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Critique de film
Le film

Qu'elle était verte ma vallée

(How Green Was My Valley)

L'histoire

Au moment de quitter sa maison natale, Huw Morgan se remémore son enfance passée au début du siècle dans un petit village minier du Pays de Galles. Ce seront tour à tour l’évocation des bonheurs et des malheurs qui toucheront sa famille : successions de mariages, décès, naissances, conflits familiaux, départs, retrouvailles, grèves, fêtes, joies simples de la vie quotidienne... Passées au filtre de la mémoire, et la nostalgie aidant, les difficultés seront finalement évacuées pour être supplantées par ce souvenir tenace selon lequel « qu’elle était verte et riante sa vallée » ; vallée où, dans son esprit, les vivants et les morts marchent encore et toujours main dans la main.

Analyse et critique

Initialement prévu pour William Wyler, le scénario de Philip Dunne échoue finalement dans les mains de John Ford, qui abandonne pour une fois sa description de l’Amérique qu’il connaît si bien pour aborder un sujet à connotations sociales qui se déroule de l’autre côté de l’Atlantique. Comment allait-il s’en tirer ? Beaucoup de moyens lui furent alloués par Darryl F. Zanuck pour ce qui devait être un film de prestige de la 20th Century Fox. Il eut la lourde tâche de reconstituer en studio ce village minier et de s’arranger d’une distribution disparate d’acteurs anglais, américains et irlandais. Le résultat sera une reconnaissance mondiale et l’attribution pour la seule fois de sa carrière d’autant d’Oscars : cinq dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur. Un an après cet autre chef-d’œuvre que fut Les Raisins de la colère, Ford se révèle être une nouvelle fois le champion des classes sociales les plus défavorisées, des petites gens, qu’ils soient paysans ou ouvriers.

Philip Dunne a affirmé que si Wyler avait fait le film, il aurait été strictement identique... Quelle preuve de l’aveuglement de certains scénaristes pour tout ce qui touche à la mise en scène car, bien au contraire, chaque scène, chaque plan prouvent le ridicule de cette assertion. Les personnages que nous voyons évoluer sous nos yeux sont typiquement fordiens et la générosité, l’humanisme et la poésie de Ford irradient tous les moments de cette œuvre unique qui aurait pu aisément sombrer dans l’académisme si elle n’avait pas été transfigurée par le génie et la sincérité du cinéaste. Sans le critiquer, il est évident qu’avec Wyler aux commandes, ce film aurait certainement été plus froid, plus sec et moins lyrique, ne ressemblant absolument pas à l’adaptation du roman de Richard Llewellyn telle qu’elle nous a été donnée par John Ford.

Datant de la période où le sens aigu de la beauté chez Ford est à son apogée, ce film - à la fois histoire d’un apprentissage, chronique familiale et sociale, et évocation de valeurs éternelles qui tiennent une grande place dans le cœur du cinéaste - possède une ampleur permettant de toucher à l’universalité. On aimerait citer toutes les scènes, de ce prologue idyllique à ce final magique, évoquer tous les gros plans sur ces regards émouvants, tristes ou rieurs. On aimerait que soit enseignée dans les écoles de cinéma, grâce à ce film, la technique du cadrage tellement tous les plans sont admirables et font penser à des tableaux : ces images en plan d’ensemble des travailleurs, de retour de la mine, traversant en chantant la rue principale sont absolument inoubliables.

Pour pouvoir faire partager tout le bonheur que ce film nous procure lors de sa vision, il faudrait pouvoir s’étendre longuement sur d’innombrables et magnifiques moments ; sur cette hilarante leçon de boxe dont l’instituteur fait les frais après avoir donné une sévère correction à notre héros, sur cette chaleureuse fête au cours de laquelle Walter Pidgeon et Maureen O’Hara se mettent à chanter tous les deux pour finir sur un éclat de rire, sur cet émouvant et discret départ pour l’Amérique des deux fils alors que leur frère fait répéter sa chorale dans les rues nocturnes, sur ce visage bouleversant de la mère émue aux larmes au retour du printemps qui correspond à celui de ses garçons, sur les premiers pas dans une campagne paradisiaque du jeune Huw après sa maladie, sur les visages levés au ciel des trois femmes, qui ont chacune perdue leur époux et attendent la remontée des corps de la mine après le coup de grisou...

L’interprétation est parfaite, dominée par Donald Crisp dans le rôle du père qui eut d’ailleurs un Oscar pour sa performance. A ses côtés on trouve la belle Maureen O’Hara au visage si photogénique, le jeune Roddy McDowall (plus connu pour son rôle dans La Planète des singes) qui s’en tire très bien en sachant éviter la mièvrerie, Sara Allgood dans le rôle de la mère assez terre à terre, émue pour un rien mais au caractère trempé, et enfin le pasteur joué par Walter Pidgeon à travers lequel John Ford fait passer ses idées démocratiques, humaines, politiques et sociales.

La belle partition très présente d'Alfred Newman, au thème récurrent, est entrecoupée de chants gallois interprétés par les Welsh Singers en personne. On reconnaît là la passion que vouait Ford aux chansons traditionnelles, ces chanteurs gallois allant être remplacés dans ses films suivants par le groupe Sons of the Pioneers. La science et le génie de John Ford pour l’imagination de plans tous plus beaux et poétiques les uns que les autres s’exercent sur un décor magnifique de Richard Day et Nathan Juran (le complice futur de Ray Harryhausen, réalisateur du Septième voyage de Sinbad). Et, la même année que Citizen Kane, Ford tourne lui aussi des scènes dans lesquelles le plafond et le plancher sont bien visibles dans le même plan et certaines autres avec une profondeur de champ inédite (des scènes d’intérieur avec porte ouverte sur les paysages de campagne) ; on a peut-être un peu trop tendance à l’oublier en attribuant toutes ces innovations au seul génie d’Orson Welles.

Un avertissement est quand même nécessaire : il ne serait pas faux de parler d’une grandiloquence assumée de la mise en scène, d’une emphase dans l’interprétation, d’un scénario sur la corde raide entre sensibilité et sensiblerie ; en raison de tous ces éléments, et en ayant fait personnellement l’expérience, le film peut ne pas passionner à la première vision. Il peut même assez facilement prêter à sourire et donner prise aux ricanements de certains spectateurs habitués au cynisme ambiant contemporain. Dommage pour ces derniers qui passeront malheureusement à côté d’un véritable chef-d’œuvre, un de ces rares films qui possèdent l’étoffe de ce qu’on appelle "un grand classique indémodable" par leur intemporalité et leur universalité.

Le tournage terminé, John Ford est nommé chef de la Field Photographic Branch dans la Marine. De retour de la guerre avec un œil en moins, il nous donnera ensuite un autre film splendide, Les Sacrifiés, qui mériterait encore plus d’être redécouvert car il n'avait pas eu, quant à lui, la chance d’être reconnu tout de suite à sa juste valeur.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : THEÂTRE DU TEMPLE

DATE DE SORTIE : 27 AVRIL 2016

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Par Erick Maurel - le 15 novembre 2002