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Critique de film
Le film

Route One USA

Partenariat

L'histoire

La Route One est la première grande route des Etats-Unis. 5000 kilomètres le long de la côte atlantique, de la frontière canadienne à la pointe de la Floride. Doc, un médecin qui a passé de longues années en Afrique, revient aux USA et décide de renouer avec son pays d’origine en arpentant la mythique Route One.

Analyse et critique

« En 1936, c'était la route la plus utilisée dans le monde. En 1989, elle court le long d'immenses autoroutes, et traverse les banlieues, fine bande de macadam qui traverse les vieux rêves du pays. Quand j'ai filmé pendant cinq mois le long de cette route, je n'ai pas eu l'impression de traverser le passé mais plutôt de révéler le présent. À l'ombre des échangeurs, les centres-villes de verre et d'acier se découpaient à l'horizon, comme des décors de studio. Nous étions dans le Présent, affrontant des temps difficiles. » (Robert Kramer)

Du Maine à Key West, Doc arpente cette gigantesque colonne vertébrale que près de 80 millions de personnes empruntent chaque jour. Route One / USA a l’apparence d’un road movie où Doc se replonge dans une Amérique qu’il a quittée il y a une dizaine d’années. C’est un retour aux sources de son pays, la Route One portant les marques de 300 ans d’histoires ; un retour à la réalité sociale des USA, avec ses zones rurales, ses grandes villes, ses ghettos ; un retour sur sa propre histoire, les souvenirs de son père et de son enfance refaisant surface ; un retour à sa propre réalité car comme tout road movie qui se respecte, voyager sur les routes c’est voyager d’abord en soi même, c’est une remise en cause de ses engagements et de ses dérives. C’est sur ces multiples mouvements que Robert Kramer construit cette incroyable fresque de près de quatre heures, pourtant simple fragment d’un flux monumental de 65 heures d’images. C’est un voyage social, politique et historique dans ces Etats-Unis si loin, si proches, un voyage humain qui prend la forme d’une introspection que chacun de nous peut nourrir de sa propre histoire. Doc, le médecin, avant de continuer à pouvoir soigner les autres, doit d’abord se soigner lui-même. « On peut sentir un rapport entre la Route One, qui n’est que l’ombre de l’ancienne, notre passé (l’enfance, l’éducation, des évènements historiques comme la guerre du Vietnam…) et toutes les minorités de la culture américaine. » Kramer imbrique étroitement toutes ces trajectoires de manière simple, évidente, nous offrant une odyssée au cœur du rêve américain aux implications universelles. Route One/ USA n’est pas une fiction, ni un journal, ni un documentaire, mais une œuvre libre qui dépasse les conventions et les carcans esthétiques. Cette hybridation des genres passe d’abord par son personnage principal, Doc. Doc pour doctor, Doc pour documentary.

Doc c’est aussi bien l’acteur qui l’incarne, Paul McIsaac, que Robert Kramer. Le cinéaste, figure de proue du documentaire, a quitté les Etats-Unis depuis dix ans lorsqu’il décide de revenir pour ausculter son pays. Kramer a suivi des guérillas, comme au Venezuela (FALN, 1966), a parlé de la guerre du Vietnam (Milestones, 1975), de la révolution des œillets au Portugal (Scènes de la lutte de classe au Portugal, 1977). Il filmera la chute du mur de Berlin (Berlin 10/90, 1990), il retournera au Vietnam (Point de départ, 1993), il traversera l’Europe (Walk the Walk, 1995). Toute cette histoire, passée et à venir, Doc la porte en lui. C’est un personnage de fiction qui arpente les terres du réel.

