus évident) mais dans le même temps le plus clivant (on peut tout à fait ne pas y être sensible du tout), est leur humour noir, qui consiste à partir de situations absolument pas comiques au départ pour les pousser à la limite extrême de leur crédibilité et de ce que le spectateur est prêt à supporter. En ce sens, la séquence où Ray ne sait pas quoi faire du corps de Marty est, en ce qu’elle raconte, absolument terrible, mais le traitement qu’en font les frères Coen - notamment pour des questions de durée des actions, d'absence d'effets de celles-ci (d'où une sensation d'absurdité) ou de rationalité comportementale (il s’arrête à l’incinérateur pour brûler ses habits, sans avoir l’idée d’y mettre le corps...) - la fait évoluer vers quelque chose de l’ordre du grotesque... et de résolument inoubliable. Une dizaine d’années plus tard, Fargo poussera cette mécanique un cran encore plus loin, et avec un impact sur le grand public encore plus flagrant.

Mais cet humour n’est qu’une manifestation (la plus flagrante, donc, à défaut d’être la plus riche) de quelque chose de plus général dans la manière dont les Coen abordent (ici ou en de futures occasions) un genre, quelque chose que l’on hésitera à qualifier d’ironie (parce que l’accusation rituelle de "petits malins ricanants" ne serait alors pas loin) et pour laquelle on parlera plutôt de distanciation : ce qui est troublant dans la nature des protagonistes de Blood Simple, c’est qu’ils ne sont pas tout à fait des archétypes de film noir, mais davantage des personnages qui ont conscience de ces archétypes. Comme s’ils avaient été les spectateurs ou les lecteurs de ces films ou de ces romans, et qu’une fois plongés dans ce type d’intrigue, ils savaient reconnaître qu’ils en faisaient partie. Lorsque Ray découvre le revolver d’Abby chez Marty, il ne se pose pas la question de savoir ce qu’il fait là : il est clair que, pour lui, la femme doit avoir tué le mari. Ethan Coen emploiera lui-même, pour parler de Blood Simple, l’adjectif anglophone « phony » (faux, simulé), en insistant sur l’absence de réalisme d’un film dont la source n’avait jamais été « la vraie vie »... Joel surenchérira en insistant sur l’effet sur le public : « Quand les gens vont voir un film de genre, ils arrivent avec leurs règles et leurs attentes. Le plaisir, pour nous, vient de la manière dont on parvient à contourner les règles et à donner une nouvelle impulsion au genre. » Dans Blood Simple, la musique opère parfois selon cette logique de décalage signifiant, notamment dans la dernière partie, quand retentit cet air mélodramatique espagnol depuis une chambre voisine, ou bien encore quand redémarre le morceau des Four Tops (déjà entendu plus tôt) qui - non sans forme de commentaire sur ce que nous avons vu - entonne « it’s the same old song, but with a different meaning since you’ve been gone... »

Cette manière d’aborder les choses avec distanciation a également conditionné leur choix du cadre de l’action : originaires du Minnesota, ils ont fait leurs études à New York et ne connaissent ainsi rien du Texas. Mais ce qui les intéresse n’est pas le réalisme de leur description du Texas, mais la manière dont ils intègrent leur récit dans la mythologie propre à cet Etat : la chaleur, la poussière, les champs, les bars, mais aussi le folklore, la rustrerie, la violence... Régulièrement, et avec une ambition plus globale de capter la nature profonde de l’Amérique à travers les pièces éparses du puzzle qui la compose, les frères Coen situeront l’action de leurs films dans des cadres géographiques et/ou temporels emblématiques de l’identité américaine : une ville anonyme rongée par le gangstérisme durant la Prohibition, le Mississippi de la Grande Dépression, Hollywood au début des années 40, Greenwich Village dans les années 60, la Californie post-psychédélique du début des années 90... En deux occasions (à ce jour), les frères Coen reviendront spécifiquement au Texas : si l'on peut établir un lien direct entre Blood Simple et No Country for Old Men (époque similaire pour l’intrigue, rythme modéré du récit parsemé d’éclairs de violence...), True Grit, ira, lui chercher une autre mythologie du Texas, celle des Rangers et du folklore westernien, pour appuyer d’une autre façon sur la dimension fantasmatique de cette imagerie associée aux lieux de l’action et - dans les deux cas - offrir une réflexion assez désabusée sur le temps qui passe et qui abîme les hommes...

C’est que, si on réduit les frères Coen à deux potaches qui s’amusent avec la référentialité (cinématographique ou littéraire) pour faire des œuvres rigolardes et cyniques, on passe à côté de l’essentiel. Et que la distanciation dont nous avons parlé, au lieu de glacer le récit, l’emmène sur un autre terrain, au moins aussi émouvant : il faut ainsi, et avant tout, prendre les films des frères Coen pour des fables mythologiques (sans trop digresser, on peut estimer que c’est une forme d’expression de leur culture juive) qui peuvent - pour peu que le spectateur l’accepte - diriger vers des considérations plus philosophiques (rappelons qu'Ethan fut diplômé dans cette discipline à l’Université de Princeton) et plus essentiellement des questionnements ontologiques : qu’est-ce qui définit l’être ? Les très grands films des frères Coen (Barton Fink, Miller’s Crossing, The Barber, A Serious Man, Inside Llewyn Davis...) sont ceux qui posent, l’air de rien, la question multiple du sens de l’existence terrestre (sens comme direction autant que comme signification, d’où la récurrence dans leur cinéma de ces motifs de routes, qui reviennent régulièrement dans Blood Simple).

