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Critique de film
Le film

Quand souffle le vent

(When the Wind Blows)

L'histoire

Jim et Hilda sont deux paisibles retraités installés dans un cottage en pleine campagne du Sussex. Tandis que Hilda s'affaire au ménage et à sa cuisine, Jim reste collé à son poste de radio pour suivre l'évolution des tensions internationales en cette période de guerre froide, tensions qui sont à un tel point de paroxysme qu'un conflit nucléaire semble inéluctable. Jim ne comprend pas vraiment ces histoires d'atomes, de radiations, tout juste comprend-il que cette nouvelle guerre sera bien différente de celle qu'il vient de vivre. Jim croit dur comme fer en la capacité du Royaume-Uni à résister à une attaque atomique et à une hypothétique invasion communiste et, totalement confiant en son gouvernement, il suit à la lettre les instructions que celui-ci prodigue pour que tout un chacun soit préparé à une explosion nucléaire sur le territoire. C'est ainsi qu'il bricole dans son salon un abri antiatomique avec des portes et des coussins, fait des réserves de nourriture et d'eau, le tout sous le regard circonspect de Hilda. Lorsqu'un immense éclair blanc perce le ciel et qu'un souffle dévastateur déferle sur la paisible campagne, Jim jubile presque de voir que son comportement de bon citoyen est si justement récompensé ! Jim et Hilda louent la sagacité de ce gouvernement qui leur a de nouveau permis de survivre à l'adversité et, certains que le pire est passé, attendent tranquillement dans leur abris que les secours arrivent...

Analyse et critique

Jimmy T. Murakami vient de participer en tant que coréalisateur à une adaptation de Raymond Briggs pour Channel 4, le très beau The Snowman (Le Bonhomme de neige, réalisé avec Dianne Jackson en 1982), et c'est tout naturellement que l'auteur lui envoie son nouvel album, When the Wind Blows (disponible en France aux éditions Garnier). Murakami est sidéré par la puissance de ce qu'il lit et saisit au vol l'opportunité qui lui est donné d'évoquer l'horreur nucléaire et ce règne de peur imposé par les deux super-puissances qui espèrent éviter un conflit mondial par la promesse d'une « destruction mutuelle assurée » en cas de conflit (à la fin du générique de film, on peut entendre un code en morse qui signifie « MAD », soit « Mutual Assured Destruction »). Après une période de détente entre les deux blocs, la tension est remontée suite à l'invasion de l'Afghanistan par l'U.R.S.S. et à l'élection de Ronald Reagan qui ne cesse de lancer de multiples interventions militaires pour contrer ce qu'il nomme « L'Empire du mal ». L'Union Soviétique installe des missiles balistiques nucléaires de moyenne portée en Europe de l'Est, et l'OTAN réplique en prévoyant de disposer à son tour du matériel du même type en Europe de l'Ouest. C'est une période de course à l'armement qui plonge les pays dans la peur d'un conflit qui mènerait inéluctablement à la disparition de l'espèce humaine. Les manifestations pacifistes se multiplient mais rien ne semble arrêter la course folle des deux puissances...

Parce que ses parents étaient japonais, Murakami s'est trouvé interné dans un camp en Californie pendant la Seconde Guerre mondiale (il reviendra sur cette histoire en 2010 avec le documentaire Jimmy Murakami: Non-Alien) et, marqué par cette expérience (il perd alors une sœur de maladie), il ne cessera tout au long de sa carrière d'artiste d'évoquer l'horreur des camps et de la guerre. Il a notamment depuis longtemps l'envie d'évoquer l'horreur nucléaire et l'adaptation en dessin animé de Quand souffle le vent s'impose à lui dès la lecture de l'album. Raymond Briggs est enthousiaste à cette idée et il accepte d'adapter lui-même son œuvre pour le grand écran.

