Menu
Critique de film
Le film

Rage

(Rabid)

L'histoire

Suite à un accident en pleine campagne, Rose (Marilyn Chambers), jeune motarde, est transférée d’urgence dans l’hôpital le plus proche... une clinique de chirurgie esthétique. A son réveil, elle se découvre dotée d’un étrange appendice situé sous son aisselle dû à une greffe hasardeuse et d’un irrépressible besoin de consommer du sang humain par ce nouvel organe. C’est le début d’une épidémie de rage dont elle est le foyer originaire.

Analyse et critique

Tout comme Frissons, le premier film de son auteur, Rage existe grâce à un système d’impositions montréalais qui ne fit pas long feu, permettant à de grandes fortunes de se détaxer en échange d’investissements culturels. Ces deux productions sont donc tournées à Montréal et non Toronto, ville natale du cinéaste, en territoire bilingue et catholique, climat plus permissif (ou du moins plus propice à des productions à la marge) qu’en terres protestantes anglo-saxonnes. Films d’exploitation, Frissons et Rage tiennent de l’anomalie dans ce créneau en cela qu’ils profitent de la "générosité" de la haute société canadienne (ce que ne manqueront pas de lui reprocher des détracteurs l’accusant de salir l’image du pays aux frais du contribuable), David Cronenberg n’ayant jamais fait ses écoles dans les écuries classiques du genre, tel chez Roger Corman.

Financés de la même façon, durant le même creux de la production locale (automne-hiver), tout porte à voir en ces deux projets un diptyque inséparable : même sujet (la contamination de Montréal par une infection proche du sexuellement transmissible (1)), communauté d’acteurs pour les secondes rôles, même style fauché mais témoignant d’une belle maîtrise, même manière de confronter une région paisible à ses tabous, même humour froid (les pittoresques locataires de Shivers, l’ironie sourde de Rage à montrer des clients de chirurgie plastique obsédés par leur apparence alors qu’eux-mêmes n’ont rien d’Apollons (2)). Même cadre médical surtout, un ordinaire clinique d’où surgit l’horreur, au-dedans des corps. En cela, ces premiers essais témoignent d’une parenté certaine avec les zombies de George Romero, où le quotidien tourne au cauchemar dans un réalisme dénué d’effets gothiques ou baroques. Même centralité des corps, paysages centraux de la mise en scène. Le paquetage en un double-coffret collector DVD par Metropolitan encourage encore en francophonie ce rapprochement organique des deux films. Ils ont pourtant d’importantes différences : Frissons se passait en intérieur, dans un huis clos agissant comme la métaphore d’une société confortablement repliée sur elle-même, Rage multiplie les lieux de tournage, dans une ambition quasi-documentaire de capter le chaos d’une infection à grande échelle. Se nourrissant de la révolution sexuelle, Frissons montrait dans son final une armée de citoyens transformés en jouisseurs quittant l’immeuble insulaire contaminé pour partir à l’assaut de la ville, mais cette invasion semblait plus une goguenarde promesse qu’une menace pour l’humanité. Or ce n’est plus tant Reich, théoricien majeur de la fonction de l’orgasme, que Cronenberg convoque (Frissons regorge d’allusions au personnage et à ses thèses) que Freud, dont L'interprétation des rêves est lue par une des victimes - la pulsion de mort qui vient à bout d’une civilisation débordée par ses refoulements plus que la confiance en la libération des mœurs. Plus encore, l’infection permet ici un redoublement du contrôle social par une loi martiale entrant en vigueur et annonçant, si le continent n’est pas balayé par la maladie mortelle, une tyrannie sécuritaire prochaine. Cette vision d’un bio-pouvoir en marche rapproche le propos du film des inquiétudes contemporaines d’un Foucault, témoignant du versant pessimiste du cinéaste.


On serait aussi porté à dire que "tout Cronenberg" est contenu dans ses deux premiers longs métrages, charriant les thématiques connues du metteur en scène et annonçant tant son sens du cauchemar ordinaire que de la tragédie domestique. Frissons et Rage sont deux bornes majeures de l’ « inner terror » (mention qui revient sur toutes les affiches de ses premiers films), où le monstre n’est plus au dehors mais à l’intérieur, l’humain devenant l’hôte du mal, sa liberté disparaissant progressivement devant une pulsion incontrôlable, une rage qui en fait un loup pour son prochain et un danger pour soi-même. -Soi, mais les enragés sont-ils encore eux-mêmes ? Non pour la masse des infectés, oui pour la première porteuse du virus, Rose (Marilyn Chambers), fleur du mal, premier personnage tragique du metteur en scène, luttant pour ne pas anéantir ses proches en assouvissant sa pulsion.- Là encore, si tout est là, tout n’y est pas entièrement. La terreur intérieure se propage de façon virale, sur un mode qui doit beaucoup à Romero (les dernières images évoquent The Crazies, la lente marche altérée des mangeurs de chair vient directement de sa Nuit des morts-vivants) et il faudra attendre The Brood pour que son cinéma donne la pleine mesure de son ambition organique. Quelque chose de plus secret est déjà entier cependant dans Rage, la paradoxale douceur de certains moments de violence gore, le vampirisme d’une jeune femme jouant non seulement comme une métaphore transparente de la nymphomanie mais comme l’aveu d’un besoin d’affection (la façon dont elle enserre ses proies) inassouvissable dans l’acte. Nul cinéaste ne poussera plus loin l’intrication de la brutalité et de l’intime dans les gestes, troublante ici quand les spasmes et les convulsions des proies s’apparentent à un bien étrange orgasme dû à un appendice phallique. Ces assauts sont brefs, filmés de façon elliptique, il s’en dégage une mélancolie qui dérègle ce qu’on estime devoir ressentir devant le "tout sexuel" un peu volontariste de ses premiers films.


