Menu
Critique de film
Le film

Quatre-vingt-treize

Partenariat

L'histoire

En Bretagne, durant la Révolution, Gauvain, le neveu du marquis de Lantenac, devient l’ami de Cimourdain, un prêtre qui soutient le mouvement révolutionnaire. Lantenac part en Angleterre pour prendre ensuite la tête des Chouans pendant que Gauvain rejoint l’armée révolutionnaire...

Analyse et critique

Au début du mois de juillet 1914, la Société Cinématographique des Auteurs et Gens de Lettres (SCAGL), l’unité de production au sein de Pathé chargée de produire des adaptations de la littérature française, décide mettre en production Quatre-vingt-treize  de Victor Hugo. Il est prévu pour avoir une longueur de 2000 à 3000 mètres comme Les Misérables (1912). Une fois de plus, le témoignage de l’opérateur Pierre Trimbach est précieux. Grâce à lui, nous savons que le film a été tourné en partie dans les studios Pathé de Vincennes et que certaines scènes d’envergure sont tournées en extérieurs : l’équipe technique se déplace dans une carrière de Maisons-Alfort. On y apporte des éléments de décors pour tourner la grande scène de l’incendie du château de la Tourgue. Le lendemain matin à 7 heures, plus de 100 figurants costumés en Vendéens et en soldats de la République arrivent sur place. Ils tournent la scène de l’assaut de La Tourgue dont le carnage est reconstitué avec un grand réalisme. Alors qu’ils se reposaient avant de commencer la scène de l’incendie, Capellani arrive en taxi pour leur annoncer la mobilisation générale. Tous les techniciens et les figurants sont profondément affectés. Rapidement tout le monde entonne La Marseillaise. Ils doivent démonter le décor et rentrer au studio, laissant le film inachevé.

En 1915, Capellani part pour les Etats-Unis et la SCAGL demandera à André Antoine de terminer le film en 1919. L’apport de ce dernier est difficile à déterminer. Selon son fils, André-Paul Antoine, il n’aurait tourné que l’épisode final de l’assaut de La Tourgue ainsi que quelques extérieurs. Il a par contre supervisé le montage. Le film aurait été terminé plus tôt s’il n’avait eu maille à partir avec la censure. En effet, en pleine guerre, le traitement de la guerre civile vendéenne a été considéré comme un sujet trop brûlant pour le public. Le film ne fût donc distribué en salles qu’en 1921. En sept ans, le cinéma avait fait un bond de géant en terme de grammaire filmique et de montage. Mais, cependant, Antoine note qu’il était resté "actuel" malgré les années écoulées. Sa puissance dramatique reste tout aussi évidente de nos jours.

Quatre-vingt-treize est un oeuvre très ambitieuse de 2h45 qui adapte le roman de Victor Hugo avec succès. Les cinéastes réussissent à nous montrer l’évolution des personnages emportés dans le tourbillon de l’histoire. La Révolution va être un révélateur des hommes et de leur conscience. Les trois personnages principaux sont tous animés par leur foi et leurs idéaux. Le marquis de Lantenac est un royaliste pur et dur qui va rejoindre les Chouans et devenir leur chef. Il agit sans état d’âme et fait fusiller des femmes si nécessaire. Son neveu Gauvain était d’abord un nobliau oublieux de son environnement jusqu’à ce que le prêtre Cimourdain lui fasse découvrir Jean-Jacques Rousseau. Cette lecture lui ouvre les yeux et il épouse avec ferveur le nouvel idéal républicain. Le troisième protagoniste, Cimourdain, est un curé de campagne qui suit dès le début les idéaux révolutionnaires au point de se faire chasser de sa paroisse. Une fois à Paris, défroqué, il rejoint les rangs des décideurs de la Révolution. Dans la deuxième partie du film, le destin des trois personnages se croise pour une confrontation sans merci. Le film rend palpable les dilemmes moraux et de conscience qui assaillent les trois hommes. L’obéissance doit-elle être aveugle ? Doit-on traiter humainement un ennemi qui dans la même situation n’hésiterait à vous éliminer ? Gauvain se révèle être le plus humain de tous. Il épargne par exemple la vie d’une religieuse qui avait fait prévenir les Chouans de leur présence. De même, il fait soigner un homme qui a tenté de le tuer. Le marquis de Lantenac est, lui, le plus rigide. Il peut faire tuer une femme ou un homme qui a failli sans être affecté. On pourrait le croire totalement insensible si, dans la scène finale, il ne se montrait pas sous un autre jour. Il revient sur ses pas pour épargner la vie de trois enfants innocents. Cimourdain est lui aussi un fanatique qui suit la ligne révolutionnaire sans faillir et utilise lui aussi la guillotine. Mais lui aussi se retrouva face à sa conscience dans la scène finale.

Les séquences tournées en studio sont souvent décorées avec des toiles peintes qui manquent de profondeur, comme c’est souvent le cas dans les productions Pathé de l’époque. Mais, heureusement, une bonne partie du film se déroule en décors naturels où l'on peut même reconnaître la Baie du Mont-Saint-Michel. Toutes les scènes de guérilla entre les Blancs et les Bleus sont superbement orchestrées sur un fond de forêts et de landes. On ne peut que louer la composition des trois acteurs principaux. Paul Capellani, qui était le frère du metteur en scène, est un Gauvain plein de panache. Henry Krauss fait de Cimourdain un personnage haut en couleurs et on n’est pas près d’oublier cet unique gros plan qui clôt le film. Quant au marquis de Lantenac, Philippe Garnier en fait un aristocrate sûr de lui et sans merci.

Quatre-vingt-treize conserve une puissance dramatique intacte. Et le film reste un monument du cinéma muet.

 

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Les fiches de la Fondation Jérôme Seydoux 1e époque et 2e époque

Par Christine Leteux - le 5 septembre 2012