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Critique de film
Le film

Razzia sur la chnouf

Partenariat

L'histoire

Henri Ferré, dit "le Nantais" (Jean Gabin), arrive des USA pour restructurer le réseau de la drogue à Paris. Il rencontre Paul Lisky (Marcel Dalio) qui contrôle la vente de stupéfiants en France et qui lui met à disposition un petit restaurant, le Troquet, pour lui servir de couverture. Avec ses deux hommes de main, Bibi (Albert Rémy) et le Catalan (Lino Ventura), Henri entreprend de rencontrer tous les responsables de l'organisation...

Analyse et critique

« La grande découverte des années 50 c’est celle du milieu » (1) C'est un époque où le cinéma policier français évolue, où son style et ses règles changent, où ses histoires se densifient. Il doit ce renouveau à la collection Série Noire, parue chez Gallimard dès 1945, qui rend enfin disponible le nouveau roman noir américain que la France n’a pu connaître à cause de la guerre. Des auteurs comme Raymond Chandler ou James Hadley Chase déferlent et ne tardent pas à inspirer une école hexagonale qui finit par s’imposer en 1953 avec l’arrivée remarquée d’Albert Simonin. Son roman Touchez pas au grisbi ouvre une brèche, « dégage les auteurs français de l’influence américaine. » (1) Son adaptation au cinéma par Jacques Becker, l’année suivante, finit de révolutionner le genre en inscrivant le gangster dans un contexte typiquement français. Le public adhère immédiatement et fait du livre un énorme succès en librairie (200 000 exemplaires) comme en salle (plus de quatre millions de spectateurs pour Touchez pas au grisbi). Le genre est désormais considéré comme un nouveau filon et les producteurs de films ne tardent pas à capitaliser sur les romans français de la Série Noire. Ce sera ensuite le roman Du rififi chez les hommes, « une tragédie grecque à Pigalle » (1), qui sera adapté pour le grand écran et qui servira à son auteur, Auguste Le Breton, de passeport pour le cinéma. Avant Le Rouge est mis (qui sortira trois ans plus tard), le second roman que ce dernier publie en 1954, Razzia sur la chnouf, est aussitôt mis en chantier.

Après Touchez pas au grisbi, « l’idée de réunir les mêmes ingrédients pour un opus comparable s’imposait et Henri Decoin, qui va dans les années suivantes multiplier ce genre d’exercice, s’y attelle. » (2) A la demande du réalisateur, Le Breton confie son texte au co-scénariste du Grisbi, Maurice Griffe, et s’occupe lui-même des dialogues : avec Albert Simonin, il fait partie de ceux qui ont popularisé l’argot, la langue de la rue et des truands, dans ces nouveaux polars français. Grand admirateur de Jacques Becker et de Touchez pas au grisbi qu'il a adoré (et auquel il fait un clin d'oeil discret avec la scène du gueuleton nocturne dans le restaurant), Henri Decoin veut coller au plus près de ce modèle : il engage son chef opérateur, Pierre Montazel. L’entente artistique entre les deux hommes sera telle que Decoin tournera avec lui près d'une demi-douzaine de films jusqu'en 1960. Le réalisateur apprécie son travail sur la lumière, sa gestion des ombres, sa photographie complexe au style très américain qui, dans le Grisbi, a fait ressortir la mélancolie du Paris nocturne.

