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Critique de film
Le film

Portrait of Jason

Analyse et critique

Après The Connection, Shirley Clarke réalise en 1963 The Cool World qui est réputé comme étant le premier long métrage entièrement tourné à Harlem. Produit par Frederick Wiseman, le film est extrêmement bien reçu lors de sa présentation au Festival de Venise et, dans sa lancée, Clarke obtient la même année l'Oscar du meilleur documentaire pour Robert Frost : A Lover's Quarrel with the World.

En trois films et quelques courts, Clarke s'est ainsi imposée comme une figure majeure du cinéma indépendant américain. Mais malgré cette reconnaissance critique et publique (restreinte certes), c'est sans succès qu'elle essaye de trouver les financements pour plusieurs de ses projets. Elle crée alors avec Jonas Mekas The Film-Makers' Distribution Center, une société dont le but est de soutenir les nouveaux cinéastes indépendants américains en distribuant leurs films. Comme on pouvait s'y attendre, la société ne dégage aucun bénéfice et Clarke n'avance pas sur ses projets. Mais le fait que Mekas, Kenneth Anger et Paul Morrissey parviennent à réaliser entre 64 et 67 trois classiques du cinéma underground (respectivement The Brig, Scorpio Rising et Chelsea Girls) la convainc qu'elle peut aussi tourner sans argent. Et c'est ainsi qu'avec ses économies elle finit par produire Portrait of Jason qu'elle tourne en 1967, soit quatre années après son précédent film.

Clarke pense son film en fonction du budget extrêmement modique (21 500 dollars au total) qu'elle peut réunir. Le dispositif est ainsi des plus simples. Le film est tourné dans la chambre qu'elle loue depuis 1965 au mythique Chelsea Hotel, l'équipe est réduite au minimum (elle comprend Clarke, son compagnon Carl Lee, l'assistant Bob Fiore, Jeri Sopanen à l'image et Jim Hubbard au son) tout comme temps de tournage, une séance continue qui débute à neuf heures et se termine douze heures plus tard. Et enfin, le sujet se réduit à une personne : Jason Holliday. Car, comme son nom l'indique, Portrait of Jason est un montage d'1h45 de cet entretien où un Noir bisexuel, gigolo, call-boy, prostitué et drogué raconte sa vie.

Plein d'humour, mythomane, charmeur, Jason est un personnage extraordinaire. Il s'enivre devant la caméra, fume pétard sur pétard, minaude, imite Hattie McDaniel en domestique de Mam' Scarlett, Mae West ou encore Carmen Jones, mime ses cuites où il ne tient plus debout. Il va du mélodrame au comique, véritable acteur qui se délecte de la présence de la caméra et du fait d'être filmé. Il suffit que Clarke lui demande de jouer « un rôle qui te fait pleurer » et Jason de se lancer et de faire venir les larmes. Pour ce comédien né, ce film est comme un stand-up. Et s'il perd son auditoire, comme c'est le cas à un moment du film, il perd pied : « Carl, reviens et souris moi s'il te plaît... »

Carl, c'est Carl Lee, le compagnon de Shirley Clarke depuis 1961. Ils se sont rencontrés en 1959 alors qu'il jouait au Living Theater dans The Connection. C'est grâce à ses connaissances dans la communauté noire que Clarke a pu tourner The Cool World à Harlem et c'est également lui qui lui présente Jason, un ami de son père. Lorsque Clarke décide de mener cet entretien avec Jason, c'est parce qu'elle voit en lui le sujet idéal pour interroger le rapport du documentariste à son personnage, pour questionner le vrai et le faux. Parce qu'il est black, bisexuel, drogué et prostitué - soit le marginal idéal pour l'Amérique blanche, puritaine et raciste -, Jason lui permet également de poursuivre son exploration de la marge, l'autre grand sujet de The Connection après le rapport au réel. Enfin, Jason lui amène une nouvelle manière d'aborder la question afro-américaine.

Dans The Cool World, Shirley Clarke dépeignait la communauté noire avec la volonté de fuir l'angélisme de la cause libérale. Elle montre dans son film des Noirs aussi admirables qu'insupportables, des gens tout simplement. Elle filme notamment des Blacks paranoïaques, se demandant par ailleurs comment, vu ce qu'on leur impose, ils « ne soient pas tous cinglés. » (1) Ce choix est très mal perçu par les militants des droits civiques et par la presse libérale. Malcolm X quant à lui aime le film, le seul réaliste tourné aux USA lui confie-t-il. Et Miles Davis propose qu'on le sous-titre « The Truth ». Militante du Civil Right Movement, Clarke devient l'une des plus fines et perspicaces cinéastes de la culture afro-américaine.

