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Critique de film
Le film

Quels seront les cinq ?

(Five came back)

Partenariat

L'histoire

Un avion de la Silver Queen s’envole pour le Panama avec douze passagers à son bord. Après une escale au Guatemala, l’appareil repart, doit faire face à une tempête tropicale et se crashe au cœur d’une jungle inhospitalière et peuplée d’Indiens chasseurs de têtes. Les passagers s’organisent alors pour réparer l’avion et dégager une piste. Mais les dégâts sont importants et les pilotes ne peuvent garantir le retour de tous les voyageurs...

Analyse et critique

Quels seront les cinq ? est un film d’aventures de 75 minutes souvent considéré comme un modèle de série B. Produit par la RKO, ce long métrage est réalisé en 1939 par John Farrow. Si ce metteur en scène et scénariste d’origine australienne a dirigé son premier film en 1937, il a pourtant déjà une solide expérience derrière la caméra. De Men in Exile (son premier long) à Quels seront les cinq ?, il a réalisé pas moins de onze films en l’espace de trois ans ! Parmi ces titres, retenons Le Saint contre-attaque, l’un des meilleurs épisodes de la série du Saint, et Quels seront les cinq ?, le sujet de notre chronique.

Doté d’un budget particulièrement faible (225 000 dollars), Quels seront les cinq ? fait figure de petite série B au sein des productions RKO de cette époque. Produit avec efficacité par Robert Sisk, le film sort sur les écrans américains le 23 juin 1939 et remporte un vif succès tant public que critique. Pour Frank Nugent du New York Times le film est « excitant comme une boule de flipper » et  « explosif comme une bombe aérienne ». Le public est entièrement de cet avis et se rue dans les salles : Quels seront les cinq ? dégage 262 000 dollars de profits !

Suite à ce succès, le film fera l’objet de remakes au Mexique et aux Etats-Unis. A l’instar d’Alfred Hitchcock pour L’Homme qui en savait trop, John Farrow réalisera lui-même cette nouvelle version américaine (Les Echappés du néant, 1956) avec Robert Ryan, Anita Ekberg et Rod Steiger en têtes d’affiche. Malgré le beau succès de Quels seront les cinq ?, le film de la RKO est malheureusement peu connu aujourd’hui. Son édition DVD permet néanmoins de le découvrir et de lui donner un nouveau souffle...

Tout d’abord, Quels seront les cinq ? est bien typique des productions RKO de l’époque. Doté d’un faible budget mais d’un savoir-faire évident, ce film fait appel à quelques uns des meilleurs artisans du studio. En tête de cette troupe citons d’abord Nicolas Musuraca, célèbre directeur de la photographie de La Féline, La Griffe du passé ou encore de La Femme aux maléfices. Il signe ici une photographie contrastée et éclaire la jungle avec parcimonie, laissant ainsi de larges zones d’ombre d’où le danger menace d’émerger à chaque instant. Roy Webb est également de la partie : véritable forçat du studio, il compose des musiques de films à la chaîne (à titre d’exemple, il a travaillé sur 25 films en 1939 !) et le fait toujours avec talent, c’est notamment le cas sur Quels seront les cinq ? Enfin, John Farrow est donc à la baguette et dirige son équipe avec un savoir-faire indéniable. Contrairement à sa réputation de maniériste, il ne cherche pas le plan séquence à tout prix et fait preuve d’une sobriété efficace. On notera bien quelques petits artifices "hitchcockiens" (un raccord de montage entre deux décors par l’intermédiaire d’une fougère par exemple) mais ils restent suffisamment rares et plutôt bien employés. Autre point positif : John Farrow se concentre sur ces protagonistes et ne filme jamais la tribu des coupeurs de têtes. Comme le feront Jacques Tourneur et Val Lewton quelques années plus tard, la menace est évoquée sans être montrée. John Farrow filme des mouvements de feuillages, laisse entendre les tambours des ennemis mais ne montre pas leurs visages. De ce point de vue, la scène finale pendant laquelle les "sauvages" arrivent sur le camp est absolument remarquable (mais nous n’en dirons pas plus afin de préserver toute surprise !).

