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Critique de film
Le film

Réveil dans la terreur

(Wake in Fright)

L'histoire

Cela fait un an que John Grant est l'instituteur de la classe unique de Timboonda, une petite ville perdue au fin fond de l'Australie. Il voit arriver les vacances d'hiver comme une libération et, dès les portes de l'école fermées, fait ses valises pour regagner Sydney. Mais avant de retrouver la civilisation, il doit faire une halte d'une nuit à Bundanyabba avant de pouvoir prendre son avion. Le soir venu, il se promène en ville et se retrouve entraîné dans un bar par le shérif qui, très accueillant, lui offre pinte sur pinte. Bien éméché, Grant se retrouve dans une arrière-salle où les habitants s'adonnent avec passion à un jeu d'argent consistant à parier sur pile ou face. John Grant parie quelques sous et se met à gagner en quelques minutes plus que son salaire d'instituteur... jusqu'à ce qu'un mauvais lancé lui fasse perdre d'un coup tout ce qu'il a en poche. Il se réveille le lendemain avec une gueule de bois carabinée, ayant loupé son avion, sans argent - les banques étant fermées. Coincé à Bundanyabba, il peut cependant compter sur la générosité de ses habitants pour l'abreuver encore et encore de bière en attendant de trouver une solution...

Analyse et critique

En 1971, deux films venus d'Australie se retrouvent ensemble à Cannes : The Walkabout de Nicolas Roeg et Wake in Fright de Ted Kotcheff. Deux films qui se déroulent dans l'arrière-pays australien mais aux tons résolument différents. Si Nicolas Roeg nous invite à une errance poétique et mystique dans le Bush, Kotcheff nous plonge dans un cauchemar éveillé. L'Outback australien n'a jamais été aussi dégénéré, primitif, violent et fou que dans ce film hors norme qui relègue la plupart des survival texans au rang de sympathiques bluettes. (1) Pourtant ici, pas de déferlement sanglant, de tueur dégénéré, rien que des hommes qui boivent et boivent encore...

Wake in Fright est un film sur la haine. Pas celle des autres, mais la haine de soi, la haine de l'existence même. Dès le départ, on voit que John Grant honnit le village où il a été nommé, méprise ses habitants, exècre son métier, supporte à peine les enfants. Et il va atterrir à Bundanyabba, capitale de la haine. Dans cette antichambre de l'enfer, on se noie dans l'alcool, on sombre dans la folie et John Grant va naturellement se laisser happer par cette bacchanale car, comme les habitants de cette géhenne australe, il ne peut supporter sa vie, ce qu'il est. John Grant, qui pensait souffrir à cause du dégoût provoqué par cette Australie aride et reculée, peuplée de brutes frustres et avinées, découvre en fait que ce qu'il hait c'est lui. Et il va rejoindre ces hommes qui s'autodétruisent par détestation de l'existence, participer à ce grand suicide collectif et festif.


Le film est l'adaptation d'un roman écrit par Kenneth Cook en 1961. Cook a été journaliste pour la radio ABC et pour avoir signé de nombreux reportages dans les coins les plus reculés de l'Australie, il connaît parfaitement l'Outback et ses habitants. Il écrit le livre en trois mois, s'inspirant de personnages croisés, d'histoires dont il a été témoin et des lieux qu'il a arpentés. Le roman devient un best-seller en Australie et va même se retrouver régulièrement au programme de l'Education nationale. Une Education nationale qui fonctionne sur un système bien particulier comme on le découvre dans le film, John Grant devant en effet payer une grosse somme d'argent pour pouvoir devenir enseignant, ce qui l'oblige à accepter n'importe quel poste, prisonnier volontaire - car endetté - du système. Il se sent piégé à Timboonda et rêve de regagner la civilisée Sydney, ses plages et peut-être une femme qu'il a laissée là-bas comme un rêve nous le laisse à penser. Mais il est seulement dans le premier cercler de l'enfer, dans les limbes, et Bundanyabba l'attend. C'est là que vont s'ouvrir à lui les cercles décrits par Dante : la luxure, la gourmandise, l'avarice, la colère, l'hérésie, la violence, la tromperie et la trahison. A peine les pieds posés dans cette ville minière, il est embarqué dans une spirale infernale dont il va essayer de s'extraire sans succès. Sans succès, car le problème ne vient pas d'un environnement hostile, brute, sauvage, mais de lui seul. Précisons quand même que Wake in Fright est un film aussi terrifiant que drôle. Des séquences entières et de nombreux dialogues fonctionnent sur le registre de la comédie tandis que d'autres lorgnent du côté du cinéma d'horreur. C'est que l'absurdité de la vie la rend aussi drôle que tragique...