Le film s’ouvre sur le pont d’un bateau. Doc regarde le navire entrer dans le port de New York, la Statue de la Liberté qui s’approche. « Lui, c’est le Docteur. Nous étions partis longtemps. 10 ans. Lui en Afrique, moi en Europe pour faire des films. Nous avons décidé de revenir ensemble. Un retour aux origines, aux sources. » « Back, not home. » Kramer se considère comme un apatride, un exilé, et à travers Route One / USA, il se pose la question du retour au pays, se demande s’il va parvenir à y poser ses valises ou s’il va s’y sentir comme un voyageur en transit. Cette question de l’appartenance à un pays est l’un des cœurs palpitants du film. Un pays c’est d’abord des frontières, puis une géographie, des paysages, la terre. Aussi le premier des mouvements amène Doc à remonter au nord du pays, à la bordure canadienne, comme à la recherche d’un point de départ à la fois géographique et historique. Un pays c’est ensuite une histoire commune, partagée. Mais comme les paysages changeants le long de la Route One, Kramer nous montre que les Etats-Unis peinent à se fédérer autour d’une même image de leur passé. Au fil des communautés, ce sont autant d’histoires différentes, autant de souvenirs non partagés. Route One / USA c’est le vaste chant d’un pays vécu à l’aune de sa topographie et de l’histoire qui habite chacun de ses paysages. Entre New York et Fort Kent il y a un univers. Doc va de la mégalopole à la campagne, bond géographique vécu comme un saut dans le temps. De l’agitation de la cité à une province comme figée dans un passé lointain. D’une population Wasp aux descendants des Native Americans.

Kramer nous fait voyager dans les strates de l’histoire américaine, depuis cette Route One inaugurée par Roosevelt dans les années 30. « Vers 1936, c’était la route la plus importante du monde. Avec le temps, elle est devenue une route de liaison entre des petites villes. Désormais une autoroute la concurrence, si bien qu’elle n’est plus qu’une sorte de trace archéologique qui se mêle aux ville et villages, se confond aux banlieues. » Le long de cette route, les fantômes du passé coexistent avec les vivants. Les Indiens, les massacres, les camps, l’esclavagisme, la Guerre de Sécession, le Vietnam… autant d’histoires qui semblent habiter à jamais la mémoire collective des Américains. Au Kilomètre éro, à Fort Kent dans le Maine, c’est la rencontre avec des Indiens Penobscot. Mille huit cent Indiens vivent là. « Que nous ayons survécu est un miracle » disent-ils. Ils parlent de leurs ancêtres scalpés par les Anglais, des épidémies qui décimèrent leur peuple. Le poids du passé y est omniprésent. C’est l’émotion d’une vieille Indienne, le regard perdu dans ses souvenirs, qui au détour de la conversation se plaint : « quelle poussière, on ne nettoie plus », comme si l’on ne pouvait pas se débarrasser de la poussière du passé. Doc a à peine accosté, que déjà le passé l’engloutit. Un amoncellement d’enjoliveurs lui rappelle comment il se faisait de l’argent étant petit, de vieilles dames jouant au bingo lui remémorent ces fois où il accompagnait sa mère à ce jeu, moments précieux où la honte d’être avec elle le disputait à l’amour qu’il lui portait.

Plus loin c’est Boston, l’occasion de regarder de plus près une communauté puritaine, de tracer un lien avec l’histoire de Salem qui n’est qu’à quelques encablures de là. On est dans une région très réactionnaire, religieuse et surtout anti-fédérale. Kramer se demande comment les Etats-Unis ont pu se bâtir malgré le rejet de nombreuses régions d’un Etat central. Un patron paternaliste dit protéger ses employés et rejeter l’Etat, ailleurs on assiste à une réunion sur ce que le gouvernement américain prépare contre le gouvernement sud-africain, le pasteur qui l’anime et ses ouailles se sentant sur bien des points plus proches des Afrikaners que de leurs compatriotes. Dans une bibliothèque, un couple prend à partie Doc en lui montrant les différentes définitions des mots Démocratie et République selon tel ou tel dictionnaire. Comment un pays peut-il se construire sur des concepts aussi volatiles, alors qu’ils devraient être des fondements inébranlables ? Comment se fait-il que leurs définitions varient selon le temps et les éditeurs ? Dès l’abord, les USA sont montrés comme une succession d’Etats, première cloison d’une série qui va découper cet immense pays en autant de microcellules.


