Menu
Critique de film
Le film

Quand les tambours s'arrêteront

(Apache Drums)

Partenariat

L'histoire

1880. Les Apaches Mescaleros sont à bout ! Depuis qu’aussi bien du côté américain que mexicain, l’accès à certains territoires leur est interdit, ils ne mangent plus à leur faim. Se sentant menacés d’extinction, rendus violent et n’ayant plus rien à perdre, à l’instigation de leur chef Vittorio ils massacrent et détruisent tous les Blancs qui leurs tombent sous la main. Dans la petite ville de Spanish Boot, le shérif Joe Madden (Willard Parker) expulse le joueur professionnel Sam Leeds (Stephen McNally) qui vient d’abattre un de ses adversaires. Malgré le fait que Sam invoque la légitime défense, Joe Madden ne veut rien entendre ; il faut dire qu’ils sont rivaux en amour, qu’ils recherchent tous ls deux les faveurs de Sally (Coleen Gray), la jeune barmaid, et que l’éviction de Sam laisserait à Joe le champ libre. Sur les conseils du révérend Griffin (Arthur Shields), qui souhaite par la même occasion épurer sa communauté des autres brebis galeuses, le shérif fait également "expatrier" les prostituées. Sam Leeds, parti peu après elles, les retrouve non loin de là massacrées par les Apaches. Il revient alors à Spanish Boot pour prévenir ses concitoyens du danger qui se prépare. Personne ne le croit, et il est sur le point de se faire lyncher quand une diligence vide de ses occupants déboule dans la rue principale : des flèches apaches y sont fichées. Un jeune homme (James Best) est envoyé au fort le plus proche pour y chercher des renforts, mais on le retrouve dès le lendemain au fond du puits de la ville. On sait alors que les Indiens sont tout proches et qu’ils ne vont pas attendre longtemps avant d’attaquer ; ce qui se produit plus vite que prévu. Du coup, les survivants sont obligés d’aller se réfugier en catastrophe au sein de l’église : l’angoisse ne tarde pas à s’installer...

Analyse et critique

Après Tomahawk sorti quelques mois plus tôt, le studio Universal continuait à prouver qu’il faudrait désormais frapper fort pour arriver en ce début de décennie à le concurrencer sur le terrain de la série B westernienne ! Les cinéphiles français ne viendront pas me contredire, eux qui ont fait de ce western de Hugo Fregonese un véritable film culte (une expression certes galvaudée, mais à mon avis pas dans ce cas précis). Pourtant, à l’instar de Moonfleet de Fritz Lang, voilà un autre exemple typique d’un film considéré tout à fait différemment suivant le continent sur lequel on se trouve. Alors que pour beaucoup aux Etats-Unis, il ne dépareille pas des centaines de films de série sortis sur les écrans à la même époque (Clive Hirschhorn dans son catalogue Universal écrit même : "Le scénario met un temps indéfini à démarrer pour s’enliser finalement dans les sentiers battus" sic !), ce western n’a au contraire jamais cessé de faire délirer ou saliver les spectateurs français. Dans notre pays, on ne compte plus les papiers dithyrambiques à son endroit, à commencer par celui de Jacques Lourcelles dans son dictionnaire du cinéma. Et, depuis ce jour d’octobre 1991 où il a été diffusé en version originale sous-titrée dans l’émission La Dernière séance, précédé par Les Affameurs (Bend of the River) d’Anthony Mann (on ne pouvait rêver meilleur programmation), Apache Drums n’a plus cessé de hanter ceux qui l’ont découvert à cette occasion. Devenu rare par la suite, il a vu son statut de film culte s’amplifier pour devenir aujourd’hui dans l’Hexagone, en plus d'être peut-être le western le plus attendu en DVD, celui dont le souvenir mémorable avait besoin urgemment de se rappeler à nous. Si me concernant, je ne le fais pas entrer dans le cercle fermé des chefs-d’œuvre du genre, je n’hésite pas néanmoins à me joindre aux aficionados de ce western pourtant a priori banal au vu de son intrigue "Blancs contre Indiens" - l’histoire d’un joueur expulsé par les habitants d’une ville mais qui reviendra pour les aider à combattre les "Peaux-rouges".

