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Critique de film
Le film

Quelques jours de la vie d'Oblomov

(Neskolko dney iz zhizni I.I. Oblomova)

L'histoire

A trente-cinq ans, Ilya Ilich Oblomov (Oleg Tabakov) passe ses journées dans son domaine à ne rien faire, sinon dormir et s’empiffrer, ayant désespéré de son avenir, dégoûté de la compagnie des hommes. Il reçoit la visite de son meilleur ami d’enfance, Stoltz (Yuri Bogatyryov), homme du monde et d’aventures qui est en tous points son opposé. Dépité par l’état de son ami, il entreprend de le sortir de la neurasthénie en le mettant au régime et l’introduisant dans les meilleurs salons. Oblomov rechigne, jusqu’à ce qu’il fasse la connaissance d’Olga (Yelena Zolovey), pimpante jeune femme que Stoltz lui a présenté. Amoureux fou, il est pourtant incapable de s’engager auprès d’elle, qui pourtant n’attendrait que cela.

Analyse et critique


De St-Laurent à Listen Up Philip en passant même par les proies nocturnes à la périphérie de Glasgow d’une créature venue d’ailleurs dans Under the Skin, jusqu’à un cinéaste maintenu loin des siens persécutés (Eau Argentée – Syrie Autoportrait), 2014 semble être l’année des hommes isolés. Il y a dans ce contexte une forme d’évidence à voir une figure littéraire marquante de l’isolement bénéficier d’une ressortie en salles dans son adaptation cinéma. Oblomov, roman d’Ivan Gontcharov, est d’abord un personnage iconique : au milieu de sa trentaine, ayant d’ores et déjà déçu tous les espoirs, il demeure alité en son manoir, négligé et plein d’embonpoint, payant comme il peut un fidèle domestique qui lui prépare des mets trop lourds à base de viandes fortes. Cet homme qui ne saurait même enfiler ses chaussettes seul, n’entretient plus d’espoir ni en la vie de l’esprit ni en la compagnie humaine, a renoncé et à son propre bonheur et à celui de ses contemporains à travers leurs vaines occupations. Un de ces êtres déphasés que produisent pour leur malheur les époques de transition. Un archétype national si marquant que Lénine ira lui-même en son temps jusqu’à fustiger « l’oblomovisme » de certains de ses pairs. Contre l’intellectualisme autant que l’engagement ou les mondanités, il incarne un sentimentalisme russe désespéré, proche du nihilisme. Oblomov ne trouve de joie et de réconfort que dans ses souvenirs d’enfance, où l’affection d’une mère dévouée (mais morte depuis) plane sur le moindre évènement.


C’est de son enfance que lui viendra une possible échappatoire. Oblomov, en effet, a pour meilleur ami un ancien camarade de jeu, Stoltz, dont le tempérament est parfaitement contraire au sien : d’origine allemande, rompu aux mœurs et coutumes de l’Ouest, c’est un homme bien en vie, charismatique, passionné par les voyages et les salons. Les amitiés entre personnalités si dissemblables n’étant ni si rares, ni les moins estimables qui soient. Affligé par l’état de son ami, il décide de le prendre sous son aile pour un voyage fait de galas, de hammams hivernaux… et d’une nourriture plus saine et moins calorifique que le gras sur gras des bortschs qui alourdissent Oblomov. Ce ne sera qu’un demi-succès, jusqu’à ce qu’Ilya Ilich ne fasse la rencontre d’Olga, jeune femme qui le bouleversera (incarnée par la muse d’alors de Nikita Mikhalkov, Elena Solovey). Son indécision, une incapacité foncière à se déclarer, l’empêcheront toutefois d’entreprendre une vie de couple avec elle. Ce sera Stoltz qui, finalement, lui demandera sa main.


