Menu
Critique de film
Le film

Pot-Bouille

L'histoire

Octave Mouret arrive à Paris et joue de son charme pour se faire une place dans la société parisienne. Il trouve d’abord une place au magasin Au Bonheur des dames, et cherche à obtenir les faveurs de Madame Hédoin, qui les lui refuse. Octave Mouret préfère alors se tourner vers le concurrent du commerce de Madame Hédoin, Auguste Vabre, dont la femme, Berthe, est follement amoureuse de lui.

Analyse et critique


Près de trente ans séparent la réalisation d’Au Bonheur des Dames et celle de Pot-Bouille dans la longue et très riche carrière de Julien Duvivier, romans qui se suivent selon un ordre inverse dans la série des Rougon-Macquart d’Émile Zola. Le rapprochement entre les deux longs métrages offre un aperçu très éloquent de l’évolution du regard du réalisateur sur ses personnages (de plus en plus noir) et apporte un témoignage supplémentaire à ce qui doit une fois pour toute constituer, si besoin est, une réparation : Julien Duvivier est un auteur à part entière, l’un des plus importants (le plus important ?) parmi ceux de sa nationalité. En examinant de plus près la filmographie de Duvivier, le retour à Zola, et l’adaptation de Pot-Bouille en particulier, est tout à fait logique à ce moment de sa carrière. Avec Voici le temps des assassins, en 1956, le réalisateur français signait un film très sombre, où l’absence de valeur morale de quelques personnages semblait pouvoir avoir raison de la bonté de certains autres. Le Pot-Bouille de Zola, plus féroce qu’Au Bonheur des Dames, offre un matériau idéal pour un réalisateur qui ne cherche plus tellement de nuances dans le portrait de certaines sociétés humaines. Aucun des personnages principaux n’échappe ici à la bassesse. Si l’on cherche du côté des personnages secondaires, seul peut-être M. Josserand sort-il relativement épargné de ce « pot-bouille ». Pourtant, ni dans Voici le temps des assassins, ni dans Pot-Bouille, Duvivier n’impose un regard de misanthrope, contrairement à ce qui se dit et s’écrit souvent sur lui. A ce sujet, nous retiendrons la remarque de François Truffaut, qui nous semble être la plus juste sur Duvivier, parmi d’autres largement discutables de la part du jeune critique de l’époque, à savoir la « douceur » qui caractériserait le cinéaste. C’est bien cette douceur et ce regard distancié sur ce qui est raconté qui élèvent le spectateur au-dessus des personnages dépeints.


En ne respectant pas l’ordre d’apparition des personnages tel qu’il est dans le roman, Duvivier veut immédiatement faire accéder le spectateur à la vérité de ceux-ci, en faisant tomber les masques dont ils se parent en société. Le réalisateur ouvre son film sur Madame Josserand et ses filles qui, faute d’argent pour prendre un fiacre, subissent la pluie sous laquelle elles avancent péniblement. La pluie joue ici le rôle de révélateur : les trois femmes perdent leurs belles coiffures, salissent leurs beaux habits, et Madame Josserand ne s’embarrasse plus de bonnes manières. Leur rencontre avec Octave Mouret dans la scène qui suit, sous le porche de leur immeuble, renforce leur ridicule, les trois femmes jouant un rôle en décalage complet avec ce qu’elles laissent paraître. Duvivier s’amusera ainsi de toutes les hypocrisies qui peuplent ce beau monde, en les révélant grâce à des choix de mise en scène très efficaces : ainsi, lorsque Campardon, qu’on verra un peu plus loin tromper sa femme, déclare à Octave Mouret qu’il a construit cette maison « sur des bases solides, comme la famille », le film enchaîne ensuite, en un raccord, sur une scène où Madame Josserand insulte son mari : « un crétin, une larve, un poisson mort... » Le montage accompagne ou souligne le mouvement du personnage principal, qui passe d’appartement en appartement, et assure une circulation et une communication entre tous les espaces intimes. L’escalier central, lieu de toutes les rencontres, participe à cette porosité qui se développe dans le film entre l’intime et le public. C’est alors qu’il est dans l’escalier qu’Octave Mouret se rend compte qu’il a oublié sa valise chez Campardon, qu’il retourne chez celui-ci et surprend sa conversation avec la bonne Gasparine, qui se révèle être sa maîtresse. Mais, au fur et à mesure que le film avance, ces portes qui ne cessent de s’ouvrir sur le passage d’Octave Mouret ne remplissent plus leur rôle de séparation et les histoires privées envahissent cet espace commun. Ainsi, Berthe Josserand n’attend pas d’être à l’intérieur d’un appartement pour se jeter dans les bras d’Octave Mouret, au beau milieu de cet escalier central, alors qu’elle vient de se marier avec Auguste Vabre.


