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Critique de film

L'histoire

Un bateau espion du Royaume-Uni sombre dans les eaux albanaises après avoir heurté une mine, engloutissant avec lui l'ATAC, un système top secret de lancement de missiles. Les services secrets britanniques déclenchent une opération sous-marine discrète pour récupérer l'appareil. L'opération est conduite par un couple d'archéologues marins, Timothy et Iona Havelock. Mais le tueur cubain Hector Gonzalès interrompt brutalement les recherches en assassinant le couple sous les yeux de sa fille Melina. James Bond entre alors en scène et s'en va enquêter, secondé de la séduisante et vengeresse Melina, sur les liens de Gonzalès avec le système ATAC...

Analyse et critique


Génération 80

Moonraker a cartonné sur toute la planète, mais a créé un nouveau problème : que faire de James Bond après l’avoir envoyé dans l’espace et transformé en parodie hypertrophiée de bons sentiments ? Albert R. Broccoli sait qu’il ne peut plus diriger seul la saga, il lui faut une vision neuve et une énergie jeune pour l’épauler dans les nouveaux défis à venir. Il choisit son gendre, Michael G. Wilson, pour produire avec lui les James Bond à venir. Wilson est le fils de Dana Broccoli, issu de son premier mariage, et a toujours entretenu des rapports proches et privilégiés avec son beau-père. Présent sur les tournages à partir de L’Espion qui m’aimait, c’est donc tout naturellement vers lui que se tourne Broccoli pour continuer à faire vivre la franchise en famille. Tous deux vont relancer 007 vers de nouveaux horizons et tenter de capter l’air du temps. Broccoli est rassuré, Bond reste une affaire de famille, et il sait pertinemment qu’il peut compter sur cet associé franc, sincère et créatif. Wilson va également co-écrire le scénario de Rien que pour vos yeux en compagnie du vétéran Richard Maibaum. Ce dernier connait parfaitement les enjeux d’un Bond, et Wilson sait comment les moderniser. Parallèlement à cela, les médias relaient la lassitude de Roger Moore vis-à-vis du rôle. Faudrait-il rechercher un nouvel interprète ? Broccoli organise bien quelques essais, mais surtout négocie activement avec l’agent de Moore pour que celui-ci reprenne le rôle. En coulisses, l’acteur est en réalité très enthousiaste à l’idée de faire un cinquième film dans la peau de l’agent secret. Les négociations devraient donc bien se passer. Peu avant le tournage, Roger Moore est enfin confirmé dans le rôle de l’agent 007, touchant au passage 3 millions de dollars et 5 % sur les profits nets rapportés par le box-office américain. Un salaire considérable. Les producteurs engagent aussi l’actrice française Carole Bouquet, digne représentante de la séduction à la française. Le budget du film est fixé à 32 millions de dollars (1), soit un peu moins que pour Moonraker. Il s’agit de limiter les frais, afin d’éviter l’inflation trop rapide du budget moyen de la saga ces dernières années.

Le tournage se déroule du 15 septembre 1980 au 13 février 1981, en passant par la Grèce, l’Italie, l’Angleterre et les Bahamas, sans oublier les studios de Pinewood. Auparavant réalisateur de la seconde équipe et monteur sur les James Bond, John Glen se voit confier la réalisation de ce nouveau film. Broccoli va rapidement être impressionné par la capacité de travail de Glen, son aptitude à vivifier le récit, à maximaliser les scènes d’action et à moderniser la formule. Face aux aléas de la météo, la production ne se refuse rien et n’hésite pas à faire importer 45 camions remplis de neige pour recouvrir certains lieux du tournage dans les Dolomites; au nord de l’Italie. De son côté, le cascadeur Rick Sylvester s’occupe de la longue ascension d’une montagne abrupte à Kalambaka en Grèce, lieu où se trouve le fameux monastère des Météores. Il fera notamment la célèbre chute de plusieurs dizaines de mètres que l’on voit dans le film (le fameux dévissage de Bond). Bien que Sylvester en ait assuré les instants les plus périlleux, Roger Moore lui-même a pu se confronter avec le sommet précaire de la montagne. Souffrant de vertige, l’acteur est toutefois parvenu à surmonter sa peur. Les scènes sous-marines présentent quant à elles un problème de taille : Carole Bouquet ne peut pas plonger sous l’eau, en raison d’un problème de sinus. Moore et elle tourneront leurs gros plans aquatiques sur des matelas, en studio, tandis qu’un ventilateur soufflera dans leurs cheveux. Filmés au rythme de 84 images par secondes, ces plans seront ensuite utilisés à vitesse normale (24 images par seconde) afin de rendre l’impression d’évoluer sous l’eau. Bénéficiant de l’incrustation de bulles d’air en post-production, ces fameux plans seront intégrés au reste des images prises en milieu marin naturel, sans que cela ne soit perçu par le public. Une doublure se chargera de tourner les plans larges montrant le personnage incarné par Bouquet en train de nager sous l’eau. La scène durant laquelle Bond et Melina sont trainés par un hors-bord sur des récifs de coraux s’avère particulièrement complexe à mettre en boite, et il faut toute l’ingéniosité de John Glen et son équipe pour y parvenir. Cette séquence aurait parait-il coûté 8 000 dollars par mètre de pellicule utilisé. Déjà présent sur certains films précédents en tant que directeur artistique, Peter Lamont est choisi pour s’occuper des décors plus sobres et plus réalistes de ce nouveau film. Enfin, un évènement relativement anodin se produisit sur le tournage, et qui aura des conséquences pour l’avenir de la saga. Interprétant la comtesse Lisl dans le film, l’actrice Cassandra Harris se maria dans les premières semaines du tournage. Son mari n’était autre que Pierce Brosnan, celui qui deviendrait James Bond quatorze ans plus tard. Un jour, venu accompagner sa femme, Brosnan fit sensation parmi les membres de l’équipe, et il se murmura rapidement qu’il ferait un parfait 007. Broccoli saura s’en souvenir, et cela très prochainement. En attendant, Rien que pour vos yeux semble évoluer sous les meilleurs auspices, tentant de faire entrer Bond dans les années 1980 avec panache.