Jean Gabin est de nouveau de la partie et tourne pour la seconde fois avec Decoin, son réalisateur de La Vérité sur Bébé Donge (1952). Après douze années difficiles, l’acteur a enfin retrouvé les faveurs du public grâce à Touchez pas au grisbi. Celui qu’André Bazin qualifiait de « héros tragique par excellence du cinéma français d’avant-guerre » connaît depuis la Libération une période de disette, il est passé de mode. Si La Marie du port (Marcel Carné, 1950) est le premier pas vers une nouvelle consécration, Touchez pas au grisbi marque son retour définitif sur le devant de la scène. Dans cette seconde carrière, le mythe a vieilli, « l’acteur et le personnage acceptent l’âge de l’homme. » (3) Cette maturité nouvelle lui fait aborder un nouveau genre de rôle.  « Ce qu’il a perdu en souplesse juvénile et gouailleuse, il l’a gagné en autorité de patron de bar, caïd ou flic intègre. » (4) C’est dans ce genre de rôle qu’il est aujourd’hui le plus à l’aise, « aussi décide-t-il d’y revenir très vite, maintenant que les spectateurs réclament son nom sur les affiches. » (5) Avec Henri le Nantais, un héros élégant à la dimension protectrice, une force tranquille au caractère impassible, Gabin retrouve une figure proche de Max, son personnage de Touchez pas au grisbi. L’acteur le défend avec humanité, conviction et force morale : « Lors de son tabassage par les flics, il apparaît d’autant plus comme héros positif qu’il souffre les coups sans broncher et sans se mettre à table. » (4) Gabin-trafiquant reste un héros solide, déterminé mais plein de compassion comme le montre sa relation avec Léa, la revendeuse camée, qu’il protègera des hommes de Lisky.

Ancien catcheur reconverti depuis quelques années dans l’organisation de galas sportifs, Lino Ventura est entré dans le monde du cinéma par hasard. C’est pour lui une parenthèse heureuse, une expérience intéressante, mais absolument pas un plan de carrière. Touchez pas au grisbi, son premier film, sera surtout l’occasion d’une rencontre importante avec Jean Gabin, une relation forte qui se prolongera ensuite hors des plateaux. Après ce tournage, Ventura retourne à ses galas sans penser au cinéma. Une année passe, le temps que le film sorte sur les écrans et que l’acteur marque spectateurs... et producteurs. Michel Audiard se  souvient qu’« Après la sortie du Grisbi, dans le métier on parlait, on disait toujours "Mais dis donc, le mec qui joue avec Gabin dans le Grisbi, le carré, là." » Personne ne savait son nom mais tout le monde l’avait remarqué. » (6) Déferle alors une multitude de propositions qui cantonnent l’acteur dans la redite. « Voyant ces rôles stéréotypés, Ventura les repoussa tous. Puis, du lot, émergea le projet de Razzia sur la chnouf, mieux élaboré que la plupart des autres. » (7) Ce fut « la seconde chance de Lino » (8) qui, vivement poussé par Gabin, accepte d’autant plus facilement qu’il a sympathisé dès la première rencontre avec Henri Decoin, un ancien sportif, un « critère de qualité. » (7)

Encore marginale, peu développée, la drogue est un phénomène connu du public qui intrigue et fascine. Déjà apparue au cinéma dans les années 40, elle est montrée de façon tout à fait nouvelle dans Razzia sur la chnouf. On découvre alors un univers refermé sur lui-même qui a développé ses codes, ses propres règles. Avec un héros venu de l’extérieur appelé à revoir l’efficacité de la filière et passer l’ensemble de ses troupes en revue, le scénario adopte la forme d’une visite qui aurait Henri pour guide. Nous n’avons qu’à le suivre et parcourir tous les échelons du système, du parrain local (Lisky, interprété par Dalio) à la fabrication, du passeur au revendeur. Le film montre le système économique du trafic avec un véritable souci du détail : un laboratoire caché dans le sous-sol d’un discret pavillon de banlieue, la planque utilisée par un cheminot de la SNCF (une cloison dans les toilettes d’un wagon) ou l’art de la dissimulation des revendeurs (les sachets de drogue entreposés dans les pages d’un annuaire, ou l’échange autour d’un distributeur de bonbons dans le métro). Le film dévoile une réalité invisible qui déploie beaucoup d’efforts pour le rester : les revendeurs protègent l’anonymat des clients quand Henri souhaite les observer au travail. Razzia sur la chnouf met au grand jour une pratique qui concerne la société tout entière : les couches populaires (le cheminot, la marchande de fleurs) comme les classes les plus aisées. La drogue n’est pas un vice de parvenu mais peut être celui de Monsieur ou Madame Tout-le-monde.


