Menu
Critique de film
Le film

Quand une femme monte l'escalier

(Onna ga kaidan wo agaru toki)

Partenariat

L'histoire

Tokyo, fin des années 50. Keiko (Hideko Takamine) est hôtesse de bar dans le quartier chic de Ginza. Les affaires commencent à péricliter d’autant que certaines de ses anciennes collègues sont parties pour ouvrir leurs propres établissements qui se révèlent bien plus attractifs. Les hommes d'affaires fortunés commencent donc à déserter le bar de Keiko ; malgré les remontrances de son patron et les conseils de son manager - le jeune Komatsu (Tatsuya Nakadai) qui semble amoureux d’elle - la jeune femme ne cherche pas à les retenir, ayant décidé de rester fidèle au souvenir de son défunt mari en se refusant aux hommes qui la courtisent quotidiennement. Mais le fait de vouloir rester indépendante, de pressentir les ravages du temps sur son doux visage qui charme tant d’hommes, et de devoir subvenir aux besoins financiers de sa mère et de son frère divorcé l’oblige à aller quémander une avance à ses anciens clients les plus riches afin d’ouvrir un bar dont elle serait désormais propriétaire. Le quotidien n’est pas toujours facile pour cette femme qui, une fois en haut de l’escalier qui mène à son bar, doit toujours faire preuve d'une affabilité de surface pour pouvoir continuer à vivre convenablement...

Analyse et critique

Il aura fallu attendre 1983 pour que les films de Mikio Naruse arrivent jusqu’à nous, leurs diffusions restant malgré tout jusqu’à peu quasiment restreintes à quelques projections dans les festivals. Depuis ces dernières années, on arrive néanmoins à pouvoir les voir en salles dans les circuits traditionnels. Ce fut le cas fin 2015 avec Une Femme dans la tourmente (Midareru), un mélodrame simple, classique et épuré qui forçait l’admiration par son absence de sensiblerie, la rigueur de sa mise en scène et la progression implacable de son scénario ; cette découverte fut possible grâce au distributeur Les Acacias qui a eu la bonne idée de persévérer en proposant quatre autres classiques du cinéaste jusqu’à la fin de l’hiver 2017. Le merveilleux Quand une femme monte l’escalier débute ce programme qui, espérons-le, fera apparaitre de nouveaux admirateurs de cet auteur - qui mérite décidément toute notre attention - histoire que l’on puisse au moins continuer à découvrir d’autres de ses œuvres. Car malgré quelques 80 films réalisés entre 1930 et 1969, et le fait d’être dans son pays considéré comme l’un des cinq indiscutables maîtres du cinéma national de l’âge d’or classique aux côtés d’Akira Kurosawa, Kenji Mizoguchi, Tomu Uchida et Yasujirô Ozu, Mikio Naruse continue d’être assez méconnu du grand public occidental. A cause de son refus de la gloire, en décidant de ne jamais se mettre en avant au travers d'entretiens et d'interviews, il fut relégué dans l’ombre par la publicité faite autour d’un autre cinéaste de l’intimisme familial, Ozu. Dommage, car les styles de ces deux immenses cinéastes sont aussi différents que complémentaires, leurs œuvres respectives toutes deux aussi admirables.

Alors qu’Ozu laisse parfois place à l’improvisation sur le tournage, Naruse, une fois lancé, devient inflexible et intransigeant, n’acceptant quasiment aucun changement dans le découpage de ses films qu’il a en tête dès le premier tour de manivelle. Il donne ensuite une très grande importance au montage qui doit, selon lui, donner le rythme idéal à ses œuvres. Ses films se distinguent ainsi assez facilement de ceux d’Ozu ; ils sont découpés en plans relativement courts, rythmés par un montage rapide et d’imperceptibles mouvements d’appareil, et multiplient les lieux de tournage et les extérieurs. Contrairement à son compatriote, il n’hésite pas non plus à se servir de longs travellings et utilise aussi presque systématiquement en fin de carrière le format large - le Tohoscope - qu’il maitrise parfaitement, son sens du cadrage paraissant très assuré. Après le superbe Nuages d’été (Iwashigumo) qu’il a avait filmé l’année précédente à l'aide d'une palette de couleurs splendides, Quand une femme monte l’escalier, pour lequel il revient au noir et blanc, vient confirmer ce talent de plasticien, ces deux œuvres s’avérant techniquement et esthétiquement absolument parfaites, brillamment cadrées et photographiées. On se souviendra longtemps de ce magnifique plan d’ensemble dans un terrain vague avec des cheminées d’usines en arrière-fond et ces deux gamins tournant autour de deux femmes qui se rencontrent alors pour la première fois au sein de ce no man's land, l’épouse et la "maitresse". Dès le début des années 30, Naruse met en scène des mélodrames où les femmes subissent des sorts contraignants ; des drames réalistes qui ne sombrent jamais dans le misérabilisme, des mélodrames sans aucune grandiloquence... On peut en dire autant de cette description - jamais "plombante" malgré sa grisaille - de la vie quotidienne d’une hôtesse de bar à la fois forte et frêle dans le Tokyo de la fin des années 50.