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Retour sur Terre

Rien que pour vos yeux est à n'en pas douter une date importante au sein de la franchise, historiquement comme thématiquement. Non content d'ouvrir les années 1980 grâce à un style en totale rupture avec les précédents films, ce douzième James Bond en profite pour revenir à une souche plus crédible, aux effets spéciaux moins orgiaques, avec un 007 revenu à l'état d'homme d'action pour lequel le public peut trembler et frémir. Bien entendu, le dosage en ressort équilibré, et la formule bondienne si bien établie n'est pas remise en cause dans ses fondements primordiaux. Elle est tout simplement modernisée, actualisée, à nouveau basée sur un scénario complexe et comprenant un vrai suspense dramatique. Dire que Rien que pour vos yeux est l'un des sommets de la période Roger Moore relève de l'euphémisme, élevant presque le film au niveau de L'Espion qui m'aimait. En outre, une large partie de l’orientation du film doit à la personnalité réorientée de 007 par l'interprétation même de Moore. Souvent conspué pour son incarnation légère du rôle, Moore ne fait pourtant pas oublier l'approche presque schizophrène qu'il entretient vis-à-vis du personnage, une approche changeante et sachant s'adapter à de nouvelles directions. Après l'agent secret de terrain confronté au minimalisme de situations plus vraisemblables (Vivre et laisser mourir, L'Homme au pistolet d'or), puis le surhomme hyper technologisé et très décontracté (la performance la plus proche de son identité personnelle, dans L'Espion qui m'aimait et Moonraker), il devient désormais l'agent secret moderne, l'amant sincère et l'homme de confiance en qui l'on peut remettre son destin. Après Guy Hamilton et Lewis Gilbert, la direction de John Glen donne un autre relief à son interprétation, un pari osé concernant celui que tout le monde avait désormais figé dans un esprit roboratif seventies totalement invraisemblable. Roger Moore est, n'en déplaise à ses détracteurs, l'un des points passionnants de la grande réussite que constitue ce nouvel opus. Véritable souffle d'air frais, Rien que pour vos yeux déploie un brillant arsenal divertissant, à la fois porté sur la tradition des premiers temps de la saga et tenté par l'aventure de l'innovation originale dans un monde qui semble devenir plus dur, plus musclé, bientôt dominé par l'Amérique reaganienne. Le film convoque Bons baisers de Russie pour la complexité de l'intrigue, ainsi que pour l'objet de toutes les convoitises : au Lektor se substitue donc dorénavant l'ATAC. (2) Sachant ménager quelques moments relevés d'une belle tension dramatique, le suspense de Rien que pour vos yeux n'est pas sans rappeler lui aussi l'univers hitchcockien, tout comme son goût pour les hauteurs démesurées. (3) Si Bons baisers de Russie n'est guère éloigné sur certains points, c'est également le cas de films de la saga tels que Opération Tonnerre (l'univers aquatique cachant en son antre l'objet du délit, la présence des requins...), Vivre et laisser mourir (la sécheresse des scènes d'action, ici encore bien plus efficaces) et L'Espion qui m'aimait (le matériel de plongée ultra-moderne, le combat entre appareils d'exploration). Très proche d'Au service secret de Sa Majesté, le romantisme du film s'avère néanmoins plus léger. Plus doux, James Bond revient afin de séduire, de consoler et d'accompagner. Conçu comme un lien évident avec le James Bond de George Lazenby, Rien que pour vos yeux en emprunte la douceur amoureuse, le ton aéré et l'humeur affectueuse. Il lui emprunte en outre son goût pour des décors plus réalistes et très éloignés des délires antérieurs de Ken Adam. Enfin, le scénario n'hésite pas à faire démarrer le film sur un accident : une mine marine fait exploser un navire anglais qui coule corps et biens au large de la Grèce, laissant ainsi en eaux peu profondes leur fameux système ATAC à la convoitise de l'adversaire soviétique. Une course contre la montre s'engage, et 007 doit organiser un sauvetage en mer de l'ATAC en compagnie de la fille des Havelock, Melina. Alors qu'ils étaient sur le point de partir à la recherche du navire immergé, ses parents furent assassinés par un tueur à la solde de trafiquants eux-mêmes en lien avec les soviétiques pour récupérer l'ATAC. Les couloirs d'intrigue sont nombreux, les rebondissements souvent enthousiasmants, les situations délicates et les personnages aussi nombreux qu'intéressants. Un film d'aventure à l'ancienne, mais mené à la vitesse des grosses productions contemporaines, non sans réserver quelques séquences d'action parmi les meilleures de la saga toute entière.