The Cool World est une critique virulente de la société WASP américaine et Portrait of Jason lui emboîte le pas. Ce n'est pas le sujet principal du film et cette critique passe surtout par quelques anecdotes racontées par Jason. « J'aimerais chasser tous mes domestiques, pour en avoir un gentil comme Jason » dit ainsi une rombière à son amie pour qui Jason fait le gigolo. Ou encore cette autre qui lui confie : « Vous savez, Jason, je n'ai jamais vraiment aimé les Noirs, vous êtes le premier. » Quelques témoignages qui en disent long sur la place des Noirs en cette fin des années 60...

Comme on l'a vu avec The Connection, il y a un côté assez agressif dans le cinéma de Shirley Clarke, que l'on ressent également dans The Cool World et qui est au cœur de Portrait of Jason, véritable face-à-face entre le réalisateur et son personnage. En effet, Lee et Clarke, qui mènent l'entretien, finissent par s'énerver et bousculent Jason pour qu'il aille droit au but, enfin au but qu'eux ce sont fixé. « Arrête de rire, Jason, parle-nous de toi ! Ta mère, ton enfance, les hommes que tu as aimés... » lui enjoint Clarke. « Nous savons tous que tu es une grande actrice. Tu as joué tous les rôles. Mais je sais, tu te fous de tout à part toi. Tu n'es toujours pas assez sincère. Ce que tu racontes, d'autres tocards dans la rue peuvent le raconter. Il n'y a qu'un jeu que tu peux jouer, le tiens » finit par lâcher Carl Lee, excédé.

Clarke aime montrer que la réalité se dérobe face à la caméra, qu'elle résiste à son enregistrement. Dans The Connection, le réalisateur Jim Dunn ne parvient pas à obtenir ce qu'il veut de ses personnages. Son projet lui échappe petit à petit, il n'arrive pas à tourner le film qu'il a en tête et finit par prendre de l'héroïne dans le fol espoir de récupérer son film en partageant l'expérience des junkies, ne parvenant au final qu'à en perdre complètement le contrôle. Clarke aime beaucoup les ratages, les essais, les approximations, les dérapages. Elle ne lisse pas mais au contraire met en avant les aspérités de ses films, les bouts qui dépassent. Tous ces éléments lui permettent de créer une distance entre ses films et le spectateur. Elle ne veut pas que ce dernier soit dupe, qu'il oublie qu'il est devant un film et donc appuie - parfois trop, il faut le concéder - sur les artifices de sa mise en scène. C'est le cas dès l'ouverture du film où l'on entend cet échange en off tandis que le chef opérateur fait le point sur le visage de Jason :

HUBBARD - Miss Shirley Clarke, Portrait of Jason 1/1.
CLARKE - Ok, roll.
SOPANEN - Camera roll.
CLARKE - Ok, Jason, go.
HOLLIDAY - My name is Jason Holliday... My name is Jason Holliday... (laugh)... My name is Aaron Payne...

En quelques phrases, Clarke met en avant son dispositif de mise en scène et glisse déjà l'idée du mensonge qui va courir tout au long du film. Clarke ne fait jamais oublier sa présence, ni celle de la caméra. Les bougés, les zooms intempestifs, le son qui continue à se dérouler alors que l'image passe au noir suite à un incident de caméra, les flous (qui épousent aussi l'ivresse de Jason et les vapeurs des cigarettes qu'il ne cesse d'allumer), les questions de Clarke et les interventions de Lee qui sont conservées : tout concourt à rappeler constamment le dispositif mis en place. Clarke ne s'efface pas devant son sujet, son personnage, elle n'essaye pas de se faire oublier et on l'entend qui rit, qui s'énerve.

« J'essaie sans cesse d'être à la fois réaliste et abstraite. Parfois je fais un film réaliste comme The Cool World, mais les mouvements de caméra n'en sont pas moins chorégraphiés que dans The Connection, Portrait of Jason ou même mes films de danse. Pour moi, c'est ça le cinéma. »

Si la mise en avant de sa présence et de celle de la caméra est un principe de son cinéma, Clarke n'en recherche pas moins derrière cette distanciation à nous émouvoir, à provoquer en nous des émotions fortes, ce qui fait de ses films non pas des objets théoriques et froids mais au contraire des œuvres qui créent une profonde empathie avec le sujet filmé. Même si le sujet est un personnage aussi insaisissable que Jason...

