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Critique de film
Le film

Rita, Susie et Bob aussi

(Rita, Sue and Bob Too !)

L'histoire

Rita (Siobahn Finneran) et Sue (Michelle Holmes), deux jeunes femmes vivant dans le Yorkshire de la fin des années 1980 tombent sous le charme de Bob (George Costigan), un père de famille les employant comme baby-sitters. Pareillement séduit par ses employées d’un soir, l’homme entame bientôt avec elles une relation trioliste dont Rita, Susie et Bob aussi, adaptée d’une pièce de théâtre, narre joyeusement l’évolution...

Analyse et critique

C’est d’emblée que cette édition en DVD de Rita, Susie et Bob aussi (1987) par Potemkine/Agnès B. annonce la (joyeuse) couleur de l’ultime long métrage d’Alan Clarke. Affichant une livrée à la fois léopard et festive - un semis de taches ostensiblement canari émaille un fond crânement fuchsia -, la jaquette s’orne en outre des contours stylisés, au graphisme presque enfantin, des trois principaux personnages du film, le visage barré par un franc sourire. Et il n’est pas jusqu’au DVD lui-même, à la sérigraphie citron flashy, qui ne participe de cette révélation préalable de la tonalité rien moins que noire de Rita, Susie et Bob aussi.

Cette œuvre hédoniste vient éclairer le versant solaire d'Alan Clarke, manière d’antithèse jouisseuse (et jouissive) à la tétralogie de la souffrance formée par Scum (1977-1979), Made in Britain (1982), The Firm (1989) et Elephant (1989). Ces quatre films, précédemment édités en DVD par Potemkine/Agnès B., déployaient en effet un éprouvant cortège de violence et de mort contrastant radicalement avec cette ode joyeuse à la sexualité et à la vie qu’est Rita, Susie et Bob aussi. Traitant d’expériences existentielles à l’opposé de celles vécues ou endurées par les bourreaux et martyrs de Scum, Made in Britain, The Firm et Elephant, Rita, Susie et Bob aussi n’en diffère cependant pas quant à la définition de l’humain qu’y affirme une nouvelle fois Alan Clarke. Elle est d’ailleurs portée par des moyens cinématographiques identiques.


Dès ses prémices Rita, Susie et Bob aussi témoigne en effet d’une grammaire filmique déjà expérimentée dans Scum et Made in Britain et qui sera reprise dans The Firm comme dans Elephant, véritable signature visuelle de la cinématographie clarkienne. Privilégiant formellement le traveling et techniquement la steadycam, les séquences liminales de Rita, Susie et Bob aussi mettent en scène avec une formidable puissance visuelle des personnages tout entiers portés par le mouvement. D’une parfaite fluidité, la caméra épouse au mieux la trajectoire sinueuse du père de Sue (Willie Ross), puis celle de Sue elle-même, bientôt rejointe par Rita, l’une et l’autre cheminant d’un bon pas en direction de la demeure de Bob. Pendant les presque quatre minutes que dure le générique de Rita, Susie et Bob aussi, quasiment aucune parole n’est prononcée par ses trois protagonistes principaux, ainsi avant tout montrés comme autant de corps à action. Le ressort de celle-ci est d’une essence fondamentalement pulsionnelle. Spectateurs et spectatrices comprennent aisément que le père de Sue est alcoolique. Certes rapides, les enjambées de l’homme n’en sont pas moins malhabiles, semblant régulièrement promettre une chute qui n’adviendra finalement pas. Oscillant entre burlesque et caricature, la composition de poivrot de Willie Ross inscrit en outre Rita, Susie et Bob aussi dans un registre franchement comique. Ce dernier est bientôt confirmé par l’apparition fugace à l’écran d’un vieillard saluant d’une gestuelle grotesque le passage sous son balcon de Sue. Sans doute extravagant, le mouvement de va-et-vient qu’adopte le personnage est aussi assurément sexuel, ce voisin cacochyme témoignant ainsi de son goût pour la jeune femme. Le corps du barbon égrillard n’est cependant pas le seul à être mis en branle par l’énergie libidinale. Il en va de même pour ceux de Sue et Rita. Leurs mises vestimentaires, gentiment sexy, semblent en effet peu adaptées à la pratique du baby-sitting. Et l’on soupçonne que c’est un désir d’une toute autre sorte que celui de se faire un peu d’argent de poche qui les meut vers le pavillon familial de Bob... Ce que confirmera la séquence succédant au générique. Durant celle-ci, le cinéaste montrera de manière relativement explicite - le plus souvent comique, Rita, Susie et Bob aussi sait aussi se faire érotique... - les unes et l’autre aller au terme de leurs attirances réciproques.

