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Critique de film

L'histoire

Klara Novak et Alfred Kralik travaillent dans la même boutique et se supportent comme ils le peuvent. Aspirant à un idéal, chacun pense avoir trouvé l’amour auprès de son correspondant anonyme.

Analyse et critique

L’air des Yeux noirs qui s’élève dès les premières notes du générique, les noms exotiques des personnages, les diverses inscriptions ésotériques qui parsèment le décor dès le premier plan… un carton annonce sobrement ce qu’on aurait pu deviner : nous sommes en Europe centrale, à Budapest pour être plus précis. Comment se fait-il alors que les rues ne soient pas parcourues de calèches à grelots ? Pourquoi les hommes ne portent-ils pas d’exubérants costumes folkloriques assortis à d’improbables couvre-chefs ? Où est la diseuse de bonne aventure censée surgir de l’obscurité d’une porte cochère pour annoncer un destin fatal ? Rien de tout cela ? Tant pis, nous nous contenterons alors avec bonne grâce de l’un de ces luxuriants palais baroques déjà vus dans La Veuve joyeuse. Place donc aux plafonds inaccessibles au regard, aux escaliers colossaux où les marbres le disputent au cristal et à l’or ! Comment non ? Mais où nous emmenez-vous, monsieur Lubitsch ? Pas dans cette maroquinerie où l’on vend des articles de série à la classe moyenne, quand même ? Si ? Mais voyons, cette boutique pourrait tout aussi bien se trouver à Chicago. Et pourquoi pas dans une boutique de prêt-à-porter tant que vous y êtes ! Vous insistez ? Et bien entrons donc. Après-vous cher maître...

DOCTEUR LUBITSCH ET MISTER KRALIK

La production et le casting

En 1938, le contrat de Lubitsch avec la Paramount fut rompu par la firme après 11 années de collaboration ; c’est à la Paramount que Lubitsch était passé au film parlant. Il était rapidement devenu l’un des réalisateurs phares de la compagnie à la montagne et avait grandement contribué à son image, faite d’élégance et de style. Il y avait réalisé nombre de musicals, genre qu’il avait approché sous l’angle de l’opérette filmée (The Love Parade, Monte Carlo, The Smiling Lieutenant, One Hour With You…), mais aussi des comédies plus classiques qui firent école par leur degré de raffinement (Design for Living, Trouble in Paradise…). Pourtant, en 1937-1938, les relations avec la major s’étaient quelque peu dégradées. L’échec d’Angel puis le semi échec pressenti de Bluebeard’s Eighth Wife semblèrent confirmer les craintes du studio qui ne croyait plus à la nécessité, ni surtout à la rentabilité, des somptueuses mais coûteuses machines dont le réalisateur au cigare s’était fait une spécialité. Libéré de son contrat, Lubitsch profita d’un contexte économique et industriel favorable pour fonder la Ernst Lubitsch Productions, une petite société de production indépendante. Les sociétés de ce genre fleurissaient alors sous l’impulsion de quelques agents - et surtout de Myron Selznick, frère du célèbre mogul de la MGM - qui y voyaient un moyen de production plus souple pour les grands studios qui achèteraient et distribueraient ensuite les films. Sitôt créée, ELP se lança dans le projet de The Shop Around the Corner, un scénario auquel Lubitsch tenait beaucoup et qui pouvait être réalisé avec un budget raisonnable. Les négociations avec la MGM avancèrent relativement vite mais comprenaient une clause qui devait retarder la phase de production : Lubitsch s’engageait à tourner d’abord Ninotchka pour la MGM. Cet intermède fut accepté avec grâce par Lubitsch qui, avec sa deuxième épouse Sania Bezencenet (elle se faisait alors appeler Vivian Gaye), avait même voyagé à Moscou au printemps 1936 pour se faire une idée du paradis socialiste sur Terre et préparer ce projet. Le couple en avait rapporté quelques idées juteuses à exposer à l’équipe de scénaristes composée de Charles Brackett, Walter Reisch et Billy Wilder. Tout à la tâche qui lui permit d’accoucher de l’une de ses meilleures comédies, Lubitsch gardait néanmoins son premier projet à l’esprit et profita de ce délai pour repenser le casting, imposant Margaret Sullavan à la place de la comédienne d’origine allemande Dolly Haas et lui adjoignant James Stewart. La légende prétend qu’il concrétisait ainsi son idée originelle, contrariée par l’indisponibilité des deux acteurs lors de sa première tentative. Ninotchka fut tourné de mai à juillet 1939 et sortit en salle au mois d’octobre. Aussitôt, Lubitsch se lança dans la réalisation de The Shop Around the Corner. Le tournage commença en novembre 1939 dans les studios MGM de Culver City, et fut bouclé en quelques semaines avec un budget inférieur à 500.000 $.