On comprend très vite que la prison, ce n'est ni Timboonda, ni Bundanyabba mais l'existence même. Cette solitude au monde, ce grand mal-être, cette sensation d'être prisonnier de sa vie, de son corps, de la société prennent toute leur dimension dans ce grand espace ouvert qu'est l'Australie. Ce n'est pas un sentiment de liberté qui se dégage de ces grands espaces, c'est une sensation d'étouffement. Comme si la petitesse de nos vies était rendue plus flagrante par ces espaces immenses et ouverts. Ted Kotcheff vient du Canada, un autre pays très ouvert, immense, avec des zones dépeuplées, et il a certainement retrouvé en Australie les mêmes sensations qu'au fin fond du Canada.

C'est Dirk Bogarde qui initialement achète les droits du roman et convainc son ami Joseph Losey d'en tirer un film. Evan Jones, poète et scénariste anglo-jamaïcain, qui a écrit pour le cinéaste Eva (1962) et Les Damnés (The Damned, 1963), se charge de l'adaptation. Le tournage est prévu en décembre 1963 mais, faute de financement, le projet tombe finalement à l'eau. Stanley Baker (vu dans Eva mais surtout connu pour Zulu) puis Rod Taylor (Les Oiseaux, La Machine à explorer le temps) essayent tour à tour de relancer sans succès la production.

C'est donc très tardivement que Ted Kotcheff, approché par Evan Jones, arrive sur le projet. Le cinéaste accepte de tourner le film mais pose comme condition d'être au plus prêt de l'esprit du roman. Pour cela, il veut filmer dans l'Outback et dans des conditions proches du documentaire. Ce qui effraye les acteurs auxquels Kotcheff pense et le cinéaste essuie refus sur refus. Michael York, qui est le premier choix du cinéaste, s'en mordra d'ailleurs les doigts en découvrant le film. Heureusement, Donald Pleasence accepte de se laisser embarquer dans cette aventure un peu folle et l'on ne peut que s'en féliciter tant il brille dans le rôle de Doc Tydon, personnage complexe auquel il confère une densité incroyable. Tydon est le Virigile de Grant, celui qui lui ouvre l'enfer et l'y accompagne, celui qui l'amène à plonger au plus profond de son âme pour en découvrir la noirceur, figure charismatique aussi séduisante que repoussante, touchante et effrayante qui incarne parfaitement l’ambiguïté du film. Le rôle de Grant échoit à Gary Bond, acteur de théâtre et de télévision, qui fait ici ses débuts au cinéma et dont l'allure et le visage ne sont pas sans rappeler Peter O'Toole. Le casting est complété par des acteurs du cru, débutants comme Jack Thompson ou confirmés comme Chips Rafferty, un célèbre acteur australien qui décède peu après le tournage. Au final, Kotcheff bénéficie d'un casting de "trognes" de premier ordre. Mais il a toutes les peines du monde à dénicher celle qui interprétera Janette, rencontrant beaucoup d'actrices australiennes avant de finalement trouver la perle rare dans son foyer en la personne de sa compagne, Sylvia Kay. C'est le producteur exécutif Howard Barnes qui en a l'idée et qui parvient à vaincre les réticences du cinéaste, avec l'appui de l'ensemble de l'équipe qui est sous le charme de cette femme mystérieuse. De fait, elle est comme Donald Pleasence, l'un des piliers du film, son air à la fois triste, désabusé, perdu et insolent racontant énormément de choses sur le destin des femmes de l'Outback, sur le désespoir qui les fane, la colère qui les ronge et la soif de vivre qui leur permet malgré tout de tenir et - pourquoi pas - de parvenir à quitter l'enfer.