Roger Moore tout d'abord, la star britannique, convainc une fois de plus grâce à de nouvelles impulsions dramatiques. Il conserve évidemment son identité propre, mélange d'humour, de décontraction et de franche légèreté. Mais il adopte un style plus sobre, moins porté sur les bons mots, sachant s'adresser à sa partenaire féminine avec un regard habité par la compassion. Porté sur la tendresse autant que sur les relations sexuelles, son Bond est devenu un homme plus doux, au tempérament patient et faisant preuve d'une jolie autorité naturelle. Une certaine idée du machisme, soit, mais portée sur la compréhension mutuelle et le dialogue. James Bond reste également un homme d'action, mais désormais revenu aux fondamentaux qui avaient fait sa gloire : la débrouillardise (4), mais aussi l'adresse (la poursuite à ski) et la musculature de son corps (l'ascension d’une montagne abrupte à Kalambaka, en Grèce). Ne dépendant plus de la technologie, Bond est à nouveau un agent secret de terrain crédible et attentif aux détails. On le voit ainsi lire un message secret dans la salle de bains de sa chambre d'hôtel, grâce à la buée formée par les émanations de l'eau chaude sur un miroir, laissant ainsi apparaitre un lieu de rendez-vous. Intelligent, tout comme la nouvelle direction vestimentaire de Moore, en harmonie avec l'instant. Il délaisse régulièrement le costume de travail et le costume de soirée pour revêtir blousons, chemises ouvertes au col, pantalons de ville, pull-over, veste d'escalade et T-shirt. Autre élément notable, Moore commence enfin à vieillir, laissant apparaitre quelques rides marquées et un visage un peu plus buriné. Moore reste cet homme au visage agréable que nous connaissons depuis toujours, mais la photographie du film a décidé de creuser un peu plus ce visage intéressant d'un nouvel âge. Sa coupe de cheveux en relève l'évidente avance du temps, tout en faisant de lui un Bond plus mûr, plus mature, et dont la sagesse se lit sur le visage. A 54 ans, Moore opte pour une tendance plus virile, en accord avec son âge, tout en restant investi dans les scènes d'action. Il assure les bagarres avec zèle et n'hésite pas à prendre quelques risques. (5) Souvent doublé, ce qui est entièrement normal au vu des incroyables scènes d'action déployées, il reste en grande forme et parcourt le film dans une optique plus sportive qui n’est pas sans rappeler Vivre et laisser mourir. 007 n'est plus cette figure surhumaine dépositaire de l'entièreté de l'action, il sait accorder sa confiance et consolider le travail de groupe. En duo avec le très attachant Milos Columbo, il rayonne et partage les instants de bravoure avec panache et une bonne dose de solidarité professionnelle. Les délires bondiens inconcevables de Moonraker semblent désormais bien loin, remisant ce dernier aux souvenirs d'une époque plus que révolue. Sans gadgets, mais en possession de son inusable Walther PPK qu'il utilise beaucoup plus en ces lieux (6), le James Bond nouvelle formule se rapproche de l'aventurier plus austère et méthodique qu'il était dans les premiers films de l'ère Connery. Un homme intelligent, intègre et efficace, et dont l'effort physique parfois extrême (la séquence de torture aquatique, la séquence d'escalade) ne peut entraver la ténacité en aucune manière. Avec cette approche sensible, Moore prépare en quelque sorte le terrain à la future période Timothy Dalton, plus romantique, bien moins fantasque et plus dramatique. Bond est de nouveau capable de tuer avec sang-froid, en éprouvant un certain plaisir dans l'exécution de la vengeance. Tournant discret mais décisif de la période Moore, la scène du crash de la voiture de Locque demeure un grand moment tout à fait inattendu. Juchée en haut d'un précipice mortel, la voiture accidentée de Locque est poussée dans le vide par le coup de pied volontaire d'un James Bond bourreau, bien décidé à employer son permis de tuer. Depuis Les Diamants sont éternels, on avait peut-être un peu oublié ce fameux permis d'assassiner, à l'époque évincé par le permis de séduire et de s'amuser. Les choses ont changé, tuer est redevenu un métier d'homme et il n'est pas question d'en rire. Car les dieux sont sortis du temple, laissant le soin aux hommes de reprendre possession des lieux. Les admirateurs de Moore ne seront cependant aucunement déçus, capable qu'est l'acteur de continuer à insuffler son humour, sa gestuelle calme et sophistiquée, ainsi que son allure élégante et distinguée.

A ses côtés et face à lui, Bond retrouve ses racines, à savoir une famille bondienne en mode mineur, de faux alliés se transformant en vrais ennemis, et de faux ennemis se transformant en vrais alliés. Décomposé, le bureau des services secrets britanniques doit compter avec l'absence de M (7), remplacé pour l'occasion par le ministre de la Défense. Miss Moneypenny vieillit toujours un peu plus sous les traits de Loïs Maxwell, avec cette moue sympathique et cette amitié sincère pour Bond qui ne cesse de trouver son écho dans leurs échanges verbaux. Desmond Llewelyn retourne dans son laboratoire de Londres, réservant toute une série de gags autour de lui (8), et travaillant un peu plus étroitement avec Bond en lui délivrant l'identité du tueur Emile Leopold Locque. Les méchants ont bien évolué eux aussi, plus terre à terre, plus réalistes, de puissants trafiquants d'opium et adeptes de contrats bassement mercantiles destinés à remplir leurs poches. Aris Kristatos est le type parfait du méchant versatile, trompant son monde avec intelligence et un véritable don pour la manipulation. Bond s'y laisse d'ailleurs prendre, voyant en lui un allié sûr pendant près de la moitié de l'intrigue. Julian Glover possède le talent qu'il faut, avec une étonnante retenue si l'on considère les comportements extravagants des méchants habituels. Il ne restera pas dans les mémoires parmi les plus charismatiques de l'univers bondien, et l'on peut penser qu'il n'exerce aucune sorte de fascination pour le spectateur. Trop austère pour intégrer complètement le mythe de la saga, Kristatos est en réalité un esthète de premier ordre, un manipulateur qui a fait ses armes du temps de la Seconde Guerre mondiale, un ex-collaborateur du fascisme, porté sur le profit et la roublardise. Elégant, il agit avec calme, sadisme et compétence, sans jamais rien céder au second degré. Il permet à l'intrigue de fonctionner de façon crédible et incarne en tout cas une certaine idée du nouveau mal moderne : l'homme de l'ombre, aux multiples facettes, prêt à passer à l'Est pour une question d'idéologie douteuse soutenue par le pouvoir de l'argent. Sa protégée, la patineuse artistique de haut niveau Bibi Dahl, est le centre de son ego matérialisé. Une jeune fille blonde à fort caractère et au talent sportif indéniable, qui exerce chez lui une passion pour la performance artistique, l'ascension d'un rêve à jamais impossible par ses propres moyens. On ne sent guère d'attirance sexuelle pour ce personnage chez Kristatos, mais un paternalisme outrancier scandé par l'impérieux désir de protéger sa découverte. Son profit est l'ATAC, mais son rêve est détenu par Bibi. La jeune patineuse Lynn-Holly Johnson a le don de la rendre insupportable, une véritable enfant gâtée amoureuse de James Bond et tentant avidement de le séduire en l'attendant calmement dans son lit. Voir Bond refuser énergiquement ses avances n'est pas sans charme comique. Le Bond de Moore est bienveillant et ne peut accepter cela d'une adolescente, même si elle s'avère déjà butée, libérée et surtout portée sur le sexe. La jeunesse change, et l'espace d'une seconde ou deux, il s'en faut de peu pour que notre héros ne soit pas désarçonné par tant d'ardeur et d'arrogance juvénile. Moore est trop sympathique et responsable pour ne pas obliger Bibi à se vêtir en vitesse, pour ensuite lui offrir une glace. De son côté, Michael Gothard est un Emile Leopold Locque froid, inquiétant, dirigiste, et muet. Visiblement doté de la parole, ce personnage ne prononcera pourtant jamais un mot à l'écran. La tête froide et le comportement rationnel, il n'hésite pas à empêcher l'un de ses hommes de tirer sur Bond lorsque celui-ci s'échappe de la propriété de Gonzales, et cela d'un simple geste mesuré. Poussé dans un précipice par Bond, sa mort demeure l'une des plus spectaculaires de toute la franchise. Locque est approximativement l'homme de main habituel, mais visuellement dégraissé à l'extrême. Chaussant de petites lunettes anguleuses, avec sa musculature inexistante et ses airs d'intellectuel bobo, il garde le silence pour mieux ordonner ses ordres. Obscur, dénué de profondeur, il est un tueur acéré, capable d'honorer ses contrats avec calme et une totale absence de zèle. Tuer, commercer, maintenir la pression et assurer ses arrières sont ses seuls préceptes.