C’est qu’il y a dans Rage ce qui manquait peut-être à Frissons, un corps central. Forts du succès du premier film de leur poulain, ses producteurs veulent faire passer son deuxième à la vitesse supérieure. Voulant une star sans avoir les moyens de s’en payer une, ils décident de s’en offrir une alternative, Marilyn Chambers, soit une actrice porno qui avec un peu de chance ramènerait sa fan-base dans les salles. Ce transfuge du X au B annonce à son corps défendant des tentatives futures de la radicalité cinématographique de faire bouger les lignes entre cinéma porno et traditionnel en invitant des hardeurs chez les auteurs (Ovidie et HPG chez Bonello, Rocco Siffredi chez Breillat, Sasha Grey chez Soderbergh, James Deen chez Schrader). Le côté girl next door de Marilyn Chambers lui permet de s’insérer sans heurts parmi les autres comédiens tout en investissant ses apparitions d’un imaginaire érotique, le film poussant la perversité jusqu’à la faire pénétrer dans une salle porno convertie en lieu de drague portant le nom d’un de ses succès (Eve). (3) Très bonne comédienne, sinon imposée, du moins fortement suggérée par la production, elle investit l’œuvre d’un trouble supplémentaire. Le projet eût pris une direction toute autre si Cronenberg s’était fixé sur son premier choix, Sissy Spacek découverte chez Terrence Malick, Marilyn Chambers passant au détour d’une rue devant l’affiche de Carrie, autre drame d’une jeune femme terrorisée par les effets de son corps. On oublie presque jusqu’à leur confrontation finale le compagnon à sa recherche (Frank Moore), acteur d’une certaine fadeur, à la morosité proche de celle du médecin lui aussi privé de tout sens de l’humour de Frissons, deux comédiens un peu délaissés par un cinéaste trahissant ainsi le peu d’estime qu’il a pour la norme que ces hommes sans qualités sont censés représenter.


Rage est à son meilleur quand Cronenberg se rapproche au plus près de son personnage de prédatrice et de victime (les attaques de la grange et du jacuzzi filmées comme des actes d’amour, son enfermement volontaire dans une salle de bains, recroquevillée sur le carrelage et tentant de donner le change à travers la porte malgré le sevrage, sa mort au bout du fil), témoignant d’une singulière empathie pour ce qui chez d’autres n’aurait été vu que sous l’angle du monstrueux. Un humanisme inattendu qui ne voit pas tant l’inhumanité dans ce qui déchire le civilisationnel que dans la répression que ce débordement appelle (l’amertume glaçante des dernières images quand le corps de Rose retrouvé dans les poubelles est envoyé sans autres formes de rituel à la voirie). Le cinéma de Cronenberg, avant de se déployer, a commencé avec comme horizon une révolution sociale et des mœurs. Porté ici par cette contradiction vivante qu’est Rose, que les tenants de l’ordre ne savent traiter que comme un déchet. Rage, comme Frissons, est l’œuvre d’un jeune homme révolté jusqu’à l’écœurement par le puritanisme ambiant. Ce qui pourrait le dater retrouve une troublante actualité à une époque où le puritanisme effectue un retour en force (d’autant plus pernicieux, qu’il se prétend libéré), provoquant le spectateur en mettant à l’épreuve sa propre rage. Nulle agit-prop, David Cronenberg agit dans le calme rageur. Il y en a pour trouver cela glacé, sans affects. Loin de tout sentimentalisme (et du prix qu’il fait payer aux sentiments, qui à force d’être survendus finissent par ne plus être pris au sérieux par personne), Rage marque chez son auteur la naissance d’une veine empathique.


(1) Un critique nord-américain reprochera plus tard dans une tribune le plus sérieusement du monde à Cronenberg d’avoir inventé le SIDA. Son cinéma provoque souvent ce genre de reproches cryptiques à la limite du compréhensible.
(2) Cette forme d’ironie trouve son expression la plus franche aujourd’hui chez Quentin Dupieux, dont le premier long, Steak, ne cache pas sa dette aux deux premiers opus de Cronenberg (les Chivers, la clinique de chirurgie esthétique).
(3) De façon plus anecdotique, une tentative de single disco de Marilyn Chambers (Benihana) passe à la radio de son petit ami.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 19 février 2013