Jimmy T. Murakami a débuté au début des années 60 et il réalise et produit entre l'Angleterre, les Etats-Unis et l'Irlande des dizaines de courts métrages, de clips, de publicités et de téléfilms d'animation qui remportent de nombreux prix. En 1980, il s'essaye à la prise de vue réelle en travaillant au sein de l'écurie Corman, participant à Humanoids From the Deep et réalisant une adaptation SF des Sept samouraïs de son cinéaste favori Akira Kurosawa (Battle Beyond the Stars). Un passage raté qui le fera vite revenir dans le giron du cinéma d'animation. Après la réussite du Bonhomme de neige, Quand souffle le vent est ainsi pour lui l'opportunité de réaliser un film capable de marquer les esprits et de s'illustrer dans le dessin animé pour adultes, frange du genre encore rare mais qui semble alors être appelée à se développer suite à la sortie en 1981 de Heavy Metal. D'ailleurs, David Bowie se dit très vite partant pour signer la musique du film, mais pris par un autre projet il cède finalement la place à Roger Waters, ne signant finalement qu'une chanson illustrant le générique du film. Bowie étant alors dans sa pathétique période MTV, on frémit à l'idée d'une bande originale dans la lignée de sa collaboration avec Queen et l'horrible Let's Dance - la chanson éponyme ne laissant d'ailleurs guère de doute sur ce qu'aurait donné sa collaboration au film. Si les compositions de Roger Waters ne sont pas toujours des plus fines, au moins elles évitent au film de sombrer dans le grandiloquent et le ridicule, quelques morceaux trouvant même le ton juste par rapport à l'esthétique et à l'ambiance voulues par Murakami.

Pour tourner Quand souffle le vent, le cinéaste va profiter de son expérience dans la prise de vue réelle en faisant construire un décor miniature reproduisant la maison de Jim et Hilda afin de réaliser de vrais mouvements de caméra. En effet, Murakami sait qu'il faut dynamiser sa mise en scène car, toute l'action se déroulant dans le lieu unique de la petite maisonnée, il risque autrement de livrer une œuvre plate et sans relief. Il part donc de la typologie de la maison miniature et sa mise en scène - qui mêle animation traditionnelle et stop motion - consiste dès lors à nous immerger dans cet espace et à suivre au plus près les allers et venues du couple de héros. On est là vraiment dans les prémisses des futures films d'animation reposant sur les technologies 3D et le résultat est assez impressionnant, même si quelques sautes d'image montrent que la technique est encore balbutiante, que l'on est dans le domaine de l'expérimentation et de l'artisanat. C'est un travail très minutieux, très complexe, et Murakami et son équipe mettront pas moins de deux ans à terminer le film.

Le graphisme très rond, presque enfantin, renforce le côté satirique de cette fable antinucléaire. Le dessin accompagne ainsi l'optimisme forcené de Jim qui ne cesse de dire en substance à Hilda que « Tout va bien et si le tonnerre gronde au loin, on est à l'abri dans notre petit havre campagnard. » Le drame n'en est que plus saisissant, éclatant, lorsque cette vision calme et paisible, enfantine, du monde est contaminée par l'horreur : les maux de tête, les vomissements, les plaques rouges qui couvrent les corps, les cheveux qui tombent par poignées, les toux qui se terminent en crachats de sang... tout le film tient à la façon dont le monde idyllique de Jim et Hilda se trouve contaminé par la réalité, à la façon dont le dessin rond et enfantin est rattrapé par une vision réaliste et quasi documentaire des effets des radiations.

On s'amuse d'abord de l'optimisme béat de Jim et de l'insouciance de Hilda pour qui ne compte que la tenue du foyer. Briggs se révèle être un grand satiriste, se moquant aussi bien de l'incapacité du gouvernement britannique à prendre des mesures pour assurer la survie de ses citoyens que d'un mode de vie petit bourgeois où l'on se soucie plus de son confort que du sort de l'Humanité. Jim ne cesse de se souvenir de la Seconde Guerre mondiale comme d'une période heureuse et joyeuse, un moment béni où le peuple anglais a pu montrer le meilleur de lui-même en s'unissant dans l'adversité. La foi dans l'avenir, dans son pays permet selon Jim de surmonter toutes les épreuves ; et alors même que tout montre qu'ils sont en train de mourir à petit feu des radiations provoquées par l'explosion nucléaire, il s'accroche encore et encore à son optimisme, pense que tout ira bien s'ils suivent à la lettre les recommandations du petit guide de survie qu'il a emprunté à la bibliothèque.

L'aveuglement des peuples, la méconnaissance du nucléaire malgré Hiroshima et Nagasaki, la folie des gouvernements qui entraînent leurs nations dans une course folle à l'armement... tout est présent dans ce film bouleversant qui nous plonge petit à petit dans l'horreur et nous laisse exsangue, la gorge nouée, le cœur serré. On n'oubliera pas de si tôt Jim et Hilda, petites silhouettes rondes et souriantes emportées par le vent...

Dans les salles


Film réédité par Unzero Films

Date de sortie : 27 juin 2012

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Par Olivier Bitoun - le 6 juin 2012