Les alliés de Bond sont plus intéressants également. Topol incarne l'inoubliable Milos Columbo, mâcheur continuel de pistaches devant l'éternel (9), au comportement fantasque mais très calme. Véritable bombe sur le point d'exploser, le personnage est immédiatement plus sympathique dès lors qu'il cesse d'être le méchant auquel on s'attendait pour devenir le très efficace allié de Bond. Il est fort dommage de ne pas avoir revu un tel personnage par la suite dans la saga, alors même qu'il est plus utile que Felix Leiter, mieux organisé que Kerim Bey (Bons baisers de Russie), plus amical que Tanakla (On ne vit que deux fois) et préfigurant le truculent Valentin Dmitrovich Zukovsky de Goldeneye et Le Monde ne suffit pas. Courageux, Columbo est l'éternel pote valeureux et ostensiblement marqué par une réputation criminelle imméritée. Topol en a fait une création jouissive et totalement assumée, composant avec Moore un duo qui, dans la dernière partie du film, fait des étincelles. Ensemble pour attaquer le repaire de Locque, ils se battent en parfait duo complémentaire et assurent les arrières de chacun. Il est assez rare de pouvoir apprécier une si belle alchimie entre 007 et l'un de ses partenaires. Le verbe haut et l'attitude bougonne composent en grande partie un caractère affectueux à l'occasion, puisqu'il semble attristé par la perte de la comtesse Lisl, son amie. (10) Reste alors la superbe Carole Bouquet, la première actrice française à incarner une James Bond girl depuis la magnifique Claudine Auger. Brune, froide, glaçante même, avec ce regard d'un bleu profond qui semble percer les âmes, l'aventurière Melina Havelock signe un nouveau virage important si l'on considère la place habituelle de la femme depuis les débuts de la période Moore. Moins cool et décontractée que Lois Chiles dans Moonraker, elle apparait plus mystérieuse, très décidée et forcément plus charismatique, quoique moins sympathique. On ne peut pas dire que Carole Bouquet soit très à l'aise dans ce rôle, avec sa voix hautaine et son timbre grave, mais sa performance passe avant tout par une tenue sobre et concentrée sur une allure d'Amazone. Descendue de la mythologie grecque, comme elle se plait plus ou moins à le dire de façon un peu pompière à 007, Melina est la guerrière indépendante, remplaçant l'arc de chasse par l'arbalète dernier cri, poinçonnant ainsi mortellement ses adversaires au fil d'une vengeance implacable. Il faudra toute l'énergie de Bond pour l'empêcher d'accomplir jusqu'au bout de sombres desseins risquant d'anéantir son âme. Sa beauté froide et l'ascétisme de ses réactions en font un exceptionnel personnage, malheureusement peu poussé d'un point de vue psychologique. Davantage symbolique, Melina fait avancer la condition de la Bond girl en lui octroyant une participation à l'action (la poursuite en voitures, l'exploration du navire coulé, l'affrontement final au sommet des Météores) et une plastique filiforme mais sculpturale cachée sous des tenues vestimentaires sachant combiner la pudeur et le sens du terrain. Passant de la robe au maillot de bain, du pantalon à la tenue de plongée, elle embrase le récit et accompagne l’agent secret, non plus en potiche mais en alliée potentielle. Dotée de son arbalète silencieuse et inflexible, ce qui en dit long sur sa personnalité, elle attaque la fin du récit en blouson de cuir, prête à pourfendre son ennemi. Cet ennemi commun à tous en fin de compte, puisque Bond, Columbo et Melina ont tous une solide raison de de le stopper définitivement. En l’occurrence, Bond semble désormais réaffirmer sa personnalité responsable vis-à-vis des autres, en sachant reconnaitre l'importance de son permis de tuer, pour ainsi l'utiliser à bon escient et jamais pour le plaisir. Il est le seul à ne pas porter la main sur Kristatos dans les dernières minutes du film, préférant l'emmener en prison d'Etat. Il empêchera Melina de tuer le responsable de l'assassinat de ses parents, tout en laissant involontairement le soin à Columbo de le réduire définitivement au silence. Enquêteur consciencieux, tout autant que tueur avisé et perspicace, Bond est donc redevenu le chantre d'une certaine forme de vraisemblance bondienne, dans laquelle naviguent des alliés et des ennemis crédibles et intéressants. Moins mémorable, ce nouveau schéma séduit à l’inverse par sa sécheresse et son retour partiel aux origines littéraires de Ian Fleming.