Le réalisateur japonais observe ses personnages avec toujours autant de minutie et de lucidité, décrit sans la moindre concession ce milieu où des hommes suffisants et fortunés viennent chercher du réconfort auprès de femmes de condition au départ modeste, tout en suivant avec acuité l’évolution du Japon moderne, faisant de son film non seulement un portrait de femme bouleversant mais également une œuvre sociologiquement et socialement passionnante, peinture amère d’une société dominée par l’hypocrisie de ses valeurs traditionalistes ainsi que par l’argent, l’alcool et le sexe. Quand une femme monte l’escalier - escalier qui la conduit sur son lieu de travail (les bars de Tokyo étaient souvent situés au premier étage) où elle doit toujours se montrer sous son meilleur jour, souriante, charmeuse et affable -, est donc à nouveau avant tout le portrait d’une femme qui tente de revendiquer son indépendance et le droit au bonheur, cela n’aboutissant malheureusement - pessimisme du cinéaste oblige - sur aucune échappatoire à un quotidien étriqué et monotone. Le magnifique sourire de Hideko Takamine qui clôture le film alors qu’elle décide de "remonter l’escalier" est d’ailleurs autant lumineux que forcé, aussi réconfortant (puisque c’est son choix) qu’amer (puisqu’elle semble ne jamais pouvoir se sortir d’une condition qui parfois la dégoûte). Elle retourne à sa situation initiale après avoir cru trouver deux maris successifs, l’un s’étant révélé être un gentil mythomane, le second - un banquier, le seul de ses riches clients dont elle était tombée amoureuse - partant avec son épouse et ses enfants pour Osaka le lendemain de leur unique nuit d’amour. Non seulement elle n’a pas tenu la promesse faite à son défunt mari de ne plus coucher avec un seul homme, mais les deux premiers qui sont arrivés dans son lit se sont révélés être des pleutres, des menteurs et des lâches ; pas méchants ni haïssables cependant, ce qui empêche le film de tomber dans un bête manichéisme, chacun des personnages pouvant être tour à tour agaçant et attendrissant.

L’indépendance, le bonheur et la quiétude recherchés par Keiko seront donc sans cesse tout au long du film en butte à la dure loi de la concurrence - ses anciennes collègues ouvrent leurs propres établissements, "emmenant" avec elles certains clients importants -, aux ravages du temps qui font qu’elle sait parfaitement qu’elle ne pourra pas indéfiniment exercer ce métier de l’apparence même s’il lui apportait une certaine satisfaction (tout du moins financière), aux diverses humiliations qu’elle doit supporter - venant autant de ses propriétaires, de ses patrons que de ses clients - ainsi qu’aux contraintes diverses et variées comme la présence de son frère et de sa mère qui survivent grâce à son salaire. Mais, tout en étant guère tendre envers une société que régentent les hommes et où les femmes sont reléguées soit au rôle de mère au foyer soit à celui d’objet de plaisir, Naruse a l’intelligence de ne pas caricaturer en donnant une part d’humanité à tous ses personnages, personne n’étant ici ni totalement bon ni totalement mauvais. A commencer par Keiko qui, très ambitieuse, finit par coucher avec ses riches clients à l’encontre de la promesse faite à son mari, et non dénuée d'égoïsme souhaite à un moment donné laisser tomber l’aide apportée à sa famille ; il faut dire que sa mère est non seulement peu aimable mais aussi sacrément intéressée par l’argent de sa fille et que son frère, en plus d'être collant, ne fait pas grand-chose pour retrouver un travail qui puisse le faire vivre dignement et l’aider à soigner son fils atteint de la polio. Les hommes fortunés sont pour la plupart soit un peu trop paternalistes, soit libidineux, suffisants, veules ou lâches mais pas pour autant nécessairement méprisables, certains sont même à plaindre tel le mythomane affabulateur bedonnant qui propose le mariage à des dizaines de femmes qui ne se doutent pas qu’il a déjà une épouse légitime, ou encore le comptable/manager du bar qui suit Keiko partout et qu’il place sur un piédestal au point de ne pas oser lui avouer son amour.