La part de l’auteur

Le scénario de Samson Raphaelson (Angel, The Merry Widow, Trouble in Paradise…) est tiré de la pièce de théâtre La Parfumerie de l’auteur hongrois Miklos Laszlo. Ce n’était pas la première fois que Lubitsch adaptait une histoire venue d’Europe centrale. On pourrait même dire que c’était devenu chez lui une habitude (The Marriage Circle d’après Lothar Schmidt, Forbidden Paradise d’après la Czarina de Lajos Biro et Melchior Lengye, Trouble in Paradise d’après Aladar Laszlo…), mais il y a quelque chose de nouveau dans cet intérêt pour une histoire mettant en scène des personnages si ordinaires. Certes, elle se prêtait bien à la relative modicité du budget mais ne peut-on chercher plus loin les raisons de l’intérêt personnel du réalisateur pour cette histoire si éloignée de son univers cinématographique habituel ? Interrogé sur ce point, il déclarait : « J’ai connu une petite boutique exactement comme celle-ci. Les rapports qui existent entre le patron et ses employés sont, me semble-t-il, à peu près les mêmes dans le monde entier. Tout le monde a peur de perdre son emploi et sait combien les petites misères peuvent affecter son travail ». L’histoire entrait donc en résonance avec son expérience personnelle d’ancien commis berlinois, d’abord en tant qu’apprenti dans une boutique près de l’Alexanderplatz puis auprès de son père dans la boutique de confection familiale. Ce jeune factotum maladroit qui se cachait derrière une caisse ou un ballot pour apprendre du Schiller pouvait-il éprouver autre chose que de la tendresse pour le personnage d’Alfred Kralik, jeune vendeur désireux de s’instruire pour s’élever un peu au-dessus de sa condition. Dans une conversation avec Gustav Wengenheim qu’il retrouvait à Moscou, parlant du système socialiste, il confiait à son ami : « C’est sûr qu’autrefois, ici, c’était très sale et très arriéré. Et quand aujourd’hui les travailleurs voient ce que Staline a fait de la vieille Russie, et quand il vient leur demander si ça leur plaît, il n’y a pas de doute qu’ils disent : Oui, ça nous plaît… Mais pour nous autres ? (1) ». Par ce "nous", il incluait tous les hommes instruits désireux et capables de se débrouiller par la force de leur esprit. C’est en leur nom qu’il désire s’exprimer à travers ses comédies. Rien d’étonnant devant un tel enjeu personnel à le voir se prêter à la promotion de son film dans une bande-annonce où il reprend quasiment la posture d’acteur de "silent movie" de sa jeunesse.

UN SOMMET DE COMEDIE ROMANTIQUE

L’ombre du vaudeville

Deux inconnus qui entretiennent une relation amoureuse par correspondance ignorent qu’ils se côtoient tous les jours sur leur lieu de travail... et se chamaillent sans cesse. L’argument d’une grande simplicité repose sur le principe théâtral de la double énonciation : le public rit de ce qu’ignorent les personnages les uns sur les autres. Ce ressort vaudevillesque se prête à une comédie burlesque, voir loufoque, genres alors très en vogue au cinéma. Si on y ajoute la présence d’un mari trompé, d’un vendeur cauteleux, de quelques quiproquos, de scènes ou un personnage en trompe un autre en travestissant sa voix, tous les ingrédients sont réunis pour offrir une bonne farce assez traditionnelle. Cependant, quelques éléments de tension rééquilibrent le récit vers un certain réalisme. Les personnages mis en scène se préoccupent des contingences matérielles, s’inquiètent pour leur vie professionnelle ou privée, sont concernés par le contexte économique et social de leur époque. Quelques unes des péripéties de l’histoire flirtent même avec le drame lorsque l’un perd son emploi et s’inquiète de ne plus en trouver ou encore lorsqu’un autre, à cause de déboires conjugaux, tente de se suicider. La tentation mélodramatique n’est jamais loin mais ne s’impose pourtant pas tant la finesse de l’expression des sentiments l’emporte sur l’outrance. C’est une nouvelle démonstration de l’esprit sophistiqué de Lubitsch, qui triomphe toujours des attendus d’une situation pour délivrer sa vision, pleine de verve, de la comédie humaine et donner son remède, toujours le même, aux maux qui parsèment l’existence : avoir le sens de l’humour, fut-il noir ou cynique.

