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Critique de film
Le film

Sa majesté des mouches

(Lord of the Flies)

L'histoire

Pendant la seconde guerre mondiale, un avion emmène des enfants anglais vers l’Australie où leurs parents les envoient trouver refuge. Mais l’avion s’écrase sur une île déserte de l’Océan Pacifique et aucun adulte ne sort rescapé de l’accident. Les enfants sont livrés à eux-mêmes. Ralph et « Piggy » se rencontrent sur la plage, se demandant s’ils sont les seuls survivants. Ils y trouvent une conque dans laquelle Ralph se met à souffler. De nombreux enfants, attirés par le bruit, se regroupent autour de celui qui devient leur nouveau leader. Un peu plus tard, un groupe en uniforme d'écoliers se joint à eux, groupe mené par Jack qui conteste très vite l’autorité de Ralph. Pour éviter que la communauté ne se scinde en deux parties, Ralph est nommé dirigeant tandis que Jack devient le chef des chasseurs.

Analyse et critique

Prolifique metteur en scène de théâtre, Peter Brook réalise ici son troisième long métrage pour le cinéma après L’Opéra des gueux en 1953 (adaptation d’un opéra de John Gay) et Moderato Cantabile (d’après Marguerite Duras) en 1960. Si son immense carrière théâtrale fait souvent oublier qu’il est aussi réalisateur, il convient de rappeler que Peter Brook a d’abord rêvé de cinéma avant d'arpenter les planches, passion de jeunesse qui l'amène à quitter le domicile parentale à l'âge de seize ans pour travailler dans un studio anglais produisant des films documentaires.

Sa Majesté des mouches est au départ produit par Sam Spiegel, figure de proue de la Columbia, encore auréolé du succès de Lawrence d'Arabie et du Pont de la rivière Kwai. Peter Brook lui propose de réaliser l'adaptation du roman de William Golding pour un budget infime au regard de ses prestigieuses productions, n’ayant besoin que d’une plage, d’un petit groupe d’enfants et d'une liberté créatrice totale. Spiegel accepte avec enthousiasme, mais au bout d’une année de palabres, de réunions, de repérages Peter Brook se rend compte que le célèbre producteur essaye de gonfler artificiellement le budget initialement prévu (qui en vient à monter à un million de dollars), incapable qu'il est d'accepter l'idée d’être à l’origine d’un « petit » film. Peter Brook décide de mettre un terme à cette entreprise qui lui échappe complètement et dans laquelle il ne reconnaît plus son projet d'origine, paye une fortune son droit à la liberté (environ 150000 dollars) et recommence le projet avec l'aide d'un jeune producteur indépendant. Il met deux ans à trouver de nouveaux financements (un total de 300000 dollars, la moitié partant donc pour Sam Spiegel), auditionne près de trois mille enfants et se rend à Porto Rico pour tourner le film avec un chef opérateur novice, Tom Hollyman, venu de la photographie, et une équipe technique composée essentiellement d’amateurs.

Le temps de tournage très réduit (les vacances d’été des enfants acteurs) pousse Brook à faire appel à un deuxième caméraman (son ami Gerry Feil qui suit le projet depuis l’origine) afin de couvrir chaque séquence. Tandis que Brook travaille précisément chaque cadre avec Tom Hollyman, Feil a juste pour instruction de filmer comme il le peut ce qui se passe sous sa caméra. Au montage, qui se déroule à Paris en compagnie du fidèle Gerry Feil, Brook se rend compte qu’il choisit en grande majorité les prises de ce dernier. A la minutieuse préparation des cadres et du mouvement des acteurs, il préfère la liberté de regard de Feil. Cependant, Brook a préparé le terrain à cette découverte tardive : pendant le tournage, il demande à ses jeunes acteurs d’improviser et tourne ainsi près de soixante heures de film. La présence d'une seconde caméra ne trouve pas sa seule justification dans les raisons pratiques invoquées mais bien dans le projet artistique du cinéaste. Cette méthode de travail montre la façon dont Brook souhaite (et ce, dès le début de sa carrière) s’éloigner du cinéma de studio traditionnel et trouve son inspiration dans le cinéma direct qui prend son essor dans les années 60. Sa Majesté des mouches possède ainsi la force d’un document brut pris sur le vif.

Pourtant, le film ne joue pas sur une rythmique éprouvante. Au contraire, Brook prend le temps d’installer ses personnages, crée par petites touches un climat malsain qui ne cesse de croître et finit par submerger le film. Son ambition n'est pas de réaliser un film d'aventure, malgré un sujet qui aurait pu être l'occasion de multiplier les difficultés rencontrées par les rescapés pour survivre. Son sujet, ce sont les rapports de force qui s'instaurent entre les enfants, le basculement de la civilisation à la sauvagerie. Pour nous faire ressentir en profondeur le chemin parcouru par ses personnages, il détaille dans un premier temps de façon très réaliste, sans affect, le quotidien de ses personnages, la façon dont ils essayent de mettre en place une organisation sociale imitant celle qu'ils ont connu, la manière dont ils trouvent leurs marques et tentent de dominer ce monde qui leur est inconnu. Puis Brook glisse des grains de sables dans les rouages, montre comment l'illusion de société se désagrège face aux pulsions qui peuvent enfin s'exprimer, libérées des contraintes sociales et morales.