Apache Drums est le dernier film produit par Val Lewton, qui fut surtout très connu pour sa collaboration avec Jacques Tourneur sur les films fantastiques de ce dernier à la RKO comme La Féline (Cat People) ou Vaudou (I Walked With a Zombie). Ce sera également son unique production en Technicolor, dont il n’aura pas le loisir d’assister à la projection puisqu’il mourut d’une crise cardiaque deux mois auparavant. C’est Lewton qui lança la légende selon laquelle Apache Drums fut à l’époque « le long métrage en Technicolor avec des acteurs dignes de ce nom au budget le plus bas jamais employé. » Que cette assertion soit vraie ou fausse, le deuxième western de Hugo Fregonese (après Saddle Tramp avec Joel McCrea, déjà pour Universal) est effectivement au niveau de ses moyens financiers un film de série B. Peu importe, le cinéaste argentin, engagé seulement l’année d’avant par Hollywood après avoir réalisé trois films dans son pays d’origine, accoucha là d’une superbe réussite qui n’aura malheureusement pas de descendance, Fregonese ne retrouvant jamais un tel niveau d’inspiration par la suite et surtout pas dans les années 60 où il réalisa même un des films de la série des Winnetou en Allemagne. Il en va de même pour le scénariste David Chandler, dont c’était le premier travail pour un long métrage et qui ne fit pas une grande carrière par la suite. Le principal est que Val Lewton et Hugo Fregonese, passionnés tous les deux de formalisme et de recherches plastiques (à moindre frais), se soient rencontrés à l’occasion pour nous offrir ce western baroque qui respecte les règles qu’avait édictées Lewton pour ses réussites précédentes : aller à l’essentiel sans une once de graisse, faire naître l’angoisse à partir de rien et surtout la suggestion (en gros, ce qu’on ne voit pas), le tout à l’aide d’une mise en scène très recherchée en palliant le faible budget grâce à des idées géniales. Mais au travers de cette description, aussi réussi soit le film, on pourrait penser qu’Apache Drums ne constitue qu’un exercice de style. Il n’en est rien puisque si l’intrigue parait simplissime, le scénario est en revanche formidable : en plus de nous fournir une histoire morale pleine d’action et de tension, le développement et la richesse de ses personnages sont assez inhabituels pour un film de série qui, malgré sa faible réputation outre-Atlantique, semble néanmoins avoir inspiré quelques cinéastes de renom.

En effet, le premier plan de Quand les tambours s'arrêteront (le noir total, puis la porte qui s’ouvre de l’intérieur sur un paysage désertique baigné de soleil) ressemble étrangement à celui qui clôturera La Prisonnière du désert de John Ford ; et Cy Endfield a repris dans Zoulou (Zulu) l’idée des assiégés entonnant Men of Harlech pour se donner du courage face à l’ennemi menaçant. Si l’on constate son influence possible au travers de ces deux minimes exemples, le reste du film ne manque pas d’éclat, loin de là, que ce soit au niveau de la mise en scène, du montage ou de la photographie - pour en rester dans un premier temps au niveau de la forme. Dans la première séquence du film, on voit un péon se baisser pour donner à boire à un chat errant qui se frotte à ses jambes sur la balustrade extérieure du saloon. On entend une déflagration et l'on voit le Mexicain se redresser, mais toujours dans une posture courbée. On pense qu’il a reçu une balle mais... plan de coupe... nous nous retrouvons à l’intérieur de la pièce où un homme est courbé de la même façon mais avec devant lui un autre homme, un revolver fumant à la main. On comprend à ce moment-là que le Mexicain s’était relevé par surprise mais que c’est le deuxième homme qui a pris le plomb dans le ventre. Difficile peut-être de s’en rendre compte au vu de cette description (pas évidente à retranscrire), mais la scène nous met immédiatement dans le bain : nous allons assister à un festival d’idées de mise en scène, à de multiples effets de montage culottés et à d’audacieuses ellipses qui n’alourdiront pourtant pas le film. Nous nous retrouvons donc devant une œuvre à la fois dépouillée et baroque ; une sorte de première dans le genre car les deux font rarement bon ménage !

Voyez l’incendie du village que l’on observe uniquement par les lueurs rougeoyantes aperçues de derrière les fenêtres de l’église ; l’éclairage de l’église par des femmes tenant des bougies à la main ; les apparitions à travers les hautes fenêtres des Indiens peinturlurés, trouant l’air comme des démons sortis de l’enfer en sautant sur les occupants avec des cris sinistres ; l’arrivée presque fantomatique de la cavalerie, dont on n'entend que le clairon au lointain, et dont nous voyons quelques soldats à cheval passer très rapidement à travers une brèche en fond d’écran ; l’angoissant panoramique à 360° lorsque Stephen McNally se retrouve seul dans des paysages désertiques après qu’il a trouvé un chariot contenant des femmes massacrées. Hugo Fregonese parvient à nous faire venir des frissons dans le dos par un simple mouvement de caméra (nous nous retrouvons dans la peau de Sam Leeds s’attendant à voir surgir les Indiens de derrière n’importe quel rocher) ou par l’utilisation judicieuse du hors-champ (le simple fait de ne pas nous montrer le cadavre trouvé au fond d’un puits), par la musique syncopée des tambours indiens ou au contraire par un simple frottement dans le silence. Du grand art donc pour ce western aux éclairs de violence brutale, à l’atmosphère lorgnant parfois vers le fantastique, aux images qui hanteront les spectateurs durant un bon moment.