Sociologie microcosmique

Ne pouvant ni ne voulant dès lors se reposer sur la trame constante et attendue d’un genre codifié, Lubitsch emploie ici un procédé - assez nouveau pour lui - pour étoffer son intrigue de base : il développe les personnages secondaires avec méticulosité. La minutie avec laquelle est dépeinte une micro société distingue The Shop Around the Corner des précédentes productions du réalisateur. En octobre 1939, juste avant de commencer le tournage, Lubitsch confiait dans une interview : « Nous ne pouvons plus désormais tourner des films dans un espace vide. Nous devons montrer des gens qui vivent dans un monde réel. Autrefois les spectateurs n’avaient pas besoin de se demander quelle vie menaient les personnages d’un film, pour peu que les films soient assez distrayants. Maintenant, ils y réfléchissent. Ils voudraient voir des histoires qui aient quelques chose à voir avec leur propre vie ». Cette intention s’affiche dès la scène d’exposition, simple et habile, qui permet de faire connaissance avec tous les personnages de la boutique devant le rideau baissé : M. Pirovitch, éternellement en avance, est apostrophé par Pépi le coursier dynamique et ambitieux mais peu enclin à servir plus que nécessaire. Puis un par un se présentent les autres vendeurs : Ilona, Flora, Alfred Kralik et Ferencz Vadas. À l’arrivée de ce dernier, les discussions tournent vite à la querelle avant de s’éteindre à l’arrivée d’Hugo Matuschek, le propriétaire et gérant de la petite affaire qui seul possède la clef de la boutique. Par leurs attitudes et leurs échanges, les caractères des personnages sont révélés en l’espace de cinq minutes seulement. Du bon père de famille débonnaire et un peu couard à l’opportuniste roublard en passant par le patron paternaliste et exigeant, tout ce petit monde prend vie et l’intrigue peut prendre racine avec crédibilité. Dans les cinq minutes qui suivent, tous les éléments clefs du film sont posés jusqu’à l’arrivée de Klara Novak, ultime pièce du puzzle dramatique et sentimental. C’est sa quête désespérée d’un emploi et son coup d’audace pour y parvenir qui vont à la fois introduire son personnage et élever une barrière entre elle et Alfred Kralik, nœud de l’histoire à venir. Dans la même scène, on assiste à la mise en place de l’un des "running gags" les plus hilarants du film - tournant autour d’une boîte à cigare et d’une ritournelle - tout en définissant le contexte social de la crise qui pèse sur chacun. La suite du film se compose de développements et de variations sur quelques thèmes clefs qui vont entrelacer tous ces fils et enrichir les données de départ sans temps mort ni répétition.

Splendide mécanique

« Il ne faut pas mélanger les sacs et le plaisir » dit Alfred Kralik à mademoiselle Novak. Voilà une élégante manière d’introduire la complexité de la question de l’amour au travail. Cette situation est exploitée par le scénario avec une virtuosité qui, à en croire Samson Raphaelson, tenait à la structure de la pièce de Miklos Laszlo plus qu’à l’apport de Lubitsch. : « Lubitsch avait respecté la nature du matériau original et pour la première fois il n’y avait pas de ‘’Lubitsch touches’’. Cette fois, Lubitsch et moi retournâmes vers notre jeunesse, l’émotion était présente et il n’y eut aucune recherche de rouerie cinématographique (2) ». Déclaration quelque peu abrupte et difficile à croire. Si l’essentiel de l’humour provient de l’écriture théâtrale qui recourt aux "ficelles" éprouvées du métier, il parait inconsidéré de nier l’efficacité proprement filmique de la mise en scène, du cadrage et du montage de The Shop Around The Corner. En cinéaste averti, Lubitsch contourne la difficulté liée à l’exiguïté du cadre et se livre à un jeu passionnant avec les espaces. Il introduit d’abord la verticalité des escaliers et des échelles pour créer des effets comiques (M. Pirovitch s’enfuyant à chaque fois que M. Matuschek demande d’émettre une opinion « en toute sincérité ») ou composer des tableaux charmant (le tête à tête de Kralik et de Novak dans la réserve). Il tourne ensuite à son avantage le cloisonnement en allant de la boutique à la réserve, de la réserve au bureau, du bureau et à la boutique et de la boutique à l’extérieur, ces changements de pièce matérialisant les changements de posture des personnages ; grand maître dans l’art de filmer les portes, il les utilise ici pour révéler les différentes facettes de chacun face à un client, au patron, aux collègues ou à un ami. Prenons l’exemple de l’arrivée de Klara Novak. En quelques minutes, celle-ci est tour à tour une cliente ordinaire, une solliciteuse, une cliente privilégiée puis une vendeuse pirate et enfin une employée légale. Face à elle, Kralik a été le vendeur habile, le responsable aux attributions limitées, l’employé pris en faute, le camarade compatissant... quant à Hugo Matuschek, il ne traverse pas moins de phases révélant les diverses couches qui font de lui tout à la fois un patron autoritaire et paternaliste et un homme finalement peu assuré. Les portes sont des seuils symboliques censés définir les statuts de chacun des trois protagonistes mais en fait, elles ne cessent de les trahir en trompant sur l’identité de l’une, cachant l’apparition d’un autre ou formant un écran pour l’égo.