Rouage majeur du tournant des années 1980, le metteur en scène John Glen signe ici le premier de ses cinq James Bond. Il réalisera de fait l'ensemble des opus de la décennie, apportant son efficacité narrative, son expérience de monteur et son goût pour les images esthétiquement léchées. Réalisateur de seconde équipe (et donc rodé aux séquences d'action musclées) et monteur sur Au service secret de Sa majesté, L'Espion qui m'aimait et Moonraker, il fait partie de ces très habiles et talentueux techniciens qui, à la manière de Peter Hunt (11), ont gravi les échelons au fil de la saga pour se voir confier un jour les commandes d'un James Bond. Glen n'est pas ce que l'on peut appeler un grand cinéaste, loin s'en faut, et encore moins un auteur. Mais il possède d'exceptionnelles capacités pour dynamiser un film, en tirer un luxe fort visible et raconter une histoire de la manière la plus fluide qui soit, non sans accorder son style à des séquences de bravoure absolument fabuleuses. Son expérience de monteur lui permet en outre la maîtrise totale du découpage d'une scène, aussi complexe soit-il, afin d'en extraire toute la saveur et la rythmique. Graphique, sa mise en scène jalonne le scénario d'images somptueuses de paysages naturels filmés sous leurs meilleurs angles, ainsi que de séquences d'action parmi les plus belles et inventives de la franchise toute entière. Si sa marque personnelle demeure assez discrète (12), il se dégage de ses films un surprenant sens de l'image et un don pour l'élégance plastique qu'il sait parfaitement adapter au ton du récit. Ses quelques défauts, comme l'utilisation d'un zoom relativement pudique en certaines occasions, ne s'avèrent jamais préjudiciables à l’ensemble. On lui a souvent reproché son manque de savoir-faire, ce qui peut paraître tout à fait scandaleux lorsque l'on prend le temps de contempler les qualités visuelles de son travail et la facilité avec laquelle il enchaine les séquences logiques entre elles. La période John Glen, la plus longue de l'histoire de James Bond au cinéma (cinq films, entre 1981 et 1989), reste à n'en pas douter une époque dorée qui, si elle ne fut pas toujours couronnée par le colossal succès commercial des meilleures jours, demeure assurément un corpus de films parmi les plus passionnants et sincères de la saga. Fascinant, à l'image de l'efficacité et du romantisme de Rien que pour vos yeux, de l'onctuosité d'Octopussy, de l'américanisation héroïsante de Dangereusement vôtre, de la perfection structurelle de Tuer n'est pas jouer ou encore du chef-d'œuvre entre tous de ces années 1980, le sombre et violent Permis de tuer.

Pour l'heure, Glen entre dans l'histoire des metteurs en scène de James Bond par la grande porte, débarrassant Rien que pour vos yeux du style hyperbolique opératique des deux épisodes précédents pour lui donner fraicheur, sécheresse, douceur, énergie et intensité, soit une combinaison princière de lieux communs remis au goût du jour pour le grand bonheur des admirateurs de la franchise. Car aussi curieux que cela puisse paraître, Rien que pour vos yeux demeure l'épisode idéal pour découvrir la saga, celui par lequel on peut entrevoir l'élégance de l'identité bondienne, l'intelligence de son enveloppe diégétique et la grande euphorie que procurent habituellement ses immenses scènes de bravoure. S'il débute par un pré-générique un brin fastidieux, hésitant entre la parodie et l'inventivité, la suite de cet opus va rapidement atteindre des sommets. Alors qu'il se recueillait sur la tombe de sa femme, Bond est appelé d'urgence et doit repartir en hélicoptère. Il s'agit de l'une des rares fois depuis Au service secret de Sa Majesté où le récit fait référence au terrible drame mortuaire qui a changé à jamais la personnalité du personnage. Les choses vont dégénérer quand un illustre méchant bien connu, Ernst Stavro Blofeld (13), va prendre le contrôle à distance de l'hélicoptère. 007 doit alors sauver sa vie en prenant les commandes en main. Les cascades aériennes sont une fois de plus ébouriffantes, et la mise en scène captivante. Mais l'aspect parodique incarné par le comportement infantile d'un Blofeld grabataire dans les actes ruine en partie l'ambiance instaurée. La chute de la séquence, sans mauvais jeu de mots, reste d'une platitude inouïe. Arrive le générique, nouvelle œuvre remarquable de Maurice Binder qui, pour la première et unique fois de sa carrière, insère la chanteuse Sheena Easton au sein de ses images fantaisistes. Easton livre une performance vocale réussie, sur un air entêtant, mais dans un style général quelconque. Le film peut ensuite commencer et multiplier les lieux et les moments d'anthologie. La partie située en Espagne développe une enquête éclair, excitante et très mouvementée. La gestion de l'action est épatante, avec tout d'abord une bagarre en bord de piscine soulignée par la musique datée mais pêchue de Bill Conti. Roger Moore y est dans une forme éclatante, notamment dans la poursuite qui succède à cet échange de bon aloi. La course en voitures reste de son côté un modèle absolu du genre, les cascades de Remy Julienne faisant des miracles et la caméra de Glen n'hésitant pas à s'immiscer entre, derrière et devant les voitures. Sentiment de vitesse frénétique et de vigueur à toute épreuve, avec en cerise sur le gâteau une idée totalement géniale : la destruction explosive de la Lotus Esprit blanche de James Bond, l'obligeant ainsi à fuir en Renault 2CV jaune, le véhicule de Melina. Drôle, mais jamais ridicule, la poursuite permet à Bond de faire preuve d'une conduite admirable, sans appui quel qu'il soit, ne devant sa victoire qu'à ses aptitudes et à l'indestructibilité de la 2CV. Mythique, cette course automobile justifie à elle seule la vision du film, et cela même si le meilleur reste à venir.

