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Critique de film
Le film

Rembrandt

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L'histoire

Le film, comme le titre l'indique, est une biographie du peintre hollandais du XVIIe siècle, qualifié de « plus petit peintre de tous les temps » dans le texte qui défile à l'écran en guise de préambule. Rembrandt, au moment où l'histoire commence, est un peintre adulé, sollicité par les plus riches, mais dont le plus grand plaisir consiste à réaliser des portraits de femme, Saskia. Celle-ci, cependant, tombe brusquement malade et meurt, laissant le peintre désemparé. Plutôt que d'assister aux funérailles de sa femme, il tâche de peindre d'elle au moins un dernier portrait, tant que son image ne s'est pas encore tout à fait éteinte dans son souvenir. A partir de cet événement tragique, la vie du peintre, progressivement, va se désagréger...

Analyse et critique

Trois ans après le triomphe de La Vie privée d'Henry VIII, Alexander Korda et Charles Laughton se retrouvaient pour cette seconde fresque historique et dernier volet de la série des "Vies privées". La situation avait bien changé pour eux entretemps, Korda devenu le producteur tout-puissant et incontournable du cinéma britannique tandis que Laughton désormais lauréat d’un Oscar s’apprêtait à poursuivre une grande carrière à Hollywood. Cela aura grandement nourri l’égo des deux artistes, d’autant que leurs retrouvailles auraient dû avoir lieu bien plus tôt mais aucun des sujets potentiels envisagés ne les satisfaisaient. Alexander Korda soucieux de retrouver le ton piquant des précédentes "Vies privées" - La Vie privée d’Henry VIII (1933), Catherine de Russie (1934) et La Vie privée de Don Juan (1934) - écarte ainsi une forcément trop déprimante adaptation du Roi Lear. Laughton, quant à lui, refuse de s’affubler d’un faux nez pour incarner Cyrano de Bergerac, d’être relégué au second plan en Sancho Panza dans une adaptation de Don Quichotte et encore moins de passer un tournage à genoux pour respecter la taille modeste de Toulouse-Lautrec. C’est un autre peintre qui les mettra finalement d’accord avec un biopic de Rembrandt qui sera pourtant source de tension puisque dénué de la légèreté voulue par Korda, qui coupera certains passages trop sombres à son gout - Rembrandt vendant la concession funéraire de sa première épouse pour financer son second mariage - et provoquant la colère d’un Charles Laughton totalement investi (il se fera notamment pousser les même moustaches que le peintre et passera de longues heures devant les autoportraits de celui-ci). Au final aucun des deux ne sera satisfait et le film connaîtra un échec public. Fort heureusement, et c’est l’essentiel, le résultat est une nouvelle fois largement à la hauteur des espérances.

Alexander Korda propose ici un portrait désenchanté et romantique de Rembrandt où il ose un parti pris assez étonnant : si ce n'est au détour d'une scène où il est conspué pour son art étrange, on ne verra pratiquement aucun tableau. La personnalité du peintre imprègne pourtant l'ensemble du film et Korda la soulignera principalement par la grâce de son script, de sa mise en scène et de l'interprétation de magistrale de Charles Laughton. Une large part de l'œuvre de Rembrandt est consacrée à l'illustration des membres de sa famille, et notamment les nombreux portraits qu'il tira de ses compagnes Saskia et Hendrickje. La scène d'ouverture montre dans un dramatique montage alterné cet attachement à sa première épouse Saskia, pour laquelle il exprimera son amour dans une magnifique tirade à ses compagnons et parallèlement la perte de ce modèle aimé succombant à la maladie. Brisé par cette disparition, Rembrandt dépressif peut ainsi céder à ses démons et explorer une part plus sombre de son art. Le scénario (dû en partie au fidèle Lajos Biró) introduit ainsi à chaque drame et rebondissement de la vie de l'artiste une facette supplémentaire de ses motifs connus, la seconde étant ici son attrait pour les visages marqués, usés par les vicissitudes de la vie dont il parviendrait à capturer la bonté et l'humanité par son regard unique. Une scène explicite parfaitement cette approche avec un Rembrandt, qui bien que voyant venir les premières difficultés financières, livre une commande prestigieuse tel qu’il la conçoit réellement avec cette peinture de la Garde Civile présentée dans toute la laideur d'âme que ces membres lui inspirent, tandis que parallèlement il ira chercher un mendiant dans la rue pour en faire un roi déchu sur sa toile.

Le procédé pourrait sembler lourd mais il est si bien lié à la progression dramatique de l'ensemble que ce n'est jamais le cas, Korda sachant faire preuve de plus de finesse comme lors des nombreuses tirades bibliques qu'entonne Rembrandt et faisant écho à ses peintures en appelant à l'iconographie religieuse et mythologique. De même la séquence de retour à la campagne, la vue des hommes au travail ainsi que l'altercation amusante avec des paysans rappelleront à nouveau les toiles du maître dépeignant les milieux populaires. C'est principalement quand il joue sur le registre de la pure émotion que Korda exploite le mieux cette idée, tel le lien qui se noue puis se défait à travers les scènes de rencontre puis de cruelle séparation entre Rembrandt et sa seconde épouse Hendrickje Stoffels (magnifique Elsa Lanchester, épouse de Charles Laughton à la ville) où les même dialogues accompagnent l’innocente première rencontre puis les derniers instants avant la mort. Un même effet miroir s'effectue entre le début et la fin du film : Rembrandt célébrité et au centre de l'attention puis source de moquerie d'un banquet qui dans ces deux situations temporellement éloignées abandonnera toujours ses convives pour se consacrer à son art. Là encore, le vendeur obséquieux pour le jeune peintre vedette du début du film laisse place à un accueil bien plus sec pour le vieillard sans le sous venu acheter ses peintures.

Alexander Korda reprend sa mise en scène statique aux compositions de plans fouillés entrevue dans La Vie privée d'Henry VIII, mais en beaucoup plus maîtrisée. On a ainsi des plans d'ensemble dans lesquels ce mouvement tout en retenue met en valeur la reconstitution somptueuse (Vincent Korda signe des décors impressionnants) et renforce ce sentiment de fresque et de tableaux animés dans lesquels évoluent les protagonistes. Charles Laughton, incroyablement habité, impressionne de bout en bout avec cette figure de Rembrandt détachée, rêveuse et obsessionnelle. L'acteur dégage une belle mélancolie, jamais aussi forte que lors de cette dernière scène où désormais seul avec son pinceau comme unique compagnon il contemple ses traits fatigués dont il s'apprête à tirer un ultime autoportrait. Après cette ultime collaboration tendue, Laughton et Korda se retrouveront sur le projet avorté I, Claudius en 1937, où à leurs relations houleuses s’ajouteront celle avec le réalisateur Joseph Von Sternberg pour un tournage définitivement interrompu par l’accident de voiture de Merle Oberon.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 9 octobre 2013