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Critique de film
Le film

Quadrille

L'histoire

Un jeune acteur de cinéma américain, Carl Erikson, est de passage à Paris. Un peu par hasard, il fait la rencontre de Paulette Nanteuil, actrice reconnue en France, dont il tombe sous le charme. Celle-ci, promise au journaliste Philippe de Morannes et un peu embarrassée, lui donne un faux nom : celui de Claudine André, amie de longue date elle aussi journaliste.

Il se trouve que Carl Erikson est sur le point d'accorder un double entretien, à Claudine et Philippe, et que ce dernier, séduit par le jeune homme, lui offre une place pour aller assister au spectacle dans lequel joue Paulette, sans savoir qu'il précipite sa fiancée dans les bras de la vedette étrangère.

Analyse et critique

Énonçons d’emblée notre position : si Quadrille est un des films les plus connus de Sacha Guitry, si la pièce est une de celles au sein de son répertoire qui continue d’être le plus régulièrement montée, et si un remake coloré mais peu digeste en a été tiré en 1997 par Valérie Lemercier (contribuant en partie à relancer sa notoriété), il s’agit de notre point de vue d’un des films les plus faibles tournés par Guitry avant la guerre, dans cette période bénie 1935-1938 qui l’aura vu enchaîner les réussites. Ce n’est pas que le film soit raté (il est même souvent très réjouissant), ni même qu’il soit dépourvu de qualités propres, mais plusieurs éléments nous empêchent de nous enthousiasmer immodérément (comme nous nous plaisons à le faire dès qu’il s’agit de Sacha Guitry).

Le premier point qu’il convient d’évoquer est précisément cette pièce, et la question de son adaptation : écrite durant l’été 1937 (pendant une cure à Évian), elle fut présentée en septembre au théâtre municipal d’Orléans, tandis que le tournage du film débuta dès novembre pour une première fin janvier 1938 à Monte-Carlo. Soit des délais de « mise en conserve » infiniment plus courts que ceux qui avaient conduit aux tournages de Pasteur (la pièce avait seize ans), Mon père avait raison (dix-sept), Faisons un rêve... (vingt) ou Désiré (dix), œuvres qui avaient déjà été durablement (parfois avec des distributions modifiées) soumises au public, et dont l’auteur effectuait sinon une relecture en tout cas une validation : sans aucun doute, elles étaient dignes d’accompagner sa postérité. Nous n’affirmerons pas ici que Quadrille ne l’était pas - nous l’avons dit, la pièce continue d’être jouée et de plaire - mais d’autres pièces plus anciennes, et presque déjà classiques au milieu des années trente, auraient probablement pu y prétendre plus légitimement. Pour tout dire, quand bien même les dialogues y flamboient, Quadrille opère dans un répertoire « boulevardier » qui n’est pas celui que nous chérissons le plus chez Guitry, ni même celui qui franchit le mieux le passage à l’écran : les idées de mise en forme cinématographique demeurent (notamment cette manière de soutenir la dynamique du texte par le montage), mais elles se font plus symptomatiques, et coincé entre d’une part le bouillonnant Désiré et d’autre part l’incroyablement inventif Remontons les Champs-Élysées, le film paraît en comparaison assez peu inspiré sur ce point. (1)

Pour aller plus loin, disons que Quadrille a le défaut de se concentrer sur quatre personnages principaux qu’il peine à traiter équitablement, et que ce déséquilibre finit par révéler quelque chose d’assez peu sympathique  Tout d’abord, le film est manifestement rendu boiteux par sa distribution, très hétérogène : Sacha Guitry et Gaby Morlay tirent largement la couverture à eux, tandis que Jacqueline Delubac paraît moins à son aise que dans les films antérieurs de son époux (2) et que, surtout, le Lyonnais Georges Grey (dont le prénom est orthographié George au générique, probablement pour l’américaniser), censé incarner la plus charismatique des vedettes hollywoodiennes, est assez largement à côté de la plaque. Guitry, probablement assez lucide sur ce dernier constat, s’en amuse d’ailleurs en lui accordant une confession presque embarrassante (« Quand je tourne, on me dit toujours : "Ne faites rien - dites vos mots." Et quand on prend un gros plan de moi, on me dit : "Attention, pensez !" Je demande à quoi il faut que je pense, on me répond : "À rien !" Alors je ne pense à rien de toutes mes forces - et ça fait une image qu’on peut placer dans toutes les circonstances ! »). Mais au-delà de ces premiers constats, l’expression du narcissisme incontestable de l’auteur (qu’on peut volontiers lui concéder comme vertu en d’autres occasions) se manifeste également dans sa vision du couple, qui paraît ici singulièrement disparate : si - au-delà de toute question morale - on peut jubiler quand il célèbre l’adultère joyeux de Faisons un rêve..., qui exalte le plaisir de l’instantanéité, alors il faut ici le trouver sévère quand, de façon outrageusement asymétrique, il condamne l’infidélité et l’inconséquence de Paulette, qui n’a pourtant fait que céder aux mêmes pulsions libertaires. Critiquer le carcan du couple et vanter la gaîté volage, oui, mais à condition d’en être l’acteur et pas la victime ? La principale différence de traitement entre Faisons un rêve... (qu’on vient de citer) et Quadrille se trouve ainsi dans la figure du cocu : bonhomme et gentiment nigaud sous les traits de Raimu, à tel point que le public serait prêt à accepter l’idée qu’il soit cornu d’essence et non de circonstance (pensons également au Prosper de Bonne chance !), il est ici cassant et rongé par une amertume d’une violence inattendue, ce qui, en conséquence, fait tendre la légèreté du jeu de Gaby Morlay vers une forme d’ingénuité ou de frivolité presque généralisatrices : Ah (*soupir*), l’inconstance et l’irresponsabilité des femmes... Les aphorismes d’apparence misogyne de l’auteur, qui en d’autres circonstances peuvent régaler, n’ont ici pas besoin d’être énoncés, et cela les rend bien pires.