Cette porosité entre les différents espaces permet bien évidemment la transmission des informations des uns aux autres. Octave Mouret en fait lui-même rapidement les frais lorsque, pendant une soirée mondaine de Madame Josserand, il dit à Hector Trublot que dans son pays, « on n’épouse pas » ; le paravent qui met les deux personnages à l’écart des autres ne pouvait évidemment pas retenir cette phrase dans l’espace de confidentialité des deux hommes, et une oreille attentive va rapporter l’information à Madame Josserand, qui, cherchant à marier sa fille, se désintéresse alors aussitôt du jeune ambitieux. Ces propagations de rumeurs fondées connaissent cependant leur épanouissement dans les dernières séquences, selon une logique de progression qui assure la bonne construction et la cohérence du film. Alors que Berthe Josserand a profité de l’absence de son mari pour retrouver Octave Mouret, les amants entendent les multiples ragots qui se propagent sur eux dans les appartements des domestiques, dont les fenêtres sont ouvertes, par un effet de résonance dans la cour de l’immeuble. Duvivier fait durer cet instant, accentuant la tension déjà présente par le montage alterné entre cette scène et le retour d’Auguste Vabre, suspicieux sur le comportement de sa femme en son absence. Or cette tension dramatique permet surtout d’accentuer l’effet comique du moment où Auguste Vabre débarque dans la chambre d’Octave Mouret et cherche, en vain, à lui régler son compte. Les dernières séquences, qui prolongent l’effet de confusion entre public et privé avec la recherche de témoins pour le duel entre les deux hommes, sont alors teintées d’un humour ravageur qui emporte tout le film avec lui.


Si la caméra de Duvivier est moins virevoltante qu’à ses débuts dans le muet, les mouvements qu’elle décrit occasionnellement possèdent une force incroyable, participent à la démystification de quelques situations ou de certains caractères et relèvent d’une véritable science du cadrage. La séquence qui suit la mort d’Hypolite Vabre est à ce titre exemplaire. Lorsqu’on découvre le corps du vieil homme écroulé sur son bureau, Duvivier filme la tête du défunt en gros plan, effectue un mouvement de caméra qui glisse le long de son bras et révèle la chaussure de la domestique accrochée à sa main. Il termine son plan en reculant légèrement la caméra pour filmer toute la scène, dans une tonalité grinçante : « A qui est ce soulier ? » demande Clotilde Duveyrier, fille du défunt ; « A moi, madame » répond la bonne ; « Arrangez votre corsage » renchérit Clotilde. Duvivier choisit ensuite de garder le corps de Vabre au centre de ses cadres, sur la plupart des plans où il est présent, et de montrer l’agitation tout autour de lui. Ainsi, un gros plan nous montre le visage sans vie d'Hypolite Vabre et, devant lui, les mains de Clothilde Duveyrier qui cherchent dans un tiroir du bureau des documents relatifs, on l’imagine, à la succession du vieil homme. Octave Mouret surgit alors à l’arrière-plan, tel un vautour innocent qui profite naïvement de la situation. La même idée est prolongée quelques instants plus tard, dans un nouveau choix de mise en scène très éloquent : en un plan, un travelling avant en plongée, qui se rapproche la dépouille de Vabre allongé sur son lit, et alors que des discussions n’en finissent pas, hors-champ, pour savoir quelle est la part d’héritage laissé par le défunt, Duvivier parvient à décrire la bassesse d’une société désormais sans visages et sans âmes. C’est ce recul permanent avec chaque situation, cette ironie constante, qui fait que Duvivier n’est pas un misanthrope : il sauve le spectateur de ce « pot-bouille », le fait rester à distance plutôt qu’il ne l’inclut dans cet univers.


Enfin, le recul avec le sujet et les personnages est aussi possible grâce à d’excellentes prestations d’acteurs, qui avaient, il faut également le souligner, de remarquables dialogues d’Henri Jeanson à faire vivre. Avec Pot-Bouille, Duvivier rappelle qu’il sait diriger les acteurs et les filmer à la bonne distance. Lorsque la domestique d’Hippolyte Vabre annonce la mort de « Monsieur Vabre » à Octave Mouret, alors dans les bras de Berthe Josserand qui vient d’épouser contre son gré Auguste Vabre, un plan s’arrête sur Berthe pendant le dialogue entre Mouret et la bonne. Une émotion, encore difficilement définissable, passe dans le regard de Danny Carrel à ce moment précis. L’actrice change cependant subtilement de regard lorsque la domestique précise que c’est le père d’Auguste qui est décédé. Cette inflexion du regard traduit alors à la fois l’espoir qu’elle avait dans les secondes qui ont précédé et la déception, cruelle, qu’elle ressent après la précision du prénom. Elle est filmée en plan rapproché taille, et cela semble être la meilleure distance pour obtenir un si bon effet : plus proche Duvivier aurait été trop insistant, plus loin il aurait manqué ce changement de regard. Mais Duvivier ne s’interdit cependant pas tout gros plan sur les visages de ses personnages. Il les réalise parfois au terme d’un recadrage qui vient souvent démasquer les visages qu’il filme. Plusieurs travellings avants sur le visage de Gérard Philipe soulignent ainsi l’hypocrisie du personnage, avec une insistance qui renvoie, là aussi, à une forme de distanciation.


Si Pot-Bouille n’a pas tout à fait l’éclat exceptionnel des deux longs métrages qui l’encadrent dans la filmographie de Julien Duvivier, soit les superbes Voici le temps des assassins, réalisé l’année précédente, et Marie-Octobre, réalisé trois ans plus tard, le film est un véritable petit bijou d’humour grinçant, réalisé avec soin et intelligence, et porté par une distribution de qualité. Tout ceci fait de ce Pot-Bouille une petite douceur, peut-être un peu moins marquante que les grandes œuvres à l’amertume tenace du réalisateur, mais qui saura cependant séduire tous les palais, même les plus exigeants. Un "petit Duvivier" peut-être, mais un très bon film d’un grand auteur.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Benoit Rivière - le 9 octobre 2019