Menu
Critique de film
Le film

Prisonniers du passé

(Random Harvest)

Partenariat

L'histoire

John Smith (Ronald Colman), tel est le nom dont a été rebaptisé un soldat laissé pour mort dans une tranchée non loin d’Arras en 1917. Il se trouve désormais enfermé dans un asile anglais à Melbridge. Il y croupit depuis que sa blessure l’a rendu complètement amnésique. Profitant de la liesse populaire qui s’est emparée de la ville le jour de l’armistice, il s’enfuit de sa ‘prison’. Il fait par hasard la connaissance de Paula (Greer Garson), une chanteuse de cabaret, qui, ayant le coup de foudre pour ce ‘traumatisé’ de la guerre, décide de l’aider à échapper aux hommes de l’asile qui le recherchent et entreprend de lui redonner goût à la vie. Ils se marient, ont un enfant et coulent des jours heureux dans leur havre de paix à la campagne. Un jour que John Smith se rend à Liverpool pour le travail, il se fait renverser par un taxi. Le choc ravive sa mémoire et lui fait retrouver son identité ; il est Charles Rainier, un industriel millionnaire. Par contre, ses souvenirs s’arrêtent à sa blessure de guerre ; il a complètement évacué de son esprit les trois heureuses années qu’il vient de passer auprès de Paula…

Analyse et critique

Random Harvest, adulé aux Etats-Unis, représente l’exemple type de ce que pouvait être le mélo hollywoodien des années 40, genre dans lequel se spécialisèrent des cinéastes tels Irving Rapper ou Edmund Goulding avec comme vedettes principales Bette Davis ou Joan Crawford, et dont le plus beau fleuron pourrait bien être Now Voyager (Une femme cherche son destin). L’histoire de Prisonniers du passé est celle d'une femme déterminée à ressusciter un amour égaré dans l'esprit de l'homme qu'elle aime mais qui ne la reconnaît plus. Comme pour la grande majorité des mélos de cette période, nous y trouvons un postulat de départ totalement improbable que l’habileté d’un scénario réussit à faire digérer avec ses invraisemblances et ses ficelles usées jusqu’à la corde, un dosage parfait de coup de théâtre, de romantisme et d’instants plus calmes, toute une ‘iconographie’ que l’on retrouve de films en films avec une prédilection pour la pluie, les larmes, les miroirs, les toiles peintes champêtres, les départs en train, etc., le tout baigné dans une photographie ultra léchée et des décors, costumes et maquillages très sophistiqués…

Tout est en place et Mervyn LeRoy, professionnel jusqu’au bout des ongles, dirige avec une certaine délicatesse cette histoire d’amour impossible entre un millionnaire amnésique et une chanteuse de cabaret. Il faut dire qu’il est bien aidé par les scénaristes qui, toujours sur le fil du rasoir mais arrivant à ne jamais tomber dans le ridicule, démontrent un savoir faire indiscutable ; tout coule et se déroule avec fluidité malgré la mise en place d’un jeu narratif assez complexe dans lequel les fantaisies de la mémoire se jouent cruellement du spectateur qui se surprend à se retrouver face à un véritable film à suspense. En effet, Paula, ayant réussie à retrouver la trace de son mari disparu, va essayer selon les directives d’un psychiatre, de faire ressurgir les souvenirs de leur bonheur passé, mais avec tact, sans dévoiler ni son identité ni les relations qu’ils purent avoir pour ne pas risquer de provoquer de choc psychologique qui serait peut-être encore plus dommageable que sa semi-amnésie. Les occasions de stimuler cette mémoire vont alors se multiplier mais, désespérément, rien n'y fait et le spectateur est au supplice à cause de l’empathie qu’il ressent pour le personnage de Greer Garson. Que le soldat ne reconnaisse même pas en Paula la femme qu’il a passionnément aimé devient assez vite un véritable crève-cœur !


Nul doute que si Greer Garson, parfaite dans un rôle qui lui tenait sans doute fortement à cœur, n’avait pas obtenu cette année là l’Oscar de la meilleure interprète féminine pour un autre mélodrame encore plus réputé, Madame Miniver de William Wyler (qui récolta par la même occasion celui du meilleur scénario écrit… par la même équipe), elle l’aurait certainement reçue pour Random Harvest qui fut néanmoins nominé sept fois (les seules nominations de la carrière du cinéaste) sans rien rapporter. Ce qui n’empêcha pas le film de Mervyn Leroy de rafler tous les suffrages publics et critiques et d’être l’un des plus grands succès commercial de l’année 1943. Quant à Ronald Colman, sa composition est elle aussi admirable. Aussi convaincant dans la première partie au cours de laquelle, sous le coup de son traumatisme, il éprouve de fortes difficultés d’élocution et où il réapprend à vivre et à redécouvrir les bonheurs simples de l’existence, que dans la seconde où, ayant retrouvé sa véritable identité et son aplomb, il n’en apparaît pourtant pas aussi serein qu’il devrait l’être, homme devenu fragile par le doute et l’incertitude qui le rongent quant à ses trois années oubliées, persuadé en son for intérieur avoir vécu une belle histoire d’amour, une clé retrouvée dans la poche de son veston étant le seul objet le reliant avec cette partie de sa vie occultée mais qu’il sent avoir été une période bénie. Se raccrochant désespérément à ce ‘trou noir’ qu’il espère arriver à éclaircir un jour, il vit continuellement dans une espèce de tristesse, dans une nostalgie incompréhensible puisque basée sur du vide, perdu dans cette tentative de s’accrocher à un bonheur ressenti au plus profond de son âme sans qu’il n’en connaisse l’origine. L’on se rend compte de la complexité d’un tel rôle et Ronald Colman y est vraiment touchant.

Bref, une histoire sentimentale émouvante et au charme certain portée à bout de bras par le talent de ses deux acteurs principaux mais à laquelle il manque singulièrement d’audace pour pouvoir nous séduire totalement. LeRoy, par sa trop grande retenue en rapport aux ‘outrances’ de son intrigue, est souvent au bord de l’académisme et il manque à sa mise en scène cette ampleur, cette ‘folie’ et ce lyrisme (éléments qui font la marque des grands mélodrames, ceux de Sirk, Minnelli…) qui finiraient de nous convaincre et de nous transporter dans de plus hautes sphères émotionnelles. Dommage aussi que le score omniprésent d’Herbert Stothart soit aussi fade et anonyme car l’on sait très bien que par la seule force d’un thème musical efficace, un film peut arriver à s’élever vers des sommets insoupçonnés (La Valse dans l’ombre pour prendre un exemple d’un autre mélo du réalisateur) et que cette oeuvre soit aussi bavarde. Sinon, rien à redire de la superbe photographie en noir et blanc bien contrastée de Joseph Ruttenberg (The Philadelphia Story, Gaslight…), du traitement scénaristique soigné du roman de James Hilton (Horizons perdus, Au revoir Mr. Chips…) qui s’avère mélanger avec un bel équilibre suspense, romance sentimentale et étude psychologique. Pour les fans de ce genre tombé en désuétude qu’est le mélodrame romantique, une véritable aubaine !

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 8 décembre 2006