Deux séquences centrales, à la lisière du fantastique et de l’horreur, viennent contredire l’aspect réaliste jusqu'ici instauré. Deux scènes qui donnent à cette histoire d’enfants livrés à eux même sur une île déserte la dimension parabolique et universelle qui est celle du roman de William Golding. La première de ces séquences est la mise à mort d’un cochon. Si la chasse est expliquée par le simple fait que les enfants doivent se nourrir, la fureur qu’ils déchaînent alors contre l’animal annonce la violence que bientôt ils déverseront sur certains d’entre eux. Après la mise à mort et le partage du repas, ils plantent la tête du cochon sauvage sur un pieu, offrande faite à un dieu qu’ils ont cru voir sur le sommet de la montagne.

Film sur l’incapacité intrinsèque de l’homme à pouvoir vivre en paix, Sa Majesté des mouches est aussi un saisissant portrait de l’enfance à travers ses peurs et son besoin de croyance. Arrachés à leur terre protestante, les enfants s’inventent rapidement une divinité païenne à la fois effrayante et rassurante car offrant enfin une possibilité de transcendance. Ils s'inventent de nouveaux commandements censés parvenir de cette figure totémique, commandements qui donnent un sens à leur calvaire, ensemble de lois plus satisfaisantes, car magiques, que celles civilisées qu’une poignée d’enfants était jusqu'ici parvenue à opposer à la barbarie. Ce nouveau culte permet ainsi à leur besoin de violence de s’extérioriser, de croître tout en étant excusée et expliquée par cette figure transcendante. La barbarie, qui jusqu’ici s’était exprimée dans la mise à mort bestiale du cochon, va maintenant pouvoir se déverser sur ceux qui refusent de suivre les règles de ce nouveau Dieu. La guerre, enfin.

Le groupe se scinde en deux partis. D’un côté Ralph prône le respect de la loi, tente d’instaurer un semblant de société, de civilisation. Son groupe s’amenuise au fur et à mesure que les enfants rejoignent le camp de Jack. Tout d’abord en charge du groupe des chasseurs, Jack rassemble autour de lui les enfants en faisant appel à la libération de leurs instincts. Sans autorité parentale, sans règles sociales, livrés à eux-mêmes, ils se libèrent dans la violence, se déchaînent, font parler la loi du plus fort. Dès le début, cette scission est évidente. Un signe parmi d’autres : pour allumer un feu, Jack s’empare des lunettes de « Piggy », l’ami de Ralph. Cet objet, relié dans l’inconscient collectif à la culture, la lecture, est brisé comme pour signifier que la civilisation doit laisser place à tout autre chose. Sa majesté des mouches montre combien la civilisation est fragile, combien l’appel à la libération des pulsions est plus attirant que le rigide maintien de la civilisation. Un des enfants, cependant, parvient à faire le chemin inverse à celui de la meute. Il s’agit de Simon, enfant fragile et silencieux. Simon s’en va fixer la tête de cochon droit dans les yeux, comme pour dissiper l’aura mystique qui l’entoure. Il parvient à dissiper sa valeur totémique, à ne plus contempler qu’une charogne qui pourri au soleil. Etant parvenu à s’affranchir de la nouvelle religion de l’île, il monte au sommet de la montagne et peut alors constater que le dieu qui a effrayé les enfants n’est que le cadavre d’un parachutiste (on retrouve ici l'idée de la guerre comme terreau de peur, de violence, de tyrannie). Lucide, affranchi de la vision mystique du monde qui s’est abattue sur la colonie, Simon devient dès lors un danger pour le règne du chaos dans lequel les enfants s'épanouissent et la seconde séquence centrale du film, après la mise à mort du cochon, est très logiquement son assassinat par les autres enfants. Séquence hallucinée, tribale où une cérémonie nocturne en l'honneur du Dieu et de la chasse se transforme en rituel de mise à mort. Ce sacrifice entérine le fait qu'à présent les plus faibles seront impitoyablement écrasés, que la civilisation n'est qu'un vernis prêt à se craqueler dès que l'homme laisse libre cours à sa nature profonde.

Le terrible discours de l’écrivain en ressort peut être même encore plus sombre et radical. La démocratie installée par ces rescapés du bout du monde cède rapidement la place à l’exclusion, la barbarie, la violence, le culte du divin, la mise à mort du plus faible. S’y ajoute une parabole sur la guerre (William Golding a participé au débarquement de Normandie), prégnante du générique (une succession d’images d’écoliers anglais entrecoupée de séquences d’archives de la Seconde Guerre mondiale) à la conclusion ([spoiler]les enfants sont recueillis par un navire militaire... comme prêts à servir de chair à canon dans une nouvelle guerre [fin du spoiler]). Ironiquement, ce sont des enfants de ce que l’on imagine être la haute société qui vont se transformer en bêtes féroces. En effet, des tenues d’écoliers de la classe de Jack au fait que tous ont pris bord dans un avion les menant en Australie pour fuir la guerre, laisse entendre qu’ils sont tous issus de familles aisées.

Sa Majesté des mouches est une œuvre magistrale qui questionne la nature humaine, ses contradictions, qui montre la lutte incessante que la civilisation doit mener contre la sauvagerie, contre le besoin de transcendance qui mène à l’aveuglement et au crime, contre la soumission et l’humiliation imposées aux faibles. Que des enfants soient les acteurs de cette lutte rend la fable d’autant plus troublante et forte.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 10 décembre 2008