A Cortina d'Ampezzo, dans les montagnes italiennes, Bond reprend la Lotus, cette fois-ci un modèle rouge flambant neuf. Si l'enquête demeure palpitante, toute cette partie est ombrageusement dominée par une miraculeuse poursuite à ski, peut-être la plus belle de la série, probablement devant celles d'Au service secret de Sa Majesté. La première partie de la poursuite garde une allure de thriller froid, inquiétant, et où l'on sent l'agent secret en danger. Quelques glissades, la perte du Walther PPK et d'un bâton de skieur, ainsi qu'un saut dans les airs avec tour horizontal sur 360° plus tard, Bond participe à un concours de saut à ski, alors seulement chaussé de skis alpins. Le tour de force est légendaire, tout autant que l'entière course qui suit : Bond doit sauver sa vie, poursuivi par deux motos improbables équipées pour la neige et lui tirant dessus à l'aide de mitrailleuses incorporées. Fou, dément, totalement décomplexé et jubilatoire, la séquence tente tout et n'importe quoi, avec un sens du timing et une inventivité visuelle frôlant l'impensable. Glissade sur une robuste table en bois (14), glisse entre les arbres et passage dans une piste de bobsleigh, rien ne manque. Et quand de surcroît l'ensemble est filmé par l'époustouflante maîtrise de Willy Bogner, avec ses prises de vues latérales, arrières et avant (incluant continuellement le spectateur au cœur de l'action), alors le plaisir ne peut être que total et définitif. Il faut le voir pour le croire, d'autant que le film ne cherchera à l'avenir jamais à surpasser cette scène. En effet, intelligemment, Rien que pour vos yeux préfère se diversifier plutôt que d'intensifier son mouvement. Suivra donc une série de moments d'audace superposés le long d'une résolution d'intrigue géographiquement surprenante. Une partie de hockey sur glace tournant à l’empoignade musclée permet d’ailleurs à Bond de partir de Cortina sur une note relevée en adrénaline. Dans un tout autre style, une mémorable séquence en buggies sur une plage grecque préfère jouer sur la tension et la brutalité des engins. Par la suite, l'arrivée de Bond et Columbo dans les entrepôts de Locque reste un grand moment d'action brute, avec ses gun-fights stylisés, son assourdissant concert de feu sur lequel trébuchent quelques silences, et la folle course de Bond, montant de grands escaliers pour rattraper la voiture de son ennemi. Dans une pause bondienne iconique devenue référence, 007 touche le conducteur d'une balle, et procède ensuite au fameux jugement hâtif de celui-ci dans un précipice. S'ensuit la longue partie aquatique, nimbée de suspense, avec son affrontement en scaphandres dans l’épave du navire coulé, mais aussi en mini sous-marins ultrasophistiqués. Moderne et même précurseur, ce moment ne saurait remettre en cause le déploiement de moyens censé reproduire une réalité sous-marine, mélange de tournage en studios (15) et en paysages naturels d'un bleu profond. La séance de torture en duo est édifiante de par son sadisme et son raffinement mêlés : Melina et Bond sont attachés et trainés dans l’eau contre des récifs de coraux, sans compter quelques requins affamés leur tournant autour. Un climax psychologique dans lequel, souvent doublés, les acteurs n'en restent pas moins convaincants, Roger Moore en tête. Le dernier acte voit enfin Bond faire l'ascension de l'un des Météores, en Grèce. Pour la première fois depuis longtemps, le récit fonctionne sur le pur suspense dramatique, utilisant vertige, cascades extrêmement périlleuses et face à face terre-ciel avec une fusion artistique remarquable. Le célèbre dévissage de Bond en reste l'un des moments forts. Ne reste plus alors qu'à affronter les hommes de Kristatos, Bond ayant pour lourde tâche de se battre contre son homme de main soviétique, un géant blond, puissant mais peu charismatique.

Conçu comme un film de son temps, en rupture constante avec les débordements précédents, Rien que pour vos yeux bénéficie enfin de l'inhabituelle musique de Bill Conti, troisième musicien à remplacer ponctuellement John Barry depuis les débuts de la période Moore. Compositeur sur les Rocky (avec Sylvester Stallone), Conti réutilise son énergie bien connue pour donner une dimension contemporaine au film, afin de redéfinir l'atmosphère de cette cuvée 81. Prolongement des morceaux disco de Marvin Hamlisch sur L'Espion qui m'aimait, en réaction à l’habituelle mais indémodable charte symphonique de Barry, Conti offre une musique très datée eighties, parfois trop. Bien sûr, ses compositions d'action, qu'il s'agisse de la poursuite en voitures ou de celle à skis, sont très réussies, mais Rien que pour vos yeux ne peut guère mentir à propos de l'époque qui l'a vu naître. Sons bien ronds, groove disco, guitares électriques pop d'une autre ère... Le film était sans doute à la pointe musicale du moment, mais il n'en reste désormais qu'une enveloppe agréable, puissante, faisant remonter les saveurs d'une époque que beaucoup de fans de la première heure ont jadis connue. Ce qui nous permet cependant de pointer de menus défauts survenant durant le film, à savoir l'absence de M, explicable dans les coulisses mais néfaste à la cohérence de la franchise. Ainsi observe-t-on Q se rendre sur les lieux à Saint-Cyrille en Grèce, pour informer Bond, un rôle ordinairement dévolu à son supérieur hiérarchique. Enfin, si le pré-générique du film se montrait discutable, la scène de clôture reste, elle, un édifice entièrement échu au mauvais goût. La Dame de fer, Margaret Thatcher (à l'époque Premier ministre du Royaume-Uni) est ridiculisée dans les grandes largeurs, parodiée à l'aide d'un perroquet insupportable heureusement discret jusqu'ici. Roger Moore lui-même trouvait cette fin d'un goût douteux (16), surtout après un ensemble si harmonieux et d'une louable sobriété.