Malgré son faible budget, la moitié du film se déroule néanmoins en extérieurs, dans les rues de la petite ville et au milieu des paysages désertiques du Parc National de Red Rock Canyon en Californie. Avec l’aide du chef opérateur Charles P. Boyle (déjà auteur de la superbe photographie de Tomahawk de George Sherman), ce site remarquable est parfaitement mis en valeur et se révèle presque un personnage à part entière, menaçant et inquiétant : le paysage est découvert, l’horizon se situe à perte de vue et pourtant les Indiens sont juste présents sans qu’on les voit et peuvent surgir d’une seconde à l’autre. Dans la seconde partie d'Apache Drums, le réalisateur enferme ses protagonistes à l’intérieur d’une église et ne les fera plus sortir une demi-heure durant, la caméra restant murée avec eux ; et nous aussi de fortement éprouver cette sensation désagréable d’enfermement. La photographie est d’ailleurs tout aussi mémorable lors de ces trente minutes de claustrophobie, en jouant sur les ombres, le dramatisme des couleurs, les éclairages réduits, le maquillage, les lueurs éparses... Dans ces deux parties distinctes, nous retrouvons néanmoins cette même redoutable efficacité qui nait du minimalisme des moyens mis en œuvre et du système D mis en place pour pallier le manque de financement, typique des productions de Val Lewton. Mais non contents de savourer un film formellement brillant, on a aussi droit au sein d’une narration très fluide à une formidable étude de caractères, tous les personnages étant décrits avec subtilité et sans manichéisme, chacun subissant d’intéressantes évolutions tout le long de ce western qui ne dépasse pourtant même pas les 75 minutes.

Que les non-anglophiles me pardonnent car je vais maintenant citer quelques extraits des dialogues originaux, d’une part pour se rendre compte de leur qualité intrinsèque, de l’autre parce qu’ils résument avec efficacité le caractère complexe et ambigu de chaque personnage en à peine quelques phrases. Fait intéressant pour commencer, Fregonese fait parler en voix off, dès la fin du générique, les futurs "méchants" de son film, à savoir les guerriers Mescaleros : « The hunger wolf chews on our strengths. Soon the warriors will be too weak to fight. Then the white man will thrust us away from the earth, and only the empty sky will know the voices of the Mescalero. » En quelque sorte, les auteurs nous préviennent qu'il sont en leur faveur en leur trouvant d’emblée des circonstances atténuantes, d’ailleurs historiquement véridiques puisque le chef Vittorio et ses hommes s’étaient réellement sentis désemparés, ne sachant plus comment faire pour se nourrir. Malgré les massacres montrés à l'écran, on ne pourra pas ainsi traiter le film de raciste ; les habitants de la ville, eux, le sont en revanche assez fortement, en refusant par exemple aux soldats d’origine indienne de boire dans leurs bars, considérant ces derniers comme des "créatures du diable". Si les Indiens s’avèrent sanguinaires, les villageois se révèlent étroits d’esprit et intolérants ; c’est d’ailleurs probablement leur puritanisme et leur bigoterie (« Woman, thy name is Babylon and Abomination ! ») qui sont à l’origine du pourrissement de la situation et même du massacre des prostituées.

En contrepoint, le scénariste introduit deux, voire trois personnages qui vont à l’encontre de ce qu’on aurait pu prendre pour du manichéisme Indiens / Blancs : l’officier Glidden qui, malgré le fait que toute sa troupe ait été décimée, comprend et respecte ses ennemis, connaissant leurs mœurs et coutumes ; le scout Apache Pedro qui choisit de combattre avec loyauté auprès des Blancs même si ses derniers lui refusent de s’assoir à leurs côtés ; également le personnage du prêtre irlandais interprété par le fordien Arthur Shields (Drums Along the Mohawk, The Quiet Man...) qui, malgré le haine tenace qu’il porte à la nation indienne, viendra s’agenouiller et prier auprès de l’éclaireur Apache. Malgré ses préjugés raciaux, on apprécie chez lui sa profonde lucidité (« Sam Leeds and I have fought together - we saw death ride up to us. I feel I know this man - there's good in him - the kind of good that will help the town you love so much, Joe Madden. »). On le devine déjà à travers ces quelques exemples, le film nous propose toute une galerie de personnages assez complexes, chacun avec leurs bons et mauvais côtés, le héros et l’antihéros n’étant pas forcément ceux que l’on croit !