Tout au long du film, l’importance de l’accessoire est une autre clef de la réussite de la mécanique du rire : le jeu avec les éléments récurrents, comme la boîte à cigare ou la mélodie des Yeux noirs surgissant de manière toujours inattendue et avec un sens prodigieux de l’incongruité, est un véritable tour de force lubitschien. Toujours dans la scène d’apparition de Klara Novak, on notera l’importance de l’accessoire vestimentaire caractéristique de l’esprit du réalisateur : Klara coiffée d’un chapeau est une cliente ordinaire, mais qu’elle le retire l’espace d’un instant et elle devient la plus redoutable des vendeuses du magasin. Chez Lubitsch, l’habit fait décidément le moine.


TELLEMENT HUMAINS

L’illusion comique et l’éloge de la faiblesse

Derrière les apparences et les faux semblants, The Shop Around the Corner fait l’éloge des êtres humains dans ce qui les caractérise le mieux : leurs défauts. Comment ne pas songer à l’attrait qu’exercera Martha (Gene Tierney) sur Henry (Don Ameche) dans Heaven can Wait (1943) lorsque ce dernier la surprendra en train de mentir à sa mère par téléphone pour pouvoir faire les boutiques à sa guise. Cette beauté du péché a pour contrepoint ici la vanité de l’idéalisme d’Alfred et de Klara, leurs aspirations élevées dressant le mur qui les sépare et les rendent aveugles aux signes évidents d’attirance qu’ils exercent l’un sur l’autre. La perfection est donc inutile, et la relation platonique qui les unit à leur insu est une impasse. Elle est même la manifestation de leur immaturité aux yeux de l’homme de bon sens :

- Kralik : Vous vous souvenez de la fille avec qui je correspondais ?
- Pirovitch : Ah, oui… sur ces questions culturelles ?
- Kralik : Oui, et bien après un temps, nous en sommes venus au thème de l’amour. Évidemment, d’un point de vue très intellectuel.
- Pirovitch : Évidemment, comment faire autrement par lettre ?

L’autre handicap de Kralik et de Klara est leur incorrigible franc parler. Comment être heureux lorsqu’on blesse constamment les autres par son honnêteté ? M. Pirovitch montre bien plus de sagesse en prenant la fuite plutôt que de se dévoiler. Faut-il donc être veule, hypocrite et lâche pour plaire à Monsieur Lubitsch ? Rassurons-nous en portant attention au personnage de Ferencz Vadas : le seul personnage authentiquement odieux de l’histoire en prendra pour son grade. C’est que cet homme sans esprit ni humour n’est même pas doué de la faculté de jouir des plaisirs qui lui sont donnés. Cette tare seule mérite une condamnation sans appel aux yeux du metteur en scène.

La part des acteurs

Cette approche amoureuse de la nature humaine, moins détachée qu’à l’habitude chez Lubitsch, offre aux comédiens une occasion d’aborder leur rôle avec une délicatesse extrême : Margaret Sullavan, James Stewart, Frank Morgan ou Felix Bressart font preuve d’une intelligence et d’une intuition rares, servant les dialogues avec une telle aisance que plusieurs visions ne sauraient épuiser le plaisir que l’on éprouve à les entendre enchaîner ces répliques spirituelles où l’ironie et les sentiments authentiques font bon ménage. De plus, au-delà de l’art de la répartie brillante dont on sait que Lubitsch est un maître sans rival, relevons la beauté des face-à-face qui parsèment le film. Tout fonctionne à merveille, de la complicité entre les vieux camarades aux rapports inégaux entre patron et employés, en passant par les antagonismes parfaits (Kralik-Vadas ; Kralik-Matuschek ; Pépi-Vadas…) ou les affrontements superficiels (Alfred Kralik et Klara Novak).

