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Critique de film
Le film

Rêves en Rose

(Ruzové sny)

L'histoire

Jakub (Juraj Nvota), jeune facteur slovaque, tombe amoureux (et réciproquement) de Jolanka (Iva Bittová), une tzigane vivant non loin de son village. Alors qu'ils envisagent très vite le mariage, leurs communautés respectives s’opposent à leur union.

Analyse et critique

C’est un récit d’initiation amoureuse on ne peut plus classique. Il est un jeune facteur de la campagne slovaque, elle habite un campement tzigane non loin de son village. Les deux communautés voient leurs rapports d’un mauvais œil. « Laissez-les vivre. » L’intérêt historique du film de Dušan Hanák tient en premier lieu au regard qu’il porte sur la population Rom, alors absente des écrans des pays d’Europe Centrale et de l’Est (ce n’était pas beaucoup mieux ailleurs). Si un segment des Petites Perles au Fond de l’Eau s’intéressait déjà à une romance entre un ouvrier praguois et une romanichelle de son âge, la Slovaquie ne s’était jusqu’alors pas illustrée dans sa cinématographie par un intérêt marqué pour un groupe ethnique pourtant assez présent sur son sol. Les autorités soviétiques ne verront du reste pas d’un très bon œil que soient, sans volonté de stigmatisation, filmées des personnes dont l’existence se voyait globalement niée par la propagande d’Etat (comme tous les autres, le pouvoir communiste ne sut jamais exactement que faire des sans-sols). Alors même qu’il réalise un film pour ainsi dire pacifié, certainement pas contestataire, Hanák fait acte de subversion par un simple choix de sujet, sur lequel il ne plaque aucune thèse ou positionnement supplémentaire. Partager son regard suffit ici à poser problème.

Jakub (Juraj Nvota) sur la bicyclette lui servant d’outil de travail noue connaissance avec Jolanka (Iva Bittová) dans le lieu qu’elle occupe avec sa famille et leur groupe. Etant poli et dénué de préjugés, sa présence de prétendant pose peu de problèmes aux parents de la jeune fille (un échange de chemises avec le paternel scellant publiquement leur respect mutuel). Il en va autrement des aînés, ainsi que des contemporains de celle-ci (amies ou garçons estimant qu’on leur vole une opportunité). Du côté slovaque, Jolanka n’est tolérée par les pairs (et non la famille) qu’en tant que partenaire sexuelle (les tziganes étant supposées faire de bonnes amantes), tant donc qu’il n’est pas question de mariage, que les deux jeunes personnes envisagent assez sérieusement. Des déboires (dont un vol commis par le garçon, nullement suggéré ou encouragé par la fille, mais dont la faute lui est indirectement incombée), une « naturelle » usure (celle d’avoir à constamment se justifier) ont raison du jeune couple. Le garçon ne peut en conclusion que rêver l’union maritale souhaitée. Hanák a le bon sens de ne pas dramatiser outre-mesure ce canevas déceptif, leur amour contrarié étant plus traité comme un épisode fondateur et révélateur que comme insurmontable tragédie.

Si les deux communautés font preuve d’une animosité à l’égard du jeune couple, l’équation ne les place pas à égalité. Le film reste on ne peut plus clair sur quelle est la partie opprimée, ostracisée. Les menaces faites au garçon apparaissent comme la résultante d’une mise au ban, au besoin violente, dont ils sont (dans la même scène de bal) les premières victimes. Dans le même temps, Hanák n’idéalise nullement la vie des gens du voyage, entre autres le caractère courant qu’y revêtent les femmes battues dans le village, cela au vu et su de tous. Les scènes prenant place dans ce lieu de vie et de relégation, les plus intéressantes du film, ont un caractère documentaire, une portée observationnelle leur offrant une précieuse valeur de témoignage non-misérabiliste (les conditions de vie étant réellement, mais pas incomparablement, inférieures à celles des villageois slovaques). Les scènes de groupe, souvent les plus délicates à réussir dans une variation de Roméo et Juliette, sont celles qui convainquent et intéressent le plus, dont la modernité frappe encore.

Bien que le film œuvre à des écarts à son propre naturalisme (dont des intrusions sonores et un voile lumineux fantasmatique sur sa conclusion tous deux passablement ratés), c’est dans ce naturalisme dénué de prétention, calmement observateur des mœurs et pratiques, du rythme campagnard, qu’il s’épanouit. Deux rêves le ponctuent, avec perspicacité traités selon la même approche réaliste que ce qui leur précède et succède. L’effondrement d’une maison indique à une vieille aveugle qu’une mort adviendra (elle ignore alors parler de la sienne). Sa clairvoyance est du reste ambigüe, étant celle qui s’oppose le plus obstinément à l’union centrale (du reste à des motifs identitaires loin, n’en déplaise à la doxa humaniste du tout se résout avec de la bonne volonté, d’être inintelligibles). Dans un wagon traçant sa course sur le rail, Jakub se change en bandit de grand chemin pour reconquérir l’aimée kidnappée, révélant les fantasmes et inquiétudes sous-jacents à son sentiment. L’onirisme, approché de façon réaliste (nos rêves le sont après tout bel et bien à leur manière), confère inversement une qualité rêveuse au réalisme d’autres moments éveillés. Ce sont deux rêves sociaux, comme peuvent l’être les films quand ils approchent le quotidien des êtres.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : malavida

DATE DE SORTIE : 8 novembre 2017

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Par Jean Gavril Sluka - le 8 novembre 2017