Pour nous montrer la (les) mémoire(s) de l’Amérique, Kramer cherche des souvenirs au travers de nombreux témoignages, mais aussi des traces, des ruines, les marques physiques du passé. D’où ces nombreuses visites de lieux historiques qui émaillent le film, comme autant de symboles de la naissance et de la lente constitution du pays.

Doc se rend ainsi à la maison de Thoreau, où l’on évoque son plaidoyer pour John Brown, cet homme condamné à mort pour avoir perpétré des attentats au Kansas dans le but de stopper l’esclavagisme. A Boston, c’est l’histoire des soldats noirs qui est rappelé, à Washington la naissance de la constitution des Etats-Unis d’Amérique avec cinquante cinq délégués travaillant pendant des mois à la rédaction du socle politique de la nation. Washington c’est l’occasion de visiter la maison de Walt Whitman. « Un écrivain écrit pour découvrir ce qui va se passer » entend-on alors, « Un cinéaste filme pour découvrir ce qui s’est passé » pourrait être l’un des credo de Kramer. Washington c’est aussi le souvenir des soldats tombés au Vietnam, imposant monument funéraire noir comme l’oubli où des milliers de noms s’étalent à l’infini. Le Vietnam, le Salvador font aussi partie de l’histoire des Etats-Unis, comme le Mexique ou le souvenir de la lointaine Europe. Les USA se sont toujours construits sur un rapport très fort au monde extérieur. Cette implication des Etats-Unis passe par des monuments pour les soldats morts en Asie ou dans le Pacifique, mais aussi par la parole donnée à des immigrants, des clandestins, comme ce réfugié du Salvador ayant survécu à la torture et étant entré clandestinement aux USA. Le moment le plus étrange de ce voyage dans le passé est peut-être la visite du musée des tragédies. On y trouve l’ambulance qui a transporté Lee Harvey Oswald après qu’il ait été abattu par Jack Ruby, la voiture dans laquelle Kennedy fut assassiné, celle où Jane Mansfield trouva la mort. Des véhicules, beaucoup de véhicules, comme si la route signifiait la mort, comme si elle était le symbole de la vie qui passe et s’arrête soudainement. Le road movie comme film de la vie.


Le voyage a commencé chez des descendants d’Indiens, il se termine chez les créoles du delta du Mississipi. Autre peuple, autre origine, autre Amérique. C’est là que Doc va poser ses valises, dans cette région socialement ravagée où un médecin pour vivre doit avoir un deuxième métier, où il doit apprendre à travailler avec le Vaudou pour être accepté et écouté. De l’Afrique où il est parti, il rejoint les descendants des esclaves arrachés à leurs terres des siècles auparavant.

Toute la beauté de Route One / USA tient dans le regard que Kramer porte à son pays. Un pays de ghettos et de racisme, de banlieues à la dérive, de quart-monde, mais aussi un pays ou l’abnégation et la solidarité parviennent encore à tisser quelques liens entre communautés et à dépasser les barrières sociales. Kramer fait le constat, plus mélancolique que militant, d’un système politique et économique (pour faire vite : l’ère Reagan) qui durant des années a désagrégé le pays. Ce pays rêvé a-t-il seulement déjà existé ? Kramer semble y croire lorsque Doc récite face caméra quelques vers de Walt Whitman. « Pourquoi Whitman ? » lui demande t-il, « Parce qu’il parle de l’Amérique que j’aime. L’autre Amérique est là, devant, et j’ai besoin de faire le contraste. » Oui ce pays a existé, ne serait-ce que dans les livres, dans les utopies. Kramer veut saisir le contraste, la distance, qui les sépare, mais aussi trouver les points d’accroche entre une réalité sordide et l’Amérique telle qu’il aime à se l’imaginer. Ces points d’intersection se trouvent dans la foi et le combat de militants.