Une satire sociale ?

Dès lors, faut-il chercher plus loin pour saisir tout le sel de ce film ? Cela ne paraît guère nécessaire mais on peut néanmoins commenter la dimension satirique qui a souvent été relevée. Tout d’abord, contrairement à nombre de comédies hollywoodiennes des années 1930, celle-ci ne repose pas sur une différence de catégorie sociale entre les protagonistes : tous les deux appartiennent à la working class. L’effet "conte de fée" - à l’endroit ou à l’envers - ne joue donc pas ici. Au contraire, l’un et l’autre sont conscients de et préoccupés par la précarité de leur situation. Ils réaliseront que l’intégrité ne suffit pas à assurer sa position dans un monde du travail marqué par la crise mondiale et la toute-puissance d’un patronat libre de congédier sans autre forme de procès. Au détour d’une conversation, on découvrira même sur un ton badin une allusion au problème du harcèlement sexuel des femmes sur leur lieu de travail, visiblement omniprésent.

Avons-nous pour autant affaire à un film engagé ? On peut y voir plutôt une peinture ironique, légèrement cynique, de la bonne conscience bourgeoise incarnée par Monsieur Matuschek. Ce dernier exerce sa tyrannie joviale et peu subtile en s’abritant derrière le masque de la philanthropie qui le pousse à payer plus d’employés qu’il n’en a réellement besoin. Il exige en retour l’affection qu’il ne trouve pas dans sa propre famille. Le virage pris par l’histoire en plein milieu, et qui révélera sa fragilité, changera la donne et finira, avec une certaine tendresse inhabituelle chez Lubitsch, par transformer cette entreprise en une famille recomposée. Cette fin moralisante, souvent comparée aux œuvres de Frank Capra, est peut-être la seule faiblesse de cette fable sociale. Les aspirations de Klara et d’Alfred finiront par se fondre dans le bonheur d’une entreprise prospère. Heureusement, le culot de Pépi permet de dispenser une leçon retorse dans l’art délicat de l’opportunisme audacieux là où la veulerie d’un Vadas avait été mise en boîte (à cigares).

Matuschek Incorporated et ses succursales

Sélectionné pour quatre Oscars, The Shop Around The Corner devint un classique de la MGM qui décida, neuf ans plus tard, d’en faire un musical : In Good Old Summertime. Cette version, dirigée par Robert Z. Leonard et interprétée par Judy Garland et Van Johnson, fut pour l’occasion transposée dans une boutique de musique de Chicago. Cette version fut adaptée à son tour en comédie musicale à Broadway en 1963 sous le titre de She Loves Me. Triomphant sur les planches, la MGM songea à en retourner une nouvelle version à la fin des années 1960 mais le projet demeura dans les cartons. La ressortie du film de Lubitsch en salle dans les années 1980 a aussi connu un véritable succès. Il faudra attendre 1998 pour voir la Warner s’emparer de ce script miraculeux et en faire une nouvelle transposition contemporaine avec Tom Hanks et Meg Ryan dans les rôles principaux (You’ve Got Mail, dirigé par Nora Ephron).

Invraisemblable mais crédible, excessif mais raffiné, universel et indémodable... The Shop Around the Corner est la pierre d’angle de l’histoire de la comédie sentimentale raffinée. Et peut-être le plus beau film du monde ?


Notes :
1 - Eisenshitz & Narboni, p. 79-82
2 - Eisenshitz & Narboni, p. 85
3 - Lourcelles, p. 1371

Ouvrages consultés :
- Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, 50 ans de cinéma américain, Paris, 1991, Omnibus (éd. 1995)
- Bernard Eisenshitz et Jean Narboni, Ernst Lubitsch, Paris, 1985, éd. Cahiers du Cinéma / Cinémathèque française (2e éd. 2006)
- Jacques Lourcelles, Dictionnaire du cinema. T. 3 : les films, Paris, 1992, Bouquins.
- Herman G. Weinberg, Ernst Lubitsch. The Lubitsch Touch, Paris, éd. Ramsay, 1994.

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