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Critique de film
Le film

Rapt

(Hunted)

Partenariat

L'histoire

De peur de se faire sévèrement punir, un jeune orphelin de six ans, Robbie, s’enfuit de chez ses parents adoptifs après avoir involontairement mis le feu aux rideaux. En trouvant refuge dans une cave, il se trouve nez à nez avec un homme, Chris, venant à l’instant d’assassiner l’amant de sa femme. De peur que l’enfant parle, Chris le prend avec lui et c’est un périple à travers l’Angleterre qui commence, de Londres aux landes écossaises. Une amitié se noue entre les deux ‘hommes’ alors que la police poursuit sa traque pour retrouver le meurtrier et le fugueur.

Analyse et critique

Quel plaisir de découvrir grâce à leur sortie sur notre support favori, d’excellents films comme celui qui nous concerne, qui seraient autrement tombés dans l’oubli alors qu’ils ne le méritaient certes pas ! Il faut dire que le cinéma anglais des années 50 reste encore aujourd’hui assez méconnu. Mais contrairement au cinéma hollywoodien qui arrivait à son apogée lors de cette décennie, le cinéma anglais subissait alors une forte crise économique et artistique, le 7ème art en Angleterre ayant du mal à rivaliser avec la nouvelle ‘petite lucarne’ et l’inspiration des scénaristes étant un peu retombée. Alors que les années 40 voyaient émerger des cinéastes aussi talentueux que David Lean (Brève rencontre, Oliver Twist…), Carol Reed (Huit heures de sursis, Le troisième homme…) ou le duo Michael Powell- Emeric Pressburger (Les chaussons rouges, Le narcisse noir…), et que les grandes compagnies ‘Rank’, ‘Korda’ et ‘Les Archers’ rivalisaient de talents, le cinéma anglais s’enlise au début de la décennie suivante et les stéréotypes fleurissent sur les écrans. Rien d’extraordinaire ne sort si ce ne sont quelques fleurons de la comédie ‘british’, ceux de Alexander Mackendrick, Robert Hamer et Charles Crichton justement. Le cinéma anglais assez sclérosé de ce début des années 50 est donc encore quasiment invisible aujourd’hui. Il trouvera un nouveau souffle avec la résurrection et le recyclage des grands mythes du fantastique par les productions de la Hammer avec Terence Fisher comme chef de file, ainsi, qu’au début des 60’s, par l’éclosion du ‘Free cinéma’, menée par John Schlessinger, Lindsay Anderson et consorts, qui va secouer l’establishment comme la Nouvelle Vague va le faire en France.…

Entre ses deux comédies les plus célèbres dans la meilleure tradition de l’humour ‘british’ que sont De l’or en barres et Tortillard pour Titfield, Charles Crichton réalise ce petit suspense rondement mené. Le générique se déroule avec en fond sonore, une musique stridente, angoissante et très rapide qui met immédiatement le spectateur dans l’ambiance. Ce même thème, d’une efficacité redoutable, redémarre dès la première image du film : un fulgurant prologue qui fait immédiatement haleter le spectateur à la suite de ce petit garçon qui court à perdre haleine dans les rues du Londres d’après-guerre en reconstruction. Après avoir failli se faire renverser par une carriole tirée par des chevaux, le voilà qui pénètre se réfugier dans une cave. Immédiatement, une main le saisit : un homme hirsute et angoissé se trouve déjà à cet endroit. Le visage envahi par la peur, l’homme entraîne l’enfant à sa suite. La caméra les regarde sortir tout en faisant un travelling arrière qui dévoile à l’avant plan, un cadavre encore tout chaud. Tout ceci se déroule en un peu moins de deux minutes et nous avons déjà tout compris de la situation qui se profile. Etonnante première scène formidablement filmée, utilisant à merveille les décors extérieurs d’un Londres très bien photographié : tout au long de ce film assez court (il ne dépasse pas les 1h20), la mise en scène, misant sur l’efficacité visuelle, le style des images oscillera entre deux styles : celui de l’école documentariste des années 30 (les images des travailleurs partant à l’usine au petit matin, les scènes de l’arrivée des bateaux de pêches…) et les cadrages plus sophistiqués et formalistes (dans le bon sens du terme) à la Carol Reed. De la part de ce metteur en scène, la surprise est de taille et la réussite est au rendez-vous : on peut même affirmer qu’Alfred Hitchcock n’aurait pas renié la première demi-heure ponctuée de scènes à suspense : comment l’homme avec l’aide de l’enfant va tenter d’aller récupérer de l’argent dans son appartement, alors que celui-ci est surveillé par la police ?

Point de psychologie ni de sentimentalisme là où nous pensions les attendre au tournant. Le réalisateur évite le pathos dans lequel il aurait pu facilement tomber avec le personnage du petit garçon. Il faut dire que le petit Jon Whiteley est stupéfiant de naturel et vraiment attendrissant de naïveté : c’est certainement pour cette raison que Fritz Lang le choisira 3 ans plus tard pour en faire l’inoubliable héros aux côtés de Stewart Granger du sublime Les contrebandiers de Moonfleet. Point de mièvrerie donc et très peu de dialogues, ce qui ne rend pas pour autant ce film froid et austère. Les personnages nous deviennent même vite assez proches. Dirk Bogarde, dans son premier rôle d’importance, est formidable dans la peau de ce personnage violent et nerveux, qui s’humanisera au contact de cet enfant, ce dernier ne voulant pour rien au monde le quitter pour retourner chez ses parents adoptifs qu’il n’aime pas (et pour cause). Aucuns clichés pour tous ce qui concerne les seconds rôles : l’épouse du ‘héros’ est une femme adultère, nymphomane mais toujours aimante ; les tenanciers de l’hôtel ne sont pas des ‘Thénardiers’ comme souvent dans ce genre de films mais s’ils cherchent à avertir la police, ils ne le font par méchanceté ni dans un but de dénonciation mais par bonté d’âme croyant l’enfant en danger entre les mains du ravisseur ; le frère de Chris, chez qui les deux fuyards se réfugient après de longues et usantes marches à travers les landes écossaises, refusera de les laisser se reposer chez lui de peur de perdre sa respectabilité auprès des habitants du village…Et tous les ‘petites gens’ gravitant autour des personnages principaux sont décrits eux aussi par le réalisateur et le scénariste avec attention, humanité et respect. Comme on peut s’en rendre compte, ce voyage initiatique est ponctué de scènes qui vont à l’encontre de ce qu’on pensait y trouver et ce, jusqu’à la scène finale sobre et émouvante, remarquablement montée et supportée encore une fois par un beau thème musical mais dont nous ne déflorerons pas ce qu’il s’y passe.

Même si la seconde partie du film pêche un peu plus par quelques baisses de rythmes sans conséquences, le film se laisse voir avec énormément de plaisir d’autant plus que le côté visuel est fortement mis en avant par le metteur en scène. Il pourrait presque rivaliser avec une autre oeuvre plus récente dont l’histoire est très proche de celle de Rapt et dont nous pourrions raisonnablement penser qu’elle s’en est inspirée : un film ample et lyrique, émouvant et angoissant, réflexion sur la violence et l’amitié, le fameux et superbe Un monde parfait de Clint Eastwood. Cependant, il serait étonnant qu’un quelconque spectateur puisse rester hermétique devant ce très beau film anglais qui a vraiment tout pour plaire au plus grand nombre et à tous les âges. A signaler que dans les années 80, Charles Crichton réalisera son film le plus célèbre, et à juste titre, le drolissime Un poisson nommé Wanda.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 15 avril 2003