Rien que pour vos yeux est devenu avec le temps un épisode un peu oublié, parfois sous-estimé, ne figurant jamais parmi les James Bond les plus cités. Et pourtant, son intelligence, ses nombreuses scènes d'action monumentales, sa rigueur technique et sa distribution de haut vol en font l'un des valeureux sommets de la saga, et donc forcément d'une période Roger Moore bien plus fringante et passionnante que ce que l'on a bien souhaité admettre communément jusqu'à aujourd'hui. Modernisée, l'approche de 007 a brillamment pénétré au cœur des années 1980, et l'avenir semble ainsi prometteur pour celui qui s'apprête à fêter ses vingt années d'existence sur grand écran. Les critiques de mauvaise foi sont écœurées, le public ravi, et Bond... immortel.

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Promotion, sortie, réception : Bond en chiffres et en dollars

Le millésime 81 est attendu au tournant par tout le monde. James Bond est-il encore d’actualité, alors que les années 1970 semblent lui avoir fait atteindre le point artistique de non-retour ? Les affiches sont repensées, afin d’axer le nouveau concept sur un retour au thriller. Ainsi voit-on 007 en position ultra-bondienne, l’arme au poing, prêt à tirer. Face à lui, et encadrant une grande partie de l’affiche, les jambes nues et le fessier d’une sculpturale Bond girl, arbalète au poing, dessinent une personnalité menaçante. Un coup de génie graphique moderne et très érotisé, laissant apparaitre sur les côtés divers détails appartenant à l’action du film (requins, sous-marins, scaphandres, poursuite à skis et en voitures...). Certains pays un peu plus puritains couvriront ce fessier très ostentatoire d’un short, afin d’atténuer la controverse. Les bandes-annonces soulignent le retour aux sources du cinéma d’action et d’aventure à taille humaine. Le ton est présenté comme très différent de celui des précédents films, tout en constituant un jalon habituel de la franchise (action, femmes, beaux paysages). Durant l’avant-première londonienne, Topol conseillera à Albert R. Broccoli d’inviter Harry Saltzman, ancien producteur des James Bond qui avait jeté l’éponge en 1975. En froid, les deux hommes ne s’étaient dès lors plus parlé. La réconciliation émeut beaucoup de convives ce soir-là, les deux hommes recréant les liens de leur longue amitié passée. La sortie de Rien que pour vos yeux est imminente, elle se fera le 24 juin 1981 en Angleterre et le 26 aux USA. Les Britanniques font un triomphe au film, ce qui n’a rien d’étonnant, James Bond étant devenu à cette époque-là le héros national, l’un des fers de lance de la culture anglo-saxonne. Le territoire américain est un peu plus mitigé, le film devant affronter une très rude concurrence. Les Aventuriers de l’Arche perdue de Steven Spielberg ravage les hauteurs du box-office et impose définitivement Harrison Ford en tant que superstar. Superman II profite de l’immense succès du premier film, sorti trois ans plus tôt. Et The Cannonball Run (un film avec Roger Moore) rapporte beaucoup d’argent. Rien que pour vos yeux s’en sort finalement avec une confortable 9ème place au box-office américain, en réunissant 54,8 millions de dollars. Moonraker avait fait mieux, mais le résultat reste impressionnant.

Rien que pour vos yeux sort le 6 août en Allemagne et mobilise une fois encore un très large public, avec 4 820 641 entrées et une 3ème place de l’année, battu de peu par Rox et Rouky de chez Disney (1er) et The Cannonball Run de Hal Needham (2ème). La France ne reçoit le film que le 14 octobre, afin d’éviter la forte concurrence qui y sévit également en cette année 1981. Cette cuvée 81 totalisera 3 181 840 entrées, soit quasiment le même score final que pour Moonraker (avec environ 10 000 entrées de plus que son prédécesseur). La période Moore se porte extrêmement bien, passant pour la quatrième fois (et troisième fois consécutive) la barre mythique des 3 000 000 d’entrées dans l’Hexagone. L’industrie du film français oppose une franche concurrence, avec La Chèvre de Francis Veber (1er), Le Professionnel de Georges Lautner (avec un Jean-Paul Belmondo dans sa plus belle période commerciale, 4ème), La Guerre du feu de Jean-Jacques Annaud (5ème) et Les Uns et les autres de Claude Lelouch (6ème). Rox et Rouky (2ème) et Les Aventuriers de l’Arche perdue (3ème) sont les seules machines américaines réussissant à battre 007 en France. Une nouvelle année fastueuse pour l’agent secret préféré de Sa Majesté, puisque la tendance positive se confirme heureusement un peu partout ailleurs et place James Bond dans le top 5 des plus gros succès mondiaux de l’année. Ce nouvel opus passe encore la barre des 200 millions de billets verts, en rapportant précisément 202,8 millions de dollars. (17) C’est un zeste moins que Moonraker, mais dans une conjoncture bien plus difficile, heurtée par une crise économique qui ne fait que commencer, ainsi qu’une concurrence hollywoodienne très virulente. Autant dire que James Bond reste une valeur plus que sûre : un filon intarissable qui, par ailleurs, a temporairement sauvé la United Artists de la ruine cette année-là. (18)

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(1) La totalité des données financières présentes sur cette page est tirée des sources officielles de la MGM et de la United Artists.

(2) Le Lektor était une machine de déchiffrement des messages codés. L’ATAC est quant à lui un système top-secret de lancement de missiles. Les deux machines sont bien entendu de pures inventions pour les besoins de la fiction.

(3) James Bond partage avec le cinéma de Hitchcock un évident intérêt pour les scènes de bravoure situées au sommet de hauteurs impressionnantes. La séquence d’escalade de Rien que pour vos yeux rappelle ainsi la dernière scène de poursuite sur le Mont Rushmore dans La Mort aux trousses en 1959. Tout comme la bagarre finale de Dangereusement vôtre sur les hauteurs du pont de San Francisco peut renvoyer à la poursuite vertigineuse au sommet de la Statue de la Liberté clôturant le film Cinquième colonne en 1942.