Kotcheff, on l'a vu, veut être au plus près de la réalité de l'Outback, à la fois par respect pour le travail de Cook mais aussi - on peut le parier - pour se plonger dans ce monde hors du monde, masculin, primitif et brutal, qui le rebute autant qu'il le fascine comme on peut le voir constamment dans le film. Avant de commencer le tournage, il impose ainsi à la production de découvrir par lui-même le décor du film. Il pose ses valises dans la ville de Broken Hill, qui avait déjà inspiré Cook, et c'est ainsi qu'il va passer trois mois dans cette cité industrielle de 20 000 habitants plantée au milieu du désert.

Là-bas il y a une femme pour trois hommes, et lorsque le cinéaste demande comment ils font (il n'y a pas de prostitution), s'ils deviennent homos, on lui répond que non, c'est proscrit, que tout simplement on se bat. Cette sensation d'une frustration constante contenue - plus ou moins - par l'usage de la violence participe de l'atmosphère du film. Kotcheff utilise cette tension, cette brutalité, cette absence de femme pour créer Bundanyabba. Et - malgré le déni des habitants - il teinte cette violence virile de sexe et d'homosexualité, le corps-à-corps étant finalement le seul contact physique possible dans cet univers.

Kotcheff tourne son film comme un documentaire, en s'inspirant grandement de la réalité brute du lieu, des personnes rencontrées. Après quelques semaines de studio à Sydney, l'essentiel du film est tourné à Broken Hill avec la participation active des habitants, parfois trop active d'ailleurs, des rixes étant évitées de justesse. Et lorsque Kotcheff veut tourner de manière un peu plus classique, la réalité le rattrape. Ainsi, lorsque Chips Rafferty (qui joue ici le shérif de Bundanyabba qui embarque Grant dans sa première nuit de beuverie) se voit coller entre les mains une pinte de fausse bière, il dit fermement à Kotcheff de s'occuper de sa caméra et que lui se charge de l'alcool. Ainsi, se souviennent les acteurs, il n'y a pas un jour de tournage où ils ne finissent véritablement saouls.

On plonge avec John Grant dans un cauchemar. D'abord, c'est la quantité hallucinante d'alcool ingurgitée pendant le film qui nous donne une sensation de nausée. C'est la sueur, la chaleur, ces visages rouges, ces peaux moites ravinées par le sable, ces regards sanguins et fous. Rarement film n'a semblé aussi sale. On sent la poussière sur notre peau, cette couche de crasse et de sueur qui recouvre les personnages, ces mouches qui ne cessent de voleter autour du moindre orifice. En ce mois de février 1970, il fait 50° à Broken Hill et l'équipe est assommée par cette chaleur. Kotcheff fait en plus venir sur le plateau des cartons remplis de mouches qu'il libère avant les prises afin que leur omniprésence joue sur les nerfs des acteurs et influe sur leur jeu. Il utilise également des sprays remplis de poussière rouge qui lui permettent de saturer l'atmosphère et de recouvrir tous les éléments du décor, les vêtements et la peau des acteurs. Il évacue également toute couleur froide afin que la pellicule ne soit imprimée que par des rouges, des oranges, des jaunes. Ceci joue sur l'impression de chaleur, sur les paysages, mais aussi sur les corps qui donnent l'impression d'êtres humains en train de cuire en enfer.

Kotcheff nous dégoûte physiquement, sa caméra très proche des acteurs et des visages proposant une forme d'expressionnisme des corps. Ceux-ci s'amassent dans les bars et la caméra se faufile tant bien que mal entre eux mais ne peut éviter le contact. Un dégoût physique s'empare du spectateur, qui étouffe en même temps que Grant au milieu de cette masse braillarde et puante. Le film devient de plus en plus fou au fur et à mesure que Grant perd pied. Kotcheff déforme les cadres, accentue les perspectives à outrance, force les plongés et les contre-plongées, se colle aux visages ricanants, remue sa caméra dans un mime d'ivresse. Dans les moments où la folie alcoolique s'empare des personnages, la caméra oscille et le montage se précipite, tout s'emballe et nous submerge.

