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Critique de film
Le film

Plein Sud

L'histoire

Caroline (Clio Goldsmith), en froid avec son amant du moment - un important homme politique - lui annonce qu’elle va le quitter pour le premier venu qui sera surement plus intéressant. Elle tient sa promesse et court après le premier homme qu’elle aperçoit par la fenêtre. Il s’agit de Serge (Patrick Dewaere), un universitaire qui pour les beaux yeux de la mystérieuse jeune femme abandonne tout du jour au lendemain, à commencer par son épouse (Nicole Jamet). Le couple se rend à Barcelone où Serge doit donner une conférence et où il avait promis à sa femme de l’emmener faire une "deuxième lune de miel". Une étrange relation s’établit, plus sensuelle que romantique. La femme fatale semble tirer les ficelles alors que Serge croit retrouver "une liberté totale" en se coupant de son travail, de ses relations, de sa famille et de sa réputation. Totalement obsédé, il en perd même tout son argent... mais semble ne pas s’en soucier.

Analyse et critique



Luc Béraud, ce fut d’abord l’assistant-réalisateur de Jean Eustache (La Maman et la putain) et de Jacques Rivette (Céline et Julie vont en bateau) avant de devenir, sur deux films, celui de Claude Miller. Tous deux collaboreront souvent ensemble, changeant même de casquette à l’occasion. Si le premier avait signé le scénario de quelques films de Claude Miller, dont le splendide La Meilleure façon de marcher - pour lequel il obtiendra une nomination aux Césars 1977 -, pour Plein Sud c’est au tour de Béraud de passer derrière la caméra alors que son acolyte se charge d’en écrire le scénario. Sur toute sa carrière et en dix ans de temps, Béraud ne réalisera que trois films de cinéma : en plus de celui qui nous intéresse, se situant au milieu, on trouve La Tortue sur le dos en 1978, avec Jean-François Stévenin et Bernadette Lafont, ainsi que La Petite amie en 1988, avec Jacques Villeret et Jean Poiret. Il fera en revanche beaucoup de télévision. Plein Sud fait partie de ces œuvres dont le réalisateur a renié le montage tripatouillé à l’encontre de sa volonté, la critique ne fut guère tendre et le film fit d’ailleurs un bide en salles. Si dans un premier temps Béraud ne cautionna pas son œuvre ("C'est mon film sans être mon film"), il la considère désormais avec beaucoup plus d’affection et d’indulgence, et il n’a pas du tout tort !

Un universitaire menant une vie toute simple auprès de sa femme abandonne tout du jour au lendemain - travail, relations, épouse, argent... - pour suivre une créature qui lui a tapé dans l’œil. Il décide alors de ne plus la quitter d’une semelle, où qu’elle aille, et de partager quelque temps sa vie, voire plus précisément son lit. Car, hormis le sexe, le reste lui importe peu d’autant que la jeune femme s’avère non seulement opaque, égoïste et antipathique mais également, à l'inverse de lui, totalement inculte. Contrairement à ce que nous aurions pu penser à la lecture de ce pitch - et ce qui a dû déplaire à la majorité des spectateurs qui s’étaient rendus en salles dans le but de découvrir une histoire d’amour fou -, il ne s’agit aucunement d’un drame passionnel mais bel et bien d’une comédie caustique et culottée, teintée de dérapages surréalistes puisque la situation narrée et le couple ainsi formée semblent totalement improbables. En effet, malgré la beauté sidérante de Clio Goldsmith, comment croire une seule seconde qu’un homme puisse faire de telles folies pour son personnage dans le film ? Et difficile de comprendre comment se prendre de passion d'une manière quasi suicidaire pour une femme aussi froide et désobligeante. Certains ont pointé du doigt le jeu absolument inconsistant de l’actrice du fait de ne ressentir aucune empathie pour son personnage, j’aurais plutôt tendance à penser que c’est le tempérament et le caractère du protagoniste qui nous empêchent de lui trouver un quelconque intérêt autre qu'esthétique et que la prestation presque neutre de la comédienne - certes pas nécessairement talentueuse - convient au contraire parfaitement bien au portrait de cette femme décrite par Béraud et Miller, un objet sexuel dénué de toute tendresse ou sensualité.