Ainsi, la logique de l’engrenage criminel fatal dont nous avons déjà parlé se prolonge toujours, chez les frères Coen, d’une réflexion autour du sens de ce qui se passe (même dans un film mineur comme Burn After reading, la question du « faire sens » est centrale) : très schématiquement, le protagoniste coenien lambda, c’est un type quelconque qui, un jour, entreprend une action inhabituelle qui va le faire basculer dans un univers criminel (H.I. qui kidnappe un enfant, Jerry qui veut faire chanter son beau-père, Ed Crane qui veut monter une entreprise de lavage à sec, Jeffrey Lebowski qui veut récupérer son tapis...) et auquel, au final, ne sera pas posé la question du « cela a-t-il changé sa vie ? » mais celle du « cela valait-il le coup de chercher à changer de vie ? »

Blood Simple, dans son registre, est chargé de ce type d’inquiétude existentielle : lorsque Ray demande à Abby : « What do you want ? », elle lui répond : « What do YOU want ? » et ils se retrouvent dans un lit. L’engrenage est mis en route, forcément inéluctable. Mais ce qui est intéressant dans la manière dont opère Blood Simple est que c’est un film dans lequel, tout en essayant d’influer sur les choses, les personnages passent leur temps à se tromper (se tromper, ou se tromper les uns les autres). La question du sens est donc alors forcément biaisée par la boussole déréglée de la vérité : les photos que présente le détective à son client sont truquées, ou quand Ray revient voir Abby et qu’il veut savoir comment ils vont agir ensemble, il part du principe qu’elle a tué Marty, postulat évidemment faux. Enfin, quand Abby est acculée dans une salle de bain obscure par un dangereux meurtrier, elle part du principe que c’est Marty, alors que ce n’est pas lui... Plus globalement, ni Ray ni Marty ni Abby ne peuvent comprendre ce qui leur arrive, dans la mesure où ils n’ont pas les éléments qui leur permettraient de le faire. C’est le moment d’évoquer le quatrième protagoniste principal du film, le détective privé jaune canari incarné tout en suées et en vice par M. Emmett Walsh, dont il faut remarquer que seul Marty connaît l’existence, à tel point que l’on peut, à un certain moment, se demander dans quelle mesure il est réel (là encore, il y aura souvent, dans les films suivants des frères Coen, un personnage vu ou visible d’un seul autre personnage, et ainsi chargé d’une dimension presque fantastique : on peut évoquer Charlie dans Barton Fink, Moses dans Le Grand saut, le Rabbin Marshak dans A Serious Man ou le cow-boy de The Big Lebowski, qui ouvre lui aussi le film avec une voix-off opaque et intrigante) : coincé dans sa Coccinelle trop petite pour lui, il contribue à faire évoluer, comme nous l'avons déjà mentionné, le film à la lisière du registre fantastique, et tout cas de celui de l’ « irréalité ».


Même sur des questions formelles, le film manœuvre à l’occasion dans des directions insolites. Globalement épuré, Blood Simple ne cède que très rarement à la tentation de l’ostentation, et le fait souvent par le biais de travellings sous fortes perfusions "raimiesques" : inspirés par les frénésies de leur grand ami Sam Raimi (qui venait de tourner Evil Dead, donc, pour lequel Joel collabora au montage, et qui s’apprêtait à tourner Mort sur le gril, écrit par les deux frères), ils se permettent ainsi avec frénésie un drôle de travelling trompeur (filmé comme la vue subjective d’un chien attaquant, alors que le seul cabot de la scène reste tranquillement dans son coin) lors de la scène où Marty vient chez Ray...

ou encore un amusant « travelling sur comptoir », dans lequel la caméra passe par-dessus, ostensiblement, un poivrot endormi, façon là encore d’appuyer sur la distanciation à l’œuvre dans le film...


Mais au-delà de ces effets de manche sur rails, on peut trouver autrement plus élégant (et signifiant) ce plan discret et troublant où Abby, seule dans le bureau de Marty, bascule en arrière pour se retrouver... dans son propre lit (un dispositif permettant de harnacher la caméra au corps de Frances McDormand avait été mis en place spécifiquement pour ce plan).

Là encore, la réalité et le rêve se fondent dans une forme d’ « irréalité » tout à fait dans l’humeur si particulière du film. Car s’il serait probablement exagéré d’affirmer que Blood Simple est un premier film absolument parfait, il faut bien comprendre qu’à sa sortie, la somme de ses atouts importa moins que la révélation qu’il offrait : par-delà la qualité même de leur film, c’était la manière dont les frères Coen envisageaient le cinéma qui, pour beaucoup, marqua les esprits. Une approche aussi respectueuse que ludique, dans laquelle une profonde connaissance du genre côtoyait une façon libre et singulière de briser les codes, et de laquelle émergeait, surtout, une capacité à construire un univers propre, autonome et cohérent. Ce qui advient dans Blood Simple - et la manière dont cela advient - ne pourrait, tout simplement, pas advenir dans un autre film ou sous l’œil d’autres cinéastes.


(1) "This damned burg's getting me. If I don't get away soon I'll be going blood-simple like the natives. There's been what ? A dozen and a half murders since I've been here."

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : LES ACACIAS
DATE DE SORTIE : 25 juillet 2018

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La fiche IMDb du film

Portrait des frères Coen à travers leurs films

Par Antoine Royer - le 25 juillet 2018