Le film atteint une forme de paroxysme dans la folie avec la séquence de la chasse aux kangourous. Kotcheff la filme d'abord en essayant de truquer les choses, par des effets de zoom sur les animaux qui donnent l'impression de tirs et en jouant sur leur fuite par bonds qui peut passer pour le résultat d'impacts de balles. Il est satisfait, mais frustré. Tournant son film comme un documentaire depuis le début, il lui manque quelque chose. Aussi il parvient à se faire accepter par un groupe de chasseurs et à les accompagner lors de ces virées nocturnes où ils déciment par centaines ces animaux en une seule nuit. Il fixe une caméra à l'avant du pick-up et filme les kangourous percutés de plein fouet par le pare-choc, les quatre chasseurs complètement saouls qui tirent sur les bêtes et vont même jusqu'à se battre avec elles au corps-à-corps. Les images qu'il ramène sont si violentes qu'il doit en évacuer la majeure partie pour en tirer une séquence acceptable. Celle-ci demeure néanmoins sidérante, hallucinante et va d'ailleurs pousser les autorités australiennes à voter une loi établissant des quotas de chasse. Mais ce qui est le plus dérangeant dans cette séquence, c'est la manière dont malgré son horreur elle nous fascine et l'on devine que Kotcheff, lui aussi, est hypnotisé par ce déferlement de violence, par cette brutalité primitive. Tout le film est ainsi marqué par le mélange de dégoût et de fascination de Kotcheff - et par extension du spectateur - pour cet univers barbare que l'on pense si éloigné et qui pourtant est en chacun de nous.

Ce qui était la mise en scène d'un cauchemar pour John Grant devient la mise en scène de son cauchemar intérieur, et l'on comprend que le problème c'est moins cette société frustre et machiste que sa frustration et sa propre peur. Le film change alors d'atmosphère. Les personnages entourant John Grant, qui sont au départ des créatures grotesques, drôles et effrayantes, se chargent soudain d'humanité et le regard que nous portons sur eux se charge d'empathie. On passe de l'autre côté, on n'est plus dans la farce mais dans le drame, auprès de ces hommes qui ne se supportent plus et ne supportent plus la vie. Et John Grant de comprendre qu'il fait lui aussi partie de cette communauté de laissés-pour-compte de la société mais aussi d'exilés volontaires de la communauté humaine. Lui qui se croyait supérieur aux autres, à ces habitants frustres de l'Outback, découvre qu'il est mené par les mêmes pulsions, par la même haine de soi, par le même dégoût du monde. Il est plein de colère, contre ce qu'il est, contre la folie des hommes, contre l'absurdité de l'existence.

Lorsqu'au bout de son voyage il revient à Timboonda en déclarant que ce sont les meilleurs vacances qu'il ait jamais passées, derrière la pirouette il y a une vérité. Au cours de cet été, il s'est découvert réellement, il a vu qui il était vraiment. Il a gratté ce vernis de civilisation qui le recouvrait pour accepter sa vraie nature et comprendre son rapport aux autres et au monde. Il a accepté le fait qu'il faisait partie de cette humanité aliénée et autodestructrice qu'auparavant il pensait surplomber. Dans la préface du livre, on peut lire : "Puisses-tu rêver du diable et t’éveiller dans la terreur." C'est ce qu'a accompli Ted Kotcheff avec ce film halluciné qui nous emporte au coeur de la folie humaine.


(1) La rudesse de l'Outback et de ses habitants est pourtant le décor de nombre de films violents ou horrifiques :  Les Voitures qui ont mangé Paris de Peter Weir, Razorback de Russel Mulcahy, Wolf Creek de Greg McLean... Il n'est pas une décennie qui n'ait son thriller, son film fantastique ou son survival qui prennent pour cadre le Bush. Un nom a même été donné à ce sous-genre : l'Outback Gothic.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 2 juillet 2015