Kramer nous fait visiter les ghettos, les communautés repliées sur elles-mêmes. A Eastport, après la visite chez les Indiens, Doc se rend dans une communauté écossaise. Cornemuses, cris, chants et rires tranchent radicalement avec l’ambiance apaisée qui régnait chez la vieille Indienne. Doc a l’air de s’ennuyer au milieu de cette famille alors qu’il s’endormait paisiblement chez l’aînée Penobscot. Que peuvent se dire ces deux communautés ? Quels rapports peuvent-elles bien tisser ? Nous sommes face à deux mondes visiblement incompatibles qui ne peuvent s’imbriquer. Est-ce là la fondation de l’Amérique ? Derrière le melting-pot, n’y a-t-il que replis identitaires ou cultures qui ne peuvent se comprendre ? Une visite dans un congrès de geeks, un instant passé dans un cercle de sorcières, nous montrent à quel point les gens ressentent le besoin d’appartenir à un groupe, une communauté. Il y a dans ce regard que Kramer porte à l’Amérique, regard qui passe par celui si expressif de Doc, de la rancœur certes, mais surtout un amour immense porté aux hommes. La critique le dispute à l’émotion, au lyrisme même parfois. Kramer / Doc est un docteur. Il prend le pouls de son pays, questionne ses habitants comme un médecin généraliste qui offre une consultation à un patient. Pour Kramer, l’Amérique est malade. Sur une télé, une émission passe, consacrée à la déprime qui touche dix pour cent de la population américaine et lorsque le cinéaste filme un déboisement de forêt, c’est pour nous montrer le mouvement de destruction, de pourrissement qui ébranle son pays. La société se fragmente, les hommes se replient sur eux-mêmes. Amérique de communautés, de religions, d’Etats, de villes, de ghettos, jusqu’à devenir un carré de terrain vague farouchement défendu par un SDF.

Dans le Maine, Kramer nous parle du racisme quotidien des populations blanches à l’encontre des Indiens. A Eastport, on lui raconte qu’il peut y avoir des mariages interraciaux, mais seulement si c’est un homme blanc qui épouse une Indienne, ce qui n’est pas sans écho avec l’industrie du cinéma hollywoodien où il est encore tabou qu’une femme blanche sorte avec un homme noir. Ce racisme est absolument effrayant lorsque Kramer nous emmène dans le sillage de la campagne de Paul Robertson. Les gens sont accueillants, aimables, polis, attentionnés. Ils sont profondément humains mais la politique qu’ils défendent est ce qu’il y a de plus réactionnaire et fascisant. Ailleurs Kramer nous donne à voir des discours politiques lisses, vides, formatés, exsangues. Il n’y a plus aucune croyance dans l’action politique, l’espoir semble être ailleurs.

Le cinéaste ne se contente pas de donner la parole aux laissés-pour-compte, aux victimes d’un libéralisme vorace. Il brosse de nombreux portraits de combattants qui font de la solidarité le credo de leur vie. Parmi eux des activistes qui donnent tout pour faire bouger les choses, des idéologues, mais aussi des bénévoles qui n’ont aucune visée politique mais qui veulent juste aider leur prochain, souvent en application de préceptes religieux ailleurs si réactionnaires. Des religieux qui défendent les Afrikaners et mettent en garde contre la sauvagerie des noirs, qui combattent contre le droit à l’avortement. Ailleurs des religieux qui militent pour le droit de chacun à se nourrir, se loger et s’éduquer. A l’heure de la commémoration nationale de L’Abbé Pierre, rien de bien nouveau. Mais Kramer accompagne également des figures trop facilement stigmatisées. A Bridgeport, Doc prend place au côté d’un policier qui patrouille dans les quartiers pauvres de la ville. Celui-ci lui parle des dangers, des crimes, de la drogue, des homeless, avant de confier que le soir venu il ira organiser thanksgiving pour les plus démunis. Kramer cherche à montrer ces liens qui se tissent dans une société faite de barrières et de murs. La séquence la plus emblématique se passe aussi à Bridgeport. Chaque personne rencontrée amène Doc à découvrir un nouveau personnage : un pasteur, un député en campagne, une activiste, un jeune couple hispanique qui fait ses vœux de mariage devant la caméra, le jeune homme qui explique qu’il va passer en jugement et enfin le procureur qui va le juger, dont la vue très critique du système nous ramène aux contestations des premiers intéressés. Dans cette société très compartimentée (communautés, religions, travailleurs et chômeurs, classes moyennes et homeless…) peuvent cependant naître des actions et des idées transversales. Une sorte de trans-america dans laquelle Doc peut puiser la force d’avancer et de croire encore.