(4) La débrouillardise est l’un des traits de caractère du James Bond des premiers temps, celui de Sean Connery (jusqu’à Opération Tonnerre) mais aussi celui de George Lazenby. Lors de la scène de poursuite en automobiles dans Rien que pour vos yeux, Bond se sert d’éléments de travaux en bord de route en guise de gadget destiné à brouiller la vue de ses poursuivants. Ou encore, durant la poursuite à skis, se sert-il de son deuxième bâton pour ériger un obstacle stoppant net l’un de ses ennemis. Ceci peut rappeler entres autres la débrouillardise du Bond de George Lazenby : la tige métallique et la gomme pour sortir de sa chambre, ou encore les poches de pantalon déchirées pour se faire des gants.

(5) Outre une blessure contractée durant le tournage de la séquence du hockey sur glace (il glissa à terre et se démit l’épaule), il évita de justesse un chandelier durant la bagarre finale contre l’homme de main de Kristatos, dans le monastère de Kalambaka.

(6) James Bond se sert davantage de son Walther PPK dès lors qu’il est privé de gadgets. Son arme de service devient régulièrement son allié technologique le plus fiable et le plus réaliste.

(7) Bernard Lee était en train de mourir d’un cancer. Par amitié et respect pour sa personne, Albert R. Broccoli décida ne pas le faire remplacer sur le tournage de Rien que pour vos yeux. Le scénario fait donc mention de M parti en vacances. Le personnage sera de retour sous les traits de Robert Brown dans Octopussy, le film suivant.

(8) Inaugurée par Goldfinger, la tradition gaguesque du laboratoire de Q fait régulièrement irruption au travers de la saga. La plupart du temps, on peut y voir Bond écoutant les explications de Q, tandis que de tumultueux essais d’inventions plus ou moins grotesques s’agitent autour d’eux. Après Goldfinger, il faudra attendre L’Homme au pistolet d’or pour revoir ce motif. Cette tradition est respectée par L’Espion qui m’aimait, Moonraker, Rien que pour vos yeux, Octopussy, Tuer n’est pas jouer, Goldeneye, Le Monde ne suffit pas et Meurs un autre jour (même si les deux protagonistes y sont seuls).

(9) Topol a fait de cette habitude de mâcher des pistaches un leitmotiv tout à fait efficace qui, en l’occurrence, trouve même une utilité diégétique quand il en disperse les coquilles vides dans l’entrepôt de Locque, afin de prévenir l’éventuelle approche d’un ennemi. En marchant dessus, l’un des hommes de Locque met donc James Bond et Columbo sur leurs gardes et leur permet ainsi de réagir.

(10) La comtesse Lisl est un élément romantique incontestable du récit, permettant à Rien que pour vos yeux de se rapprocher thématiquement d’Au service secret de Sa Majesté. Bond se promène sur la plage en sa compagnie, et la voit ensuite mourir sous ses yeux. Romance et mort dérisoire sont deux points communs à ces deux films, même si l’effet demeure bien plus artificiel dans Rien que pour vos yeux : une sorte de clin d’œil scénaristique, plus qu’un élément important de l’intrigue.

(11) Peter Hunt fut le monteur des quatre premiers James Bond avec Sean Connery, puis réalisateur de la seconde équipe et superviseur du montage sur On ne vit que deux fois, pour enfin s’occuper de la réalisation d’Au service secret de Sa Majesté.

(12) Dans chaque James Bond réalisé par John Glen, on peut y voir un oiseau surprendre le héros : durant l’ascension de la montagne dans Rien que pour vos yeux, au détour d’une fenêtre du palais de Kamal Khan dans Octopussy, dans une allée de la propriété de Brad Whitaker dans Tuer n’est pas jouer, et devant la vitre blindée du bureau de Franz Sanchez dans Permis de tuer. Exceptionnellement, c’est un chat qui surprendra Bond montant l’escalier de la maison de Stacey Sutton dans le film Dangereusement vôtre.

(13) A l’époque de la préparation de L’Espion qui m’aimait, Kevin McClory était parvenu à faire interdire l’utilisation du nom de Blofeld et le SPECTRE par Eon Productions (voir la chronique de L’Espion qui m’aimait). Cependant, l’apparence du personnage dans la pré-générique de Rien que pour vos yeux (chauve et caressant un chat blanc sur ses genoux) ne fait aucun doute sur son identité.

(14) Lors de cette courte scène faisant irruption au beau milieu d’un repas en plein air, on peut apercevoir un plan fugace sur lequel apparait un homme tenant un verre de vin. Ce même homme est visible sur la plage de L’Espion qui m’aimait (une bouteille de vin à la main) et sur la place Saint-Marc à Venise dans Moonraker (attablé à une terrasse de café, un verre de vin en main). Ou la chronique alcoolique d’un témoin récurrent mais discret des improbables exploits de l’agent 007.

(15) La plupart des décors sous-marins furent en réalité construits pour les besoins du tournage, ce qui est par exemple le cas du temple grec près duquel Melina organise des fouilles, ainsi que les dalles au sol.

(16) Dans son autobiographie, My word is my bond (Amicalement vôtre étant son titre français), Roger Moore en dit ceci : « La séquence était certes drôle mais je ne suis pas sûr qu’elle avait sa place dans ce film, pas plus que ce satané perroquet qui révélait à Bond un indice important en disant : "ATAC à Saint-Cyrille". » Une preuve parmi d’autres que Moore n’était absolument pas le chantre des débordements comiques sous son ère, même si celle-ci répondait à sa personnalité plus légère.

(17) En dollars constants, c'est-à-dire en recalculant le box-office du film au cours du dollar de l’année 2012, le film aurait rapporté 505,70 millions de dollars, soit autant voire davantage qu’un blockbuster actuel. Calcul effectué par le Cost of living calculator de l’American Institute for Economic Research.

(18) Après une série de difficultés financières dans les années 1970, la United Artists a connu un énorme échec commercial avec le film La Porte du paradis de Michael Cimino en 1980. Le film avait coûté 44 millions de dollars, soit 12 millions de plus que Rien que pour vos yeux, et n’en n’avait rapporté que 3,5 environ au box-office américain (finissant ainsi 95ème de l’année aux USA).