En nous immisçant au sein d’un milieu criminel, Decoin semble reprendre certaines caractéristiques du film de Becker, sorti un an plus tôt. Mais si l’on retrouve toujours une structure très organisée conduite par des professionnels ayant du vécu, de l’expérience, cette plongée dans les bas-fonds parisiens de la drogue est moins fantasmatique que le monde des gangsters ou la fraternité mis en valeur dans Touchez pas au grisbi. Razzia sur la chnouf montre une réalité sombre, des actes plus répréhensibles, un milieu rigide, mécanique, exempt d’humanité, où chacun est considéré comme un simple rouage, rien de plus. On retrouve cependant dans l’histoire d’Auguste Le Breton la même violence des rapports humains qui se reflétait dans Touchez pas au grisbi. Ici non plus, il n’est pas question d’amis, guère plus de collègues : la méfiance est permanente, la confiance fragile (comme nous le montrera ironiquement le coup de théâtre final). La proximité avec l’argent affaiblit la cohésion du groupe et peut facilement faire tourner les têtes, détourner de la rigueur du travail, enfiévrer les ambitions personnelles. La soumission à l’autorité est parfois contestée, à cause de la gourmandise potentielle de ces « intermédiaires » on limite la quantité de drogue qu’ils auront à livrer « pour leur éviter la tentation de se débiner avec. » Même souterrain, le business de la drogue fonctionne comme une industrie : en tant que grand patron, Lisky souhaite assainir une filière dont le rendement s’essouffle. Comme à l’usine, Henri mettra donc la pression à tous ses « employés » pour augmenter la productivité et la rentabilité de l’affaire. Et « pas question de baisser les prix ! »

Au-delà d’une description méthodique, ce milieu est scrupuleusement montré comme un monde dangereux où il ne faut pas mettre les pieds. Une fois qu’on y a pénétré, on ne peut plus en sortir, au risque d’y laisser sa vie. C’est ce qui arrive à ces petites mains qui ont accepté de l’argent facile en échange d’un service discret. Mais, réunies sous le sceau du secret et de l’illégalité, elles sont finalement contraintes d’obéir aux ordres des caïds, de suivre les règles du système. Et ceux qui veulent arrêter les frais verront leur souhait exaucé, au sens propre : ils seront purement et simplement éliminés. Comme le précise Lisky au début du film : « Aucun d’eux n’a le droit d’abandonner. Il n’y a qu’une seule façon de quitter l’organisation, vous la connaissez… » Pour appuyer le rejet et apporter un contrepoint moral à la description froide, parfois didactique et peut-être émotionnellement trop neutre de cet univers, les auteurs ont décidé de montrer les victimes de ces trafics : les consommateurs. Symbolisé essentiellement par le personnage de Léa, une vendeuse toxicomane, « junkie avant l’heure » (2), qui nous accompagne avec Henri dans certains lieux obscurs de Paris, le film aborde la dépendance à la drogue de manière frontale. A travers elle, le spectateur est pris à parti devant le spectacle douloureux d’une déchéance. Avec sa dignité perdue, rabaissée par le manque de poudre qui la condamne à petit feu, elle incarne la désespérance du drogué et nous touche par sa détresse. « Hors de forme », comme le lui dit Henri, prisonnière de son addiction, n’ayant plus d’autre réconfort que l’oubli, elle finira par s’abandonner dans un bar clandestin, au milieu d’une faune nocturne exotique et anonyme. Lila Kedrova, totalement en phase avec le réalisme du film, interprète de façon remarquée et poignante cette femme affaiblie et usée. L’actrice a près de 35 ans au moment du tournage : avec le maquillage, elle en paraît au moins quinze ans de plus.