D’un côté nous avons Joe Madden, le shérif de Spanish Boots, symbole de l’honnêteté. Exerçant dans le même temps le travail de maréchal-ferrant, il inspire le respect et l'estime. Il n’hésitera pourtant pas à expulser de sa ville les éléments "perturbateurs" de la bonne morale pour garder des bonnes relations avec ses concitoyens et pour se débarrasser d’un rival en amour. Il saura néanmoins reconnaître les qualités de son adversaire au moment critique : « Sally, I've been thinking about Sam - Sam and me. He's done fine tonight. In a bad spot like this, he's the best help a man could have. » Sur quoi Sally rétorquera : « Sometimes it's easier to be brave than honest, Joe. »

De l’autre se présente le personnage principal d'Apache Drums, celui de Sam Leeds le joueur, d’une immense richesse psychologique. Au début, on ne voit en lui qu'une forte tête à la gâchette facile qui essaie de se défendre avec véhémence, lucide sur sa situation et sur ce que l’on pense de lui : « Look, Reverend, you give a dog a bad name and everybody throws a stone at him. Sure, I gamble. I drink, too. I killed a man who was trying to kill me. This is a rough country and you got to take care of yourself. » Un homme qui a choisi la voie de la facilité après avoir vu son père s’échiner dans l’honnêteté et le labeur pour finir par en mourir : « Some men are makers. They got to sweat for what they want. I'm a taker. I got to be one. I saw my father work his heart out on a lathe in Bridgeport. He died young and he died broke. He was an honest man. I never want to be one. » Mais il se révèle dans le même temps un homme sans préjugés raciaux et d’une étonnante franchise : il avoue que l’acte de bravoure dont il est à l’origine, lorsqu’il a décidé d’aller chercher de l’eau pour la communauté, a été dicté par l’orgueil et l’envie d’endosser un rôle qui l’aurait fait bien voir de ses pairs et de la femme qu’il aime. Ce qui l’a poussé à rebrousser chemin pour prévenir ses ex-concitoyens, n’était-ce pas au départ la peur de la menace qui pesait sur lui alors qu’il se trouvait esseulé dans l’immensité désertique ? Quoi qu’il en soit, cette décision de s’investir pour sauver la ville, quitte à ne pas être pris au sérieux, va être le déclencheur d’une sorte de prise de conscience sociale chez lui et les autres. Pour se défendre, mieux vaut oublier ses griefs, préjugés et autres certitudes et faire en sorte de former une nouvelle cohésion qui aiderait par la suite à mieux se comprendre et s'apprécier malgré les différences. Fregonese rejoint à ce moment là la conception "fordienne" du groupe et fait atteindre à son œuvre des sommets insoupçonnés jusque là.

La femme vers qui se tournent les yeux des deux hommes décrits ci-dessus répète sans cesse être à la recherche de la tranquillité d'un foyer (« You'll have to go without me Sam. Maybe I'm selfish. All I want is what every woman wants - a home - a place in the town where she lives - and an honest husband »), tout en avouant plus tard avoir un faible pour les hommes qu'elle pourrait ramener dans le bon chemin (« It's a kind of pity that I only like bad men and want to make them good. ») Cette dichotomie est un autre exemple de la formidable richesse des protagonistes. Tout cela ainsi que la "régénération'"de l'antihéros, de l'homme d'église et de beaucoup d'autres, sans que le film ne délivre un moralisme pénible et bien-pensant. Autre élément très en avance sur son temps : l'utilisation pour la bande-son, en plus de la partition de Hans J. Salter parfois sacrément inspirée (la découverte du massacre), d'authentiques rythmes de tambours apache interprétés par un orchestre d'une vingtaine d'hommes de la tribu. Bref, le lecteur l'aura compris, sous couvert d'un banal film de série comme il en sortait à foison à l'époque, le spectacle qui nous est offert ici s'avère aussi passionnant que riche, mouvementé, tendu et original. Les amateurs de séquences d'action devraient en ressortir aussi ravis que ceux que la psychologie des personnages intéressent davantage. Si tout dans Quand les tambours s'arrêteront n'est pas constamment du même niveau, si l'interprétation d'ensemble est très correcte sans être pour autant géniale, si le manque de moyens empêche quelquefois le film de prendre plus d'ampleur, en 75 petites minutes, Hugo Fregonese nous aura quand même offert un modèle d'efficacité avant même que Budd Boetticher ne nous livre son premier western. Chapeau ! Voici un film culte dont la réputation n'est pas usurpée !

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Portrait Hugo Fregonese

Par Erick Maurel - le 12 janvier 2012