Lâcheté ou sacrifice ? Les deux à la fois : l’image de soi d’Oblomov étant si basse qu’il ne considère pouvoir faire le bonheur d’Olga et préférant la voir dans les bras d’un autre qu’il estime. Au-delà d’un cas psychosociologique illustrant la spirale vicieuse de la déception et de la solitude, Oblomov est devenu un héros paradoxal de la culture russe, le représentant d’une sentimentalité faisant fi du sens commun. A figure patrimoniale, metteur en scène patrimonial. En vingt-cinq films réalisés entre la fin des années 60 et aujourd’hui, Mikhalkov, avec une régularité résolue, construit une mythologie nationale faite de datchas, de châles et de larmes chaudes qui viennent si facilement. Du soviétisme à l’ère Poutine, Mikhalkov a occupé une place de cinéaste officiel dont l’inaltérable persistance au sommet à travers les aléas de la vie politique mouvementée de sa nation lui vaudra une peu flatteuse réputation de laquais des gouvernements successifs. C’est aussi que la Russie que Mikhalkov explore – ou mythifie - invariablement depuis ses débuts tient lieu d’horizon à la fois perdu et comme en constant appel de redécouverte. Plus que tout autre, avec tout l’embarras et la circonspection qu’il est permis d’en concevoir, il est le cinéaste de « l’âme russe », le légataire d’un XIXème siècle dont lui et d’autres furent pour une large part les inventeurs au suivant. Quelques jours dans la vie d’Oblomov (ce qui en fait titre intéressant pour les « non-mikhalkoviens » dont nous sommes) agit comme une critique interne de ce mouvement de nostalgie revendiquée.


Il y a d’abord un défi classique de la modernité : comment, sans être ennuyeux, filmer l’ennui ? En une première partie, il isole au maximum son personnage, par des plans fixes, larges, le révélant alors qu’il se morfond allongé sur son canapé. Les pièces semblant trop grandes pour les personnages durant tout le film, révélant un regard politique sur une aristocratie déclinante à qui l’Histoire se chargera de faire son sort. Des flash-backs viennent aérer cette étouffante inaction, mais leur  caractère extatique semble si gonflé qu’ils finissent par eux-mêmes appeler un mouvement de recul. La mise en scène de Mikhalkov procède de l’outrance, autant dans le pathos que la cocasserie, deux affects surchargés qui s’épanouiront dans une seconde partie frémissante (voir une scène d’amour électrique sous une terrasse orageuse, moment le plus fragile, mais aussi le plus émouvant, du film). La partition d’Eduard Artemiev vient encore souligner ce mouvement lyrique, s’inscrivant dans des choix esthétiques parfois proches de la pompe (conclure par un enfant courant dans les prés sur du Vincenzo Bellini…). Mikhalkov excelle dans les moments paroxystiques, telle cette euphorique promenade à vélo promettant l’accord de trois cœurs qui ne s’accomplira pas. Quelques jours dans la vie d’Oblomov est un plaidoyer pour les affects entiers, s’accomplissant au risque occasionnel d’une forme de conventionnalité. Même vouées à l’échec, mieux vaut l’extase, la fuite en avant, que la morosité assoupie des hommes qui trop longtemps dans leur vie ont dormi.


« Bien plus, comme un homme divinement distrait, absorbé en lui-même, aux oreilles duquel viennent de retentir à grands coups les douze coups de midi, et qui, brusquement éveillé, se demande « qu’est-ce qui vient au juste de sonner ? » - ainsi arrive-t-il que nous nous frottions les oreilles, après coup en nous demandant tout étonné : « qu’est-ce donc que nous avons au juste vécu ? » - ou même « qui sommes-nous au juste ? » Et nous essayons alors – après coup, comme je viens de le dire, de faire le compte des douze sons de cloche vibrant, de notre expérience, de notre vie, de notre être – hélas ! sans trouver de résultats juste… Nous restons nécessairement étrangers à nous-mêmes, nous ne nous comprenons pas, nous ne pouvons faire autrement que de nous prendre pour autre chose que ce que nous sommes. Pour nous, vaut de toute éternité la formule : « chacun est à soi-même le plus lointain », à notre propre égard, nous ne sommes pas des « chercheurs de connaissance ». » (F.W Nietzsche, Généalogie de la Morale)

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : BABA YAGA FILMS
DATE DE SORTIE : 29 OCTOBRE 2014

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 7 novembre 2014