Pour être honnête, le film se se réduit pas à cela : le personnage incarné par Gaby Morlay est évidemment plus consistant et prolonge, avant tout, la réflexion récurrente de l’auteur autour des « comédiens », ces êtres pas comme les autres qui savent si bien jouer qu’ils ne parviennent plus toujours à percevoir la différence entre leurs rôles et leur être. Dans Quadrille, cette question du jeu, c’est-à-dire du rôle assumé par chacun dans cette grande comédie sociale qu’est le réel, se traduit également par l’impression que les scènes auxquelles nous assistons appartiennent aux coulisses. Jamais nous ne voyons les deux comédiens (Paulette et Carl) dans l’exercice de leur profession, mais nous pénétrons au contraire une intimité qui n’est habituellement pas accessible à leurs spectateurs : nous les voyons tels qu’ils sont quand ils ne jouent pas (ou quand ils devraient avoir arrêté de jouer). Cette considération accentue l’importance du hors-champ dans le film : si nous sommes dans les coulisses, alors l’ailleurs, c’est la scène, et il est ainsi remarquable que les péripéties les plus importantes - les plus dramatiques - de l’intrigue (l’adultère, la tentative de suicide) ne soient pas montrées à l’écran et aient lieu derrière - ou plutôt de l’autre côté - des portes closes. Pour reprendre une formule de Deburau, dans Quadrille comme dans beaucoup d’œuvres de Guitry, chaque scène est « un petit drame, et le tout, à la fin, est une comédie... »

Quitte à évoquer l’importance du hors-champ, saisissons l’opportunité pour insister sur le rôle, dans Quadrille mais bien au-delà dans toute la carrière de Sacha Guitry, d’un objet particulier, déjà présent dans plusieurs de ses pièces, mais dont il fait un usage spécifique à l’écran : le téléphone. Premièrement, au théâtre comme au cinéma, la conversation téléphonique repose sur une convention forte (et en soi assez étonnante), qui est que le spectateur accepte de croire qu’il y a quelqu’un au bout du fil quand bien même il sait qu’il n’y a personne. L’usage du téléphone chez Guitry repose donc sur la puissance de l’artifice, en sollicitant chez son public une forme de « duperie consentie », comme nous l’avons déjà mentionné dans quelques-uns des précédents textes de cette rétrospective Guitry. Plus encore, il stimule l’imagination, en donnant à penser l’invisible (qui est au bout du fil ? que fait-il ou elle ?) ; mais par simple procédé de symétrie, si quand nous sommes au téléphone nous ne voyons pas l’autre, alors l’autre ne voit pas ce que nous faisons.


Quand Sacha Guitry filme une conversation téléphonique, il établit très souvent une distinction entre ce que le personnage dit et ce qu’il fait, se régalant alors du double sens des termes employés : quand Paulette tente de poursuivre sa discussion tout en étant entreprise par Carl (« Non, de ce côté-ci », « Je ne peux pas me dégager », « Tu sais bien ce que c’est quand on est prise »), Guitry montre bien un personnage qui dit la vérité (dans le sens littéral des mots employés) tout en mentant (à un interlocuteur qui ne doit pas les comprendre ainsi). Enfin, le cinéma permet, spécifiquement (contrairement au théâtre donc), de donner corps à cet ailleurs, de montrer ce hors-champ, et là encore, Sacha Guitry se plaît à explorer toutes les possibilités qui lui sont offertes : ce qu’il nous montre peut être banalement le véritable interlocuteur de son personnage (par exemple la comtesse Diepchinska de Désiré, qui n’apparaît pas dans la pièce mais figure dans le film) mais il peut aussi s’autoriser ce que la réalité ne lui permet pas : dans Le Comédien, Sacha Guitry (joué par Sacha) entamera ainsi une conversation avec son père Lucien Guitry (joué par Sacha).


Le Comédien (1947)

Ces diverses considérations permettent d’estimer qu’il y a bien des éléments dans Quadrille qui en font une œuvre éminemment guitryesque, et incitent sans nul doute à accorder au film l’attention qu’il mérite. Elles n’empêchent toutefois pas de confirmer notre position initiale : tout ce qui nous plaît dans ce film, Guitry l’avait déjà fait, et probablement mieux, dans ses films précédents. En un mot comme en cent, il s’agit du tout premier de ses films qui nous laisse une impression de stagnation. Ne nous inquiétons pour autant pas : même en dehors de la période dorée qui alors est sur le point de s’achever, même lorsque que les temps seront pour lui bien plus durs, l’auteur aura l’occasion de témoigner de ses inépuisables ressources et de son étonnante capacité de rebond.


(1) Lors d’une des premières présentations de Quadrille, Sacha Guitry se livra à une sorte de happening, révélateur (sans que cela soit l’intention première) de la considération qu’il accordait à la spécificité du langage cinématographique de ce film-ci : il interrompit en effet la projection à la fin du deuxième acte, invita ses comédiens présents dans la salle à venir jouer le troisième acte avec lui devant l’écran, puis laissa le film reprendre à partir du troisième acte. Il aurait difficilement pu se livrer au même exercice avec, mettons, Remontons les Champs-Élysées.
(2) Les tensions ou l’ennui qui commencent à habiter leur couple, ainsi que l’irruption dans leur ménage de la jeune Geneviève de Séréville, auront alors probablement contribué à la perturber.

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La fiche IMDb du film
Par Antoine Royer - le 3 décembre 2018