« Ca fait un drôle d'effet qu'on fasse un film fait sur moi. Au fond je prends mon pied, je me sens vraiment quelqu'un, à délirer. Les gens vont adorer, je serai critiqué, aimé, détesté, peu importe. Je fais ce que j'ai envie de faire c'est bon de savoir que quelqu'un me filme. »

Jason est un acteur né, un performer. Il passe en un clin d’œil du rire aux larmes et l'on ne saisit jamais vraiment quelle est sa part de jeu, on ne fait pas vraiment la part entre ce qui vient réellement de lui et ce qui est pure invention. Même quand il semble se livrer, il joue tellement avec la caméra, il a une telle conscience de sa présence qu'il abolit la frontière entre le réel et la fiction. Clarke a vraiment trouvé en lui l'incarnation parfaite de ce travail de fictionnalisation du réel, qui est pour elle la seule manière qu'a le documentaire de s'approcher de la vérité.

On ne sait jamais si Lee et Clarke utilisent Jason ou si c'est lui qui les manipule pour se mettre en valeur. « Le gag, c'est qui se sert de qui. On paie, je fais ce qu'on me demande, mais c'est eux qui sont ridicules » : Jason parle t-il seulement de la prostitution ou évoque-t-il également sa relation avec la cinéaste ? On ne sait jamais vraiment où se situe le jeu, quels sont les vraies relations et les apports de chacun au film. De fait, Jason, Lee et Clarke se connaissent très bien. Ils se sont perdus de vue pendant plusieurs années et c'est en le croisant par hasard dans la rue que l'envie prend soudainement à Clarke d'en faire le sujet de son film. Jason exulte et se lance avec joie dans l'aventure. C'est donc une œuvre commune, voulue et conduite par eux trois... difficile donc de savoir qui tire les ficelles.

« Je connais bien Jason. Il ne fait rien dans le film qu'il n'ait fait cent fois dans la vie. Je connais par cœur ses blagues, ses histoires, ses larmes. Tout ça, c'est Jason. La seule différence est que le film change l'intensité de l'expérience. Même au tournage, l'intensité était plus forte. Et aux rushes, c'est incroyable ! Car, habituellement, je trouve Jason ennuyeux comme la pluie ! » (2)

A peine la caméra lancée, Jason l'insupporte. Elle a envie de le secouer, « de le tuer ». Mais son regard change et peu à peu elle a bientôt envie de le rendre merveilleux. Ce processus se poursuit au montage où elle tombe amoureux de son sujet, cherchant dans le flot d'images à trouver ce fil qui lui permettrait de vraiment raconter qui il est, d'où il vient, ce qu'est sa vie. Le film raconte ainsi une deuxième histoire, non plus celle de Jason, mais celle de Clarke qui va de l'agacement à l'amour.

Shirley Clarke explique que tout ce que raconte Jason dans le film, elle le connaît par cœur, hormis les vingt dernières minutes qui sont pour elle une surprise. L'alcool et la fatigue aidant, le discours de Jason devient moins rôdé, moins clair aussi. Il se perd dans ce qu'il raconte, dérape d'une histoire à une autre. Il baisse sa garde et se livre en parlant de sa mère, de son homosexualité, de la peur, de la fuite en avant qu'est sa vie, du lent suicide qu'il orchestre depuis des années. Le flou, figure récurrente du film, fonctionne de pair avec cette figure d'abord opaque qu'est Jason le comédien et qui au fil du film devient plus claire à nos yeux. Ses contours se dessinent, on commence à le comprendre, à le connaître... mais tout aussi rapidement, il nous échappe une fois encore et redevient un parfait inconnu. Carl et Richard - un ami de Jason - s'en prennent à lui, ce dernier lui reprochant de sales coups qu'il lui a faits, le traitant de « sale tapette ». Ils l’asticotent car il ne reste qu'une bobine et ils veulent le pousser à bout pour l'obliger à arracher son masque une bonne fois pour toutes. « Sois honnête, enfoiré, arrête ton cirque »... mais Jason tient son rôle et remporte la manche. Clarke finit par couper, excédée, vaincue. C'est certainement que Jason s'est confondu avec son rôle, que le masque qu'il s'est façonné est collé à jamais sur son visage. Et l'on comprend alors pourquoi Ingmar Bergman parle de Portrait of Jason comme du «  film le plus fascinant que j'ai jamais vu. »


  1. (1) Entretien dans Les Cahiers du Cinéma n°153
    (2) In Rome is Burning d'André S. Labarthe

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La fiche IMDb du film

L'imposant dossier de presse de Milestone (en anglais)

Par Olivier Bitoun - le 2 septembre 2014