Razzia sur la chnouf se présente comme un « documentaire romancé sur la drogue reflétant un souci d’authenticité et un refus des effets qui honorent son auteur. » (1) La mise en scène est précise, instinctive, évite tout glissement vers le spectaculaire. « L’absence d’ostentation, une sorte de pudeur désintéressée dans la façon dont Decoin filme l’ensemble empêchent le film de sombrer dans l’anecdote et lui assurent une patine respectable qui, sans égaler Becker, mais avec parfois le souci de l’imiter, apportent au propos une densité froide et dérangeante. » (2) L’utilisation de la musique est, par exemple, assez rare : seules quelques notes reviennent ponctuellement, utilisées au sein même du décor (un jukebox dans un bar, un orchestre dans une boîte de nuit). Le réalisateur préfère jouer avec les silences : « comme ses protagonistes, Decoin sait se taire, et il sait aussi se faire discret, en parfaite empathie avec un système dont c’est la règle d’or. » (7) Avec un sens du rythme et peu de temps morts, le film témoigne du goût de la vitesse de Decoin, vestige de son passé sportif. Comme le souligne Michel Deville, son assistant-réalisateur pendant plusieurs années : « Chaque film était un match, il fallait le gagner. » Le parti pris documentaire oblige cependant à des concessions scénaristiques qui sacrifient les personnages à la peinture minutieuse du réseau souterrain de la drogue, tel qu’il se pratique à l’époque sur le sol français. La romance  entre Henri et Lisette (interprétée par Magali Noël) sera la seule réelle incartade vers un cinéma plus traditionnel, assumée pour souligner l’humanité et l’empathie du personnage de Gabin. On incluera également, juste ce qu’il faut, la présence policière dans le film (c’est d'ailleurs l'une des premières fois que l’on montre un policier infiltré dans le cinéma français). Si la critique lui a souvent reproché de ne pas avoir de style propre ou une constance dans les thèmes abordés, les films de Decoin témoignent en tout cas « de son goût du cinéma et du fait qu’il regarde avec enthousiasme le cinéma de son temps », comme le souligne le critique Jacques Fieschi. Decoin a une certaine capacité à retranscrire l’air du temps, à représenter l’atmosphère d’une époque. Ainsi Razzia sur la chnouf, comme les films estampillés "Série Noire", accompagnent une montée du réalisme de la violence à l’écran, « une dégradation morale accrue des personnages, une dépravation aggravée des bandes criminelles. » (9)

« En publiant le roman de Simonin, la Série Noire ouvrait une veine qui allait inspirer largement le cinéma français. » (1) Jean Gabin allait, dans les années à venir, notamment avec le réalisateur Gilles Grangier, s’installer dans une certaine routine et le même genre de rôles. En même temps que le filon commence à s’épuiser au cinéma (pas moins de cinq adaptations dans les années 50), et loin de s’appesantir derrière un simple phénomène de mode, la collection Série Noire saura se renouveler. Continuant à être un vivier de talents, elle accueillera une nouvelle génération d’auteurs qui, dès 1958, feront encore évoluer le genre. On parlera alors de la déchéance du gangster, abordée notamment par José Giovanni dans Le Deuxième souffle, Le Trou ou Classes tous risques...

(1) "Le cinéma policier français", François Guérif (Editions Henry Veyrier, 1981)
(2) "Henri Decoin", Yves Desrichard (BiFi/Durante, 2003)
(3) "Gabin, anatomie d'un mythe", Claude Gauteur, Ginette Vincendeau (Nathan, 1993)
(4) "Gabin, le cinéma, le peuple", Bernard Sichère (Maren Sell Editeurs, 2006)
(5) "Jean Gabin", Christian Dureau (Editions Didier Carpentier, 2009)
(6) "Lino Ventura, une leçon de vie", Clélia Ventura (Editions du Marque-pages, 2004)
(7) "Lino Ventura",  Philippe Durant (éditions Favre, 1987)
(8) "Lino", Odette Ventura (Robert Laffont, 1992)
(9) "L'âge classique du cinéma français", Pierre Billard (Flammarion, 1995)

Source d’information :
"
Dictionnaire du cinéma populaire français", Christian-Marc Bosséno, Yannick Dehée (Nouveau Monde éditions, 2004)

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Par Stéphane Beauchet - le 3 septembre 2012