Doc est médecin, comme l’était le père de Kramer, un peu journaliste comme McIsaac. On l’a découvert dans Doc’s Kingdom en 1987, mais on pouvait déjà apercevoir sa silhouette dans Ice en 1968. Dans Doc’s Kingdom, Paul McIsaac jouait un médecin américain, solitaire et alcoolique, travaillant à Lisbonne et qui faisait part de son envie de retourner aux Etats-Unis. Route One / USA raconte son retour au pays, son retour sur soi. Doc ressent le besoin de se raccrocher à sa vie, et pour cela il doit revenir sur son passé, son histoire, sur la terre qui l’a vu naître, sur laquelle il a grandi. Il cherche des traces, cherche des points d’appuis à partir desquels il pourrait reconstruire une vie à la dérive, trop longtemps déracinée. Une vie qui s’est détruite au contact des souffrances du monde. La Route One, de première route mondiale s’est transformée en route praticable, à échelle humaine. Par son rythme ralenti, les chemins de traverse qu’elle emprunte, elle est profondément enracinée dans les territoires qu’elle traverse. Elle est le terrain propice pour renouer avec l’Amérique, pour renouer avec soi-même, offrant aux errances des voyageurs un long chemin sur lequel la pensée et la réflexion peuvent prendre le temps de se dérouler. Kramer peut ainsi faire un bilan, réfléchir sur son parcours et sur ce qu’il attend vraiment de sa vie.

Kramer s’interroge sur sa capacité de cinéaste à faire changer les choses. Lui qui a filmé des conflits, des révolutions, qui a fait œuvre de témoignage, semble maintenant ressentir un profond sentiment d’impuissance, de lassitude, de solitude. La lutte individuelle, l’art, peuvent-ils vraiment faire avancer le monde ? Kramer multiplie les portraits d’hommes et de femmes qui, à défaut de combattre, pansent les plaies. N’y a-t-il plus que cela à faire, soigner et non plus lutter ? Doc / Kramer a besoin de combattre pour se sentir vivre. C’est un guerrier. Son passé de militaire sur lequel il revient longuement, notamment lors de la visite d’un camp d’entraînement de l’armée, loin de contredire ses engagements humanistes est bien là pour montrer qu’il est avant tout un soldat. « C’est une guerre lente contre les gens et nous » explique une militante. Kramer a longtemps caressé l’espoir d’une révolution armée : « Je cherche une armée » dit-il un jour à Paul, « Il ne parlait pas d’une foule de voyous lançant des pierres, mais d’une véritable armée. Je suis sûr qu’il se voyait en commandant. » Ice, qui raconte une insurrection contre le gouvernement américain, porte la fascination de Kramer pour les révoltes, les combats, cette envie presque primaire de mettre à bas un système qu’il exècre. Militant devenu poète, il reste dans Route One / USA ce sentiment mélancolique d’une lutte qui n’a pu se mener, d’un combat abandonné. De la virulence, Kramer est passé à l’hébétude face au monde. De là naît une souffrance profondément tapie en lui. En ayant perdu l’urgence de la lutte, Kramer se trouve directement confronté au monde. Son regard est devenu plus pessimiste mais aussi plus lucide, plus tendre même. A travers Doc, on sent sa lassitude, son découragement, l’alcool, la drogue. En ralentissant son rythme, en en évacuant l’urgence, Kramer semble se raccorder à la pulsation du monde. A aller trop vite, à tenter constamment de dépasser son époque, à se projeter dans un futur fait de lutte et de révolte, Kramer/Doc avait perdu ce lien au monde. Route One / USA lui offre un long moment de répit, une pause de cinq mois, durant laquelle il peut renouer contact avec les gens, vivre à leur rythme, prendre le temps de les comprendre, de les écouter.