C’est donc une vision de l’humain dénuée de toute métaphysique que montre Alan Clarke en ouverture de Rita, Susie et Bob aussi, toute semblable à celle affirmée par "l’œuvre au noir" formée par Scum, Made in Britain, The Firm et Elephant. Comme dans cette tétralogie, les femmes et les hommes représentés par Rita, Susie et Bob aussi apparaissent comme des corps agis par la seule pulsion. L’humanité ainsi définie par Alan Clarke ne se distingue en cela guère du règne animal. Une proximité que la séquence de générique met, là encore, en évidence de manière aussi drôle que programmatique. Tandis que le père de Sue avance titubant, surgit bientôt à la gauche du cadre un chiot d’une espèce indéterminée. S’attachant fidèlement aux basques du pochard, le sympathique clébard adopte alors une attitude parfaitement similaire à celle de son compagnon alcoolisé. Trottant avec vélocité, le petit corniaud suit avec la même constance que son compagnon humain une trajectoire à l’issue de laquelle, on peut l’imaginer, il escompte satisfaire un instinct canin. Si l'on ne saura pas de quelle nature est ce dernier, il semble cependant que le jeune chien soit mu par une pulsion bien moins agressive que celle submergeant une paire de ses congénères adultes dans le plan suivant. Alan Clarke montre alors deux chiens s’affronter brutalement, l’un des deux finissant par se soumettre craintivement à l’autre. Si ces agressifs canidés annoncent l’un des personnages de Rita, Susie et Bob aussi - celui de Aslam (Kulvinder Ghir), un jeune chauffeur de taxi dont Sue aura à endurer la violence machiste - ils évoquent aussi les figures de castagneurs ou même d’assassins, mises en scène dans la tétralogie de la violence initiée par Scum et close par Elephant.

Ce n’est cependant pas de cette catégorie de figures "clarkiennes" commandées par la seule violence que relève le trio éponyme de Rita, Susie et Bob aussi. En cela proches du pacifique chiot, les deux Anglaises et leur amant obéissent à une propension sexuelle privée de toute agressivité. Résultant d’un pacte érotique proposé avec naturel par Bob et accepté avec gourmandise par Rita et Sue lors d’une virée nocturne sur la lande, leurs ébats dès lors répétés seront le plus souvent placés sous le signe d’un érotisme joyeux. Seul un accès passager d’impuissance de Bob viendra ponctuellement empêcher que ces trois partenaires dans le plaisir accèdent, lors d’une séquence par ailleurs très drôle, à la jouissance. Un épisode qui rappelle que c’est décidément le désir qui commande le corps : lorsque le premier est absent, le second échoue à se mettre en branle... Cette panne sexuelle de Bob démontre encore que rien ne résiste au primat pulsionnel, pas même la prétendue puissance virile dont la domination masculine fait son lit.

Car non seulement source de joie, l’éros montré dans Rita, Susie et Bob aussi est en outre dépeint comme une force socialement émancipatrice. Si dans Scum, Made in Britain, The Firm et Elephant la violence est consubstantiellement associée à un ordre social radicalement inégalitaire, la sexualité apparaît ici comme le plus sûr moyen de dissoudre les hiérarchies. La séquence initiale de Rita, Susie et Bob aussi l’annonce là encore clairement. La caméra enregistre alors la trajectoire des deux jeunes prolétaires à travers Bradford, une cité ouvrière du Nord de l’Angleterre. L’on voit Rita et Sue s’extraire des espaces dégradés que leur assigne leur classe - l’équivalent britannique d’un sinistre HLM pour Sue, une maison tenant du taudis pour Rita - pour pénétrer sans complexe dans la zone pavillonnaire et "middle-class" où habite le plus fortuné Bob, objet de leur convoitise sensuelle. Donnant lieu à un franchissement de frontières tant spatiales que sociales, l’énergie désirante mouvant les corps des deux héroïnes se teinte immédiatement d’une dimension révolutionnaire que confirmera spectaculairement l’ultime plan de Rita, Susie et Bob aussi.

C’est en effet sous une couette aux couleurs de l’Union Jack que le trio jouisseur baptisera à sa paillarde manière le début de leur vie commune dans la proprette villa de Bob ! Libéré.e.s de toutes pesanteurs sexiste et classiste par leur inextinguible soif de plaisir, les trois principaux protagonistes de Rita, Susie et Bob aussi semblent ainsi proposer un réjouissant communisme sexuel en guise d’alternative à la prude et roide Angleterre thatchérienne d’alors. Car si les femmes et les hommes ne sont, selon le très matérialiste Alan Clarke, que des animaux, il n’y pas pour autant lieu de désespérer d’elles et d’eux !

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 13 mars 2015