Quoi qu’il en soit, il est vrai que c’était fortement et forcément risqué de partir d’un tel postulat, celui d’un homme intelligent qui se comporte comme un idiot pour se lancer à corps perdu dans une relation passionnelle avec une femme dont il ne connaît rien. D'où le flop d’un film d’emblée assez mal ciblé, et qui plaira certainement plus aux amateurs du cinéma de Luis Buñuel qu’à celui par exemple des comédies potaches de Michel Lang (Le Cadeau lui aussi avec Clio Goldsmith à la même époque) ou des drames sociologiques de Claude Sautet (Un Mauvais fils avec Patrick Dewaere, sorti peu de temps avant). Avec coup sur coup Psy et Plein Sud, ce sont deux flops consécutifs pour l'acteur. Même si tous deux inégaux, ils étaient cependant loin de mériter une telle méchanceté critique et d’être autant boudés par le grand public. Si Plein Sud est plus difficile à appréhender et moins immédiatement drôle que la comédie de Philippe de Broca, il n’en provoque pas moins son lot de fous rires dus, d’une part, à l’amoralité ou (et) à la cocasserie des situations (le coup de fil de Serge à sa femme ; la conférence totalement ratée ; ses relations avec le recteur ; la cabane-lit ; Carole qui semble être victime d'une tentative d’enlèvement par d’inquiétants guignols, la beauferie de Guy Marchand, la scabreuse Jeanne Moreau...), de l'autre au formidable Patrick Dewaere - entièrement nu une bonne moitié du film - une fois de plus absolument génial. D’autant qu’il s’est fait pour l’occasion un look inhabituel, se lissant les cheveux et s’affublant de petites lunettes allant parfaitement bien à son personnage de jeune intellectuel, ce banal professeur d’université larguant les amarres plein Sud sans se soucier des conséquences pour lui et son entourage, se lançant dans une quête effrénée de sexe au détriment de tout le reste.

Faute en partie à un montage refait derrière le dos de son metteur en scène, la narration parait montrer des carences ou alors semble souvent hachée. La volonté délibérée des auteurs ayant été que le point de vue recherché soit exclusivement celui de leur personnage principal qui tourne en rond sans jamais vraiment savoir où il en est et où il va, ces apparents défauts se révèlent finalement être assez cohérents avec l'ensemble, le spectateur n'étant pas censé en comprendre plus que Serge - pas plus à ce qui lui arrive que les manigances et comportements absurdes de sa compagne ou ceux des étranges personnages qui gravitent autour, que ce soit celui de son frère crétin et macho interprété par un réjouissant Guy Marchand ou celui de sa mère, sorte de maquerelle peu recommandable que campe avec culot et talent une Jeanne Moreau sur le tard. On s’amusera aussi de ceux, inénarrables, interprétés par Pierre Dux et plus encore par José Luis López Vázquez en recteur de l’université de Barcelone, dépassé et agacé par la folie et l’inconscience de celui qu’il a fait venir pour une conférence qui tournera court, Serge n’ayant pas lu le livre dont il est censé parler. Et puis l’on est agréablement surpris par le background de ce Paris insurrectionnel historiquement inventé - d’autant que nous ne sommes pas du tout en 1968 comme je l’ai parfois lu - ainsi que par l’annonce pour le moins jouissivement abrupte du personnage principal à sa femme pour lui signifier qu’il la quitte en lui passant un simple coup de téléphone au cours duquel il lui dit avec un aplomb hilarant qu'il est finalement parti à Barcelone sans elle et qu’il se trouve actuellement au lit avec une femme qu’il vient de rencontrer. Notons enfin pour l'anecdote les apparitions fugitives de Claude Miller ou Mado Maurin.



Pas totalement maîtrisée, pas toujours cohérente, parfois agaçante et certes assez déstabilisante par le fait de comportements rarement expliqués et de motivations restant pour la plupart obscures, une comédie néanmoins amusante, incisive, culottée, délicieusement amorale et souvent jubilatoire par sa fantaisie assumée, ses dialogues savoureux, ses ruptures de ton et son mélange des genres et d’univers, "entre Malcolm Lowry, Simenon et Raymond Queneau" dira en substance Luc Béraud. Le fait que l’entente ne fut pas bonne du tout entre les deux acteurs principaux participe de l'originalité de ce duo atypique à l’écran, sans aucune alchimie. Il ne faut pas nécessairement chercher à tout comprendre, pas plus l’intrigue que les comportements - ce serait peine perdue - mais se laisser embarquer dans cette aventure passionnelle peu banale et farfelue dans laquelle un quidam quitte la tranquillité d’une vie stable pour se jeter suicidairement dans une existence pour le moins intrépide. Comme ce pauvre bougre de Serge, mieux vaut ne pas se poser de questions pour ainsi éviter de redoutables réponses qui ne nous plairaient pas !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 13 novembre 2017