Quand il repasse par New York, la question de s’installer aux Etats-Unis se pose à Doc. Il travaille quelque temps dans un hôpital avant de se rendre compte qu’infirmiers et médecins se détruisent à aider les autres. Reflet de ce qu’il a vécu en Afrique, alcool, drogues, dépression… de chaque côté de l’Atlantique le constat est le même, le combat est le même.

Paul McIsaac et Robert Kramer ne pourront terminer le film ensemble. A Miami la tension est à son comble et McIsaac quitte le tournage. Route One / USA est ainsi le constat d’un échec, celui d’une amitié, celui d’un voyage interrompu. Mais c’est aussi la vision d’une possible renaissance. McIsaac en quittant le film emporte avec lui le personnage de Doc. La fiction s’efface et Kramer reste seul face à monde, face à lui-même, il ne peut plus se masquer derrière une création, une réinvention. Il se livre, se met directement à nu devant le spectateur et est amené à se confronter directement à sa vie, à son passé et son possible futur.

Route One / USA est tourné sans scénario préétabli. C’est un film de dérives, de rencontres, d’arrêts, d’accélérations et d’ellipses. Au départ Kramer avait imaginé le parcours d’un journaliste qui sillonne l’Amérique, mais Paul McIsaac étant lui-même journaliste, Kramer n’aurait pu poser ses propres questions. Kramer convainc alors Paul de reprendre la défroque du Doc. Ce sont les rencontres qui structurent chaque segment du film. Les imprévus. C’est ce qui a toujours porté Kramer, ce pour quoi il a sillonné le Brésil, la Bolivie, l’Angola, le Portugal, le Vietnam, l’Europe, la France où il s’installe au début des années 80. L’équipe de tournage est extrêmement réduite. Richard Copans signe la photographie du film, tout en le produisant (Les Films d’Ici, c’est lui). Il a tourné treize films avec Robert Kramer et la caméra, qui s’approche très près des gens, qui les caresse, est le prolongement naturel du regard du cinéaste.

Route One / USA, c’est aussi un film musical. La musique n’accompagne pas vraiment le film, ou de manière étrange, décalée. Elle prend ses libertés, explore des chemins de traverse. La partition est improvisée devant le film, captée par les micros de Daniel Deshays. Deux cent morceaux sont composés, dont seulement soixante dix huit utilisés dans le montage final. Images et sons sont comme deux fils narratifs. Ils s’entrecroisent, se dédoublent, se répondent, s’éloignent. Le montage possède sa propre musicalité, sa liberté donne souvent l’impression d’être le fruit d’une improvisation jazz. Un insert fait office de contretemps, le tempo s’accélère, une pause ou un soupir ralentit le flux des images. Tout comme ces volontés individuelles qui parviennent à percer les frontières d’une société compartimentée, il y a une force invisible qui parvient à relier les deux musicalités du film, l’histoire racontée par les images et celle par le son, une force profonde qui assure la cohérence du film de Kramer.

Route One / USA est de ses œuvres qui nous marquent à jamais. C’est un voyage fabuleux au cœur d’un mythe, d’un territoire qui nous est à la fois si familier et qui reste cependant opaque. Un territoire de cinéma, de rêve, un territoire qui nous partage, entre amour et haine. Kramer interroge l’identité des Etats-Unis, de ses habitants et par là notre propre rapport à nos origines. Rarement un cinéaste n’a autant creusé la question de notre rapport à la terre, à l’histoire du pays dans lequel on a vécu, la façon dont les paysages, la géographie influent sur nos destinées, la manière dont on s’inscrit dans une société, la manière dont la mémoire collective participe à nos propres destinées. Route One / USA est une oeuvre nullement didactique, elle est faite de sensations et de feeling, c’est un voyage qui nous emporte et dont on ressort transformé.

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Par Olivier Bitoun - le 28 janvier 2007