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Critique de film
Le film

Rouges et blancs

(Csillagosok, katonák)

Partenariat

L'histoire

Rouges et Blancs se déroule en 1917, sur la frontière entre la Russie et l’Autriche-Hongrie. Les régiments bolcheviques, qui comptent dans leurs rangs de nombreux volontaires hongrois, sont décimés et pourchassés par l’armée tsariste, en une longue suite d’exécutions et de chasses à l’homme à travers les plaines et les forêts. Un groupe de fuyards Rouges trouve refuge dans une infirmerie de campagne, tandis qu’au loin le rapport de force se retourne en faveur des révolutionnaires.

Analyse et critique

Lors de la première guerre mondiale, alors que la Hongrie s’est rangée du côté des empires centraux, des partisans communistes vont combattre aux côté des bolcheviques sur la frontière russe. Miklos Jancso nous emmène au cœur du conflit entre Blancs et Rouges dans une suite de séquences sans véritable fil narratif, longue succession d’arrestations et d’exécutions sommaires, de courses poursuites dans les campagnes, de Rouges qui se cachent et de Blancs qui les traquent. Il n’y a pas de climax ou même de personnage principal, juste des visages qui reviennent et dont nous suivons sporadiquement la fuite. On peut cependant restreindre le cœur narratif du film, qui après avoir montré plusieurs répressions, se concentre sur une sorte de chasse à l’homme organisée par l’armée tsariste. Suite à une arrestation en masse, les chefs blancs donnent quinze minutes aux bolcheviques pour fuir avant que les soldats ne les prennent en chasse. Jancso suit alors la course de plusieurs fuyards. La force du film tient en l’absence de héros. On ne peut savoir qui va réchapper ou être tué, chaque Rouge étant traité sur un pied d’égalité (ou presque, le film se concentrant plus particulièrement sur trois, quatre visages).

Ce qui frappe d’emblée, ce sont les méthodes de répression des Blancs, incompréhensibles et absurdes. Les exécutions ne semblent menées par nulle règle, les critères de choix de ceux qui sont libérés ou tués sur place changent d’une arrestation à une autre. Un coup, les Magyars sont tués d’office, une autre fois ils sont les seuls échappant aux rafles… Pas d’explications historiques, pas de discours politiques, juste des faits. On entrevoit les répressions aveugles, l’ordre militaire, les techniques de combat. Jancso n’ordonnance pas ces éléments, mais au contraire dresse une mosaïque de faits qui décrivent en creux un portrait plus grand de l’histoire où ils se déroulent.

L’histoire ne se bâtit pas sur les faits d’armes de héros, mais bien avec le sang de simples hommes. Ainsi, Jancso refuse de mettre en avant un ou des personnages forts. Il multiplie les acteurs du récit sans s’impliquer émotionnellement, sans s’y attacher vraiment, au risque de dérouter le spectateur qui attend de pouvoir s’identifier à un héros et de découvrir le drame à travers ses yeux, donc à travers ceux du cinéaste. Jancso donne l’impression de vouloir s’effacer au maximum derrière sa mosaïque, derrière la multiplicité des fils narratifs et des personnages afin d’être au cœur de l’histoire, sans le romantisme et le drame qui deviennent pour lui des voiles qui opacifient la vérité historique.

Autre élément marquant à la vue de Rouges et Blancs : la peinture d’un monde en guerre livré à l’absurde. Celui-ci règne en maître à l’image des ordres donnés par ces commandants blancs à des infirmières au milieu des bois et sous la menace des armes. Tout est incertitude, qu'il s'agisse des choix irrationnels conduisant les exécutions ou des brusques retournements de situation, comme ce chef blanc qui se fait exécuter dans le calme par ses supérieurs pour avoir fait se déshabiller une paysanne. Les Rouges gagnent, puis les Blancs, les fuyards deviennent chasseurs, avant de s’enfuir à nouveau. Dans chaque camp, existent également des tensions palpables. Ceux qui ont perdu leurs armes dans la débâcle sont aussitôt désignés comme traîtres. Nous sommes sur des sables mouvants, rien n’est figé, solide, tangible. Jancso manie l’irréel, le saugrenu parfois, pour brosser un portrait qui au final nous semble profondément réaliste. La guerre ressemble à une mécanique implacable, huilée, rodée, mais en grattant les apparences on ne découvre que confusion, folie, absurdités.

Jancso rejette le psychologique et préfère l’opacité. Le spectateur est prié de comprendre non par le biais de l'explication ou de la démonstration, ni même de l'émotion, mais grâce à sa propre capacité à donner sens aux pièces (apparemment) disparates du puzzle qui lui est proposé. C’est par le manque de repères, d’attaches, qu’il l’amène à réfléchir sur ce qu’il voit, à essayer d’appréhender les enjeux de ses films. La vérité se fait parcellaire et, au fil du film, les éléments s’emboîtent. Jancso rejette le réalisme et préfère la poésie. Peintre de la lutte contre l’oppression, qu’elle soit fasciste ou communiste, il oppose à la rigidité des états totalitaires la poésie de ses images. Rouges et blancs est une succession de longs plans-séquences savamment orchestrés et chorégraphiés, de vastes mouvements d’appareils combinant plusieurs panoramiques. Parfois la caméra filme du ciel, comme lors de la séquence de l’aviation russe, et les hommes ressemblent alors à des pièces d’un jeu d’échec. Pas de musique, peu de paroles, Rouges et blancs est un film brut mais étrangement poétique et lancinant par son rythme et sa structure. Une pure œuvre de cinéaste qui utilise l’image, la temporalité de la scène, les mouvements des corps comme langage. Jancso trouve un équilibre bien plus satisfaisant entre le fond et la forme que dans Les Sans-espoir, même si Rouges et Blancs demeure un film très formaliste. Les plan-séquences palpitent bien plus que dans ses précédentes réalisations. Les allers et venues des personnages, qui rentrent et quittent le champ, que l’on retrouve plus tard s’éloignant au fond du plan, font vivre l’espace filmé avec une densité et un réalisme saisissants. Jancso dépasse l’utilisation classique du plan-séquence, soit la captation d’une scène grâce à une grande profondeur de champ, en y intégrant des mouvements d’appareil complexes et des entrées et sorties de champ constants, disparitions et (ré)apparitions des acteurs et figurants, qui créent un véritable montage au sein de chacun d’eux.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 28 mai 2006