Le personnage du jeune manager - excellent Tatsuya Nakadai - s'avère donc extrêmement touchant dans l’amour qu’il porte à Keiko, tout comme le banquier dont cette dernière était amoureuse toutes ces années durant - leur relation étant restée platonique - et au sujet duquel elle va apprendre qu’il part dans une autre ville juste le lendemain de leur unique nuit d’amour et à qui, par une fierté et un orgueil certainement mal placés mais tout à fait honorables, elle va rendre l’argent qu’il lui avait donné, lors d’une séquence d'une belle sensibilité à la gare où elle rencontre la famille du banquier. Autre séquence mémorable mais très acerbe, celle de la maladie contractée par Keiko qui la fait revenir au sein de sa famille dans les anciens quartiers de Tokyo ; un répit assez illusoire et une convalescence qui vont surtout lui faire se rendre compte ne plus supporter ses proches qui critiquent son métier tout en en profitant pleinement. Une hypocrisie que l’on retrouve dans toutes les couches de la société, la pression sociale étant aussi forte dans n'importe quelle classe sociale. A l'instar des deux personnages masculins les plus importants de l'intrigue que l'on évoquait en début de paragraphe, on pourrait s’attarder de la sorte sur tous les autres seconds rôles, comme celui de la propriétaire qui reproche à Keiko de ne pas porter un kimono plus moderne et plus attrayant, celui de cette "concurrente" et amie qui semblait avoir fait fortune mais qui va se suicider pour échapper aux créanciers, ou encore celui de la jeune et espiègle Junko, très attachante malgré son ambition immodérée au point de coucher avec tous ceux qui pourront la faire avancer et lui faire acquérir son indépendance... Des personnages jamais chargés que Naruse décrits, sinon tous avec tendresse, mais toujours avec acuité, intelligence, nuances et délicatesse. A savoir enfin - pour ceux qui penseraient que les comédiens japonais en font toujours des tonnes - que la direction d’acteurs de Naruse étant basée sur la sobriété, le jeu de ses comédiens s'avère plus proche de celui de leurs homologues américains de l’époque que de ceux des films de Kurosawa par exemple (sans que ce ne soit péjoratif, juste parfois surprenant pour les non-initiés).

Un superbe et touchant portrait de femme dépeint au sein d’une intrigue constituée d’une succession de saynètes finement esquissées dont la justesse de ton est constante. Un scénario d’une étonnante fluidité grâce à un savant travail d’écriture basé à la fois sur un découpage ciselé, un montage elliptique réfléchi à la perfection et à une belle harmonie dans le choix de la durée de chaque séquence. Une voix off utilisée avec parcimonie mais qui n’en est que plus émouvante dans son mélange de poésie et de pragmatisme. Une magnifique utilisation des lieux et une très belle création d’atmosphère nocturne avec une musique de piano jazz assez entêtante. Un cinéaste attentif à ses personnages et qui nous livre à nouveau un film d’une profonde humanité, surtout porté à bout de bras par une comédienne qui mérite tous les éloges, Hideko Takamine - dont le visage et sa carnation de porcelaine dévorent littéralement l’écran - dans le rôle d’une femme de 30 ans qui, de déconvenues en désillusions, se bat pour garder sa dignité au sein d’un monde où le destin des filles se résume en gros à devoir se marier ou devenir son propre patron pour échapper à des conditions de vie déplorables, en gros à devenir plus ou moins prostituées. Keiko, une femme s’efforçant chaque soir de surmonter le découragement qui la saisit en bas de l'escalier qu’il faut néanmoins gravir pour trouver un semblant d’indépendance. Triste mais beau !

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : les acacias

DATE DE SORTIE : 21 decembre 2016

La Page du distributeur

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Portrait de Mikio Naruse

Par Erick Maurel - le 20 décembre 2016