Quels seront les cinq ? tire également son efficacité d’un scénario remarquablement construit. Ecrit à trois mains par Nathanael West, Jerome Cady et Dalton Trumbo, ce script est à la fois subtil et rondement mené. Doté d’une dramaturgie en trois actes parfaitement équilibrés, ce scénario commence par une exposition des personnages des plus classiques. Un groupe de douze protagonistes à la caractérisation bien définie monte à bord d’un avion et s’envole vers une aventure surprenante et périlleuse. Le second acte les voit plonger au cœur d’une péripétie qui va révéler leur vraie nature. C’est sur le terreau de la jungle sud-américaine que les conflits vont surgir et donner lieu à des situations de plus en plus tendues. Enfin, le troisième acte permet à l’intrigue de se dénouer à travers un climax particulièrement bien amené. Les personnages se retrouvent face à des dilemmes pour le moins douloureux, dans lesquels l’idée de sacrifier sa vie pour répondre à des valeurs morales se pose. L’identification du spectateur aux personnages et la compassion ressentie fonctionnent à plein grâce à une caractérisation efficace. Et si les deux premiers actes sont menés de manière assez classique, c’est dans l’écriture du dernier segment (et grâce à sa réalisation, bien évidemment) que le film prend tout son intérêt !

Ce scénario propose également des dialogues remarquablement écrits et développant une idéologie empreinte de justice et d’humanisme. Rien d’étonnant là-dedans quand on sait que Dalton Trumbo (auteur de Johnny s’en va en guerre et l’un des dix d’Hollywood) était à l’œuvre. A titre d’exemple, ce sentiment prend toute sa force lorsque Vasquez (l’anarchiste condamné à mort) déclare au Professeur Spengler (venant de faire preuve d’un acte d’héroïsme) : « S’il y avait plus d’hommes comme vous, il y en aurait moins comme moi », ou toujours ce même Vasquez s’interrogeant quand à la façon dont il va mourir : « La pendaison est une mort déplaisante. Un homme pendu meurt toujours seul. Je préfère mourir en compagnie d'honnêtes citoyens comme vous. » La diversité des personnages présentés et la situation dans laquelle ils sont plongés incitent ces derniers à mener des réflexions assez intéressantes. Attention toutefois, nous ne sommes pas plongés dans un drame Bergmanien, Quels seront les cinq ? reste avant tout un film d’aventures et de divertissement, mais il réussit à instiller un suspense et une tension au sein d’un espace restreint qui n’est pas sans rappeler le Lifeboat d’Alfred Hitchcock.

Enfin, le film fonctionne grâce à une troupe de comédiens d’expérience. Certes, le casting de Quels seront les cinq ? n’a rien de clinquant mais il est composé de véritables talents. On y remarque notamment Lucille Ball dans le rôle d’une showgirl dépressive. Star de la télévision dans des émissions comiques, elle offre ici une toute autre facette de sa personnalité avec un rôle au final assez grave. John Carradine est également de l’aventure et interprète Crimp, un agent du gouvernement violent et alcoolique. Le comédien que l’on a adoré chez John Ford (Je n'ai pas tué Lincoln, Les Raisins de la colère) campe ici un personage détestable et le fait avec maestria ! Enfin, nous notons également les belles performances de Joseph Calleia dans le rôle de l’anarchiste Vasquez et de C. Aubrey Smith, figure classique du patriarche anglais, absolument délicieux dans le rôle du Professeur Henry Spengler.

Quels seront les cinq ? demeure aujourd’hui un excellent divertissement dont les qualités d’écriture, de mise en scène et d’interprétation sont intactes. Cette production RKO reste bien évidemment une série B et ne fait pas preuve d’une ambition débordante sur le plan formel. Mais ce film est la preuve qu’avec peu de moyens, mais un vrai savoir-faire et beaucoup d’idées,  le cinéma peut nous offrir de belles petites surprises. A découvrir absolument donc...

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 30 août 2012