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Critique de film
Le film

Pool of London

Partenariat

L'histoire

Le Dunbar, un navire de commerce britannique, rentre à quai à Londres. Dan (Bonar Colleano), jeune marin, fait un peu de trafic pour arrondir ses fins de mois, important notamment des bas Nylon en contrebande. Pour ne pas éveiller les soupçons, il demande parfois à son ami jamaïcain Johnny (Earl Cameron) de lui donner un coup de main. Mais alors que Johnny refuse de s’impliquer davantage, Dan accepte une proposition pour un gros coup.

Analyse et critique

Pool of London est la seconde incursion de Basil Dearden dans le polar pour Ealing, après le succès de The Blue Lamp (1950). Avant cette réussite, Dearden avait peu à peu gravi les échelons au sein du studio en coréalisant des comédies de Will Hay puis en montrant ses aptitudes pour le suspense en réalisant Le Pilote automobile, un des segments les plus glaçants du film à sketches Au cœur de la nuit (1945). L’autre moment-clé sera sa rencontre avec le producteur Michael Relph sur le tournage du film historique Saraband for Dead Lovers (1948), tout deux entamant là un partenariat fructueux qui trouve ses bases dans The Blue Lamp. Si dans ce dernier Dearden était encore au service de la sécheresse du script de T.E.B. Clarke, Pool of London définit le polar comme le genre de prédilection de Dearden. C’est un sillon qu’il creusera après son départ d’Ealing dans la société de production montée avec Relph, en y intégrant des sujets sociaux inédits au sein du cinéma anglais d’alors comme le racisme (Sapphire, 1959) ou l’homosexualité (Victim, 1961). Cette approche s’illustre donc réellement avec ce Pool of London qui nous plonge dans les bas-fonds du port de Londres, à travers le destin de quelques marins du Dunbar fraîchement accosté. La première partie nous présente donc joyeusement les personnages en disséminant les éléments de la trame criminelle lors du contrôle douanier traditionnel où nos marins tentent de faire passer en douce divers objets (alcool, cigarettes, bas Nylon pour les petites amies). Le plus roublard est Dan (Bonar Colleano) qui arrondit ses fins de mois grâce à la contrebande et sollicite son ami jamaïcain Johnny (Earl Cameron) pour faire passer un paquet de cigarettes. Si Johnny malgré ce coup de pouce refuse d’aller plus loin, Dan trop confiant va accepter une offre plus dangereuse de la part de criminels locaux.

Basil Dearden tisse autour de son fil rouge policier un vrai film choral où va s’exprimer sa veine sociale. La solitude et l’anonymat des ports où il débarque exposent ainsi le marin à des situations et attitudes contrastées. C’est la tentation de l’illégalité pour Dan, celle d’une désinvolture avec la gent féminine dont sera victime Sally (Renée Asherson), employée du port attendant en vain la visite de son fiancé engagé sur le Dunbar. Johnny traverse habituellement les escales comme un fantôme mais va cette fois nouer un embryon de romance avec Pat (Susan Shaw), jeune vendeuse de tickets de cabaret. Earl Cameron fut l'un des premiers acteur noir en tête d’affiche d’une production britannique, l’occasion pour Dearden d’amorcer les questionnements raciaux à venir dans Sapphire. Le racisme ordinaire auquel est exposé Johnny (un vigile récalcitrant dans un club, une remarque désobligeante) exprime le complexe qui le rend si timoré dans ses relations avec Pat, presque surpris de l’intérêt que lui porte la jeune femme. Les balades timides du couple offrent des moments touchants où la mise en scène de Basil Dearden se fait contemplative (les vues des toits londoniens et ces magnifiques plans d’ensemble) et intimiste, capturant le moindre regard tendre et geste gauche d’un Earl Cameron très touchant. Malgré sa nature extrêmement chaste, il faut saluer l’audace ce qui est l'une des rares romances interraciale du cinéma anglais d'alors.

La fluidité du récit et la gestion des ruptures de ton impressionnent, les retours à la trame criminelle se faisant par de pures idées formelles et narratives. Durant la promenade du couple sur les toits, ils pensent apercevoir une silhouette qui disparaît aussitôt et qui amorce donc le hold-up habilement présenté en amont. La séquence se montre inventive en jouant sur les capacités physiques d’un protagoniste (préfigurant largement Topkapi (1964) de Jules Dassin, célèbre pour cette trouvaille), l’élégance des cadrages de Dearden sur ce formidable décor se disputant à la tension par les dérapages violents qui rompent l’éphémère sidération de l’exploit criminel. La dernière partie du film prend un tour essentiellement nocturne et oppressant, la veine relativement documentaire du début cédant à une stylisation plus marquée de l’environnement urbain. La photo somptueuse de Gordon Dines s’imprègne ainsi de ces ruelles menaçantes et bars enfumés, où il s’agit à la fois de traduire la paranoïa et la solitude de Dan désormais fugitif et de Johnny, ramené à sa son sentiment d’exclusion. Une sensation de cauchemar éveillé magnifiquement traduite par Dearden tout en accélérations brutales (fusillade et poursuite en voiture fabuleuse de nervosité) et ralentissements inquiétants (l’errance alcoolique de Johnny dans un quartier de Londres en ruines). C’est pourtant bien l’amitié entre les deux personnages qui permet un sursaut d’humanité dans ces bas-fonds où tout le monde est prêt à se trahir (la versatilité de la petite amie de Dan annoncée d’emblée) dans une belle conclusion où se disputent la tragédie et l’espoir. Un très grand polar qui forge la patte Basil Dearden.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 11 octobre 2018