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Critique de film
Le film

Playtime

Partenariat

L'histoire

Dix ans après Mon Oncle, revoici Monsieur Hulot, perdu dans les dédales d’un Paris ultra-moderne (solitude). De multiples rencontres plus ou moins avortées émaillent le parcours labyrinthique de Hulot dans cette capitale fantômatique et kafkaïenne : cadres ternes et suractifs, anciens camarades de régiment, VRP sur les nerfs ou encore touristes américaines s’extasiant sur d’immenses buildings impersonnels. Tout ce beau monde se retrouve finalement le soir pour l’inauguration en grande pompe du Royal Garden, restaurant chic dont le standing n’est que de façade. S’ensuit alors un déluge de catastrophes... et de gags.

Analyse et critique

Play... C’est bien de jeu qu’il est question dans Playtime...

Paris comme immense terrain de récréation. Là, Tati, jeune chien fou de 58 ans, magnifie une ville des Lumières grisâtre qui, sous son regard, redevient poétique et festive. Dans la lignée directe de Mon Oncle (qui se terminait dans un aéroport, décor d’ouverture de son Playtime), le quatrième long métrage de Jacques Tatischeff embrasse une myriade d’idées joyeuses déjà développées dans ses œuvres précédentes, les portant à un point d’incandescence et de perfection que le cinéma français ne connaît qu’une fois par décennie. Film-miracle, film-somme, film-monde, Playtime porte le sceau de son génial créateur et accompagne certains cinéphiles, sourire béat aux lèvres, tout au long de leur vie de spectateur.

Chef-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvre, Playtime est un film maudit, au destin singulier. Entamé en 1964, soit six ans après le triomphe international de Mon Oncle, le tournage du film traverse des tempêtes que n’auraient pas reniées les historiens de cinéma friands de naufrages à la Cléopâtre... D’une ambition démesurée, ce cinquième film est né après une longue gestation qui aura notamment vu Jacques Tati abandonner L’Illusioniste, scénario semi-autobiographique co-écrit avec Jean-Claude Carrière. Resté dans les tiroirs, ce scénario avorté laisse finalement place à la préparation d’un autre projet qui, de Récréation (premier titre du film), deviendra Playtime...

Dans l’incapacité de tourner cette histoire d’Une grande ville (titre provisoire parfois évoqué dans les documents du CNC) en décors réels, Tati et son équipe de production se décident à construire un studio d’une superficie hallucinante pour l’époque. Dans la banlieue de Joinville, jouxtant les laboratoires GTC qui viennent de s’équiper en matériel 70mm (format choisi pour le film), l’immense plateau explose littéralement le budget et retarde le tournage de plusieurs mois : entamée en juillet 64, la construction du décor s’achèvera non sans peine en mars 65... Déçu par la colorimétrie des premiers rushes, peu convaincu par les perspectives de certains de ses décors, embarrassé par des conditions météorologiques déplorables, Tati se débat tant bien que mal avec un budget pharaonique et un tournage qu’il continue toutefois, imperturbable, à diriger d’une main de maître. Sur un plateau exténué, le sobriquet de Tatillon ne quittera alors plus le créateur de Playtime.

Epique, le tournage se heurte à de nombreuses contraintes, au point que le chef opérateur Jean Bourgoin (Mon Oncle mais aussi - excusez du peu - Goupi Mains Rouges, Dédée d’Anvers, Orfeu Negro, La Marseillaise, Mr Arkadin, Le Jour le plus long...) qui travaillait sur le projet depuis de longs mois, jette l’éponge au bout de quelques semaines de tournage. Homme de scène, Tati nourrit quelque méfiance à l’égard des techniciens de cinéma qui peinent parfois à retranscrire toute la palette imaginative de leur réalisateur. Ainsi, les scènes d’aéroport nées des différentes tournées promotionnelles de Mon Oncle, se heurtent à des considérations plastiques (le plexiglas utilisé pour les décors reflète les éclairages et sera finalement remplacé par du verre) qui horripilent Tati. Pétri d’humour mais terriblement exigeant, le créateur de Monsieur Hulot dirige son plateau d’une main de fer. Ce qui ne suffit pas à boucler le film dans les temps prévus...


Endetté jusqu’au cou, Tati se résout alors, la mort dans l’âme, à annuler purement et simplement le tournage de certaines séquences, notamment dans le long passage du Royal Garden. Le montage est entamé alors que le tournage est loin d’être terminé, afin de convaincre des investisseurs étrangers de renflouer ce bateau ivre, frôlant le naufrage. En bon capitaine, Tati tient la barre, se souciant comme d’une guigne des soucis financiers de la production pour ne jamais perdre de vue la maîtrise artistique de son film, qu’il se permet de peaufiner à coup de retakes répétées. Le 15 septembre 1967, soit trois ans et demi après le premier coup de truelle à Joinville, le tournage s’achève avec la destruction du décor - que Tati espérait pourtant conserver pour y fonder une Université du Cinéma, projet qui lui sera refusé par André Malraux, alors ministre de la Culture de De Gaulle.

Le montage - entamé entre autres par Sophie Tatischeff, fille de Jacques - livre finalement une première copie du film, le 16 décembre 1967.

Véritables crève-cœurs, les mois qui suivent voient la durée du film fondre comme neige au soleil sous la pression de la production. Des 2h33 initiales lors de la première du film (présenté avec entracte, au grand dam de son créateur), le film passe par diverses durées - atteignant un pic de 2h50, se réduisant ensuite à 2h15 (deux copies conservées par les Cinémathèques de Lausanne et Toulouse, en très mauvais état) pour finalement atteindre les 1h59 restaurées que nous connaissons aujourd’hui (et qui sont celles que vous verrez sur le DVD de Wild Side).

Mal accueilli par la critique qui le juge toujours trop long, le film trouve finalement son public sans pour autant atteindre les sommets des triomphes précédents de Tati. Ainsi à Paris, le film attire 400 000 personnes, un succès tout relatif et insuffisant pour combler le gouffre financier généré par le tournage... Aux Etats-Unis, les coupes exigées par les distributeurs sabordent le film qui sort dans l’indifférence générale, alors que Monsieur Hulot est pourtant une star reconnue outre-Atlantique. Playtime, film d’une ambition folle, signe finalement la ruine de Tati qui cède la majeure partie de ses droits à Panoramic Films. Et Tati, dépressif, de perdre une once de son génie et de son envie dans ses œuvres suivantes, moins brillantes : Trafic et Parade...

Car c’est bien de génie dont il s’agit quand Jacques Tati arrive sur le tapis. Film d’une précision démentielle (les superlatifs manquent dès qu’il convient d’écrire une ligne sur le papa de Monsieur Hulot), véritable métronome burlesque, Playtime est le travail d’un orfèvre qui aurait ciselé chacun de ses plans sans relâche. Tel un horloger, Tati filme au micron près, n’omettant aucun détail. Paradoxal pour un cinéaste adepte du plan large, magnifié ici par un 70mm ample et généreux. Mais c’est bien dans le détail que cette amplitude prend tout son sens, chaque cadre constituant la somme de gags s’imbriquant parfaitement, tels les pièces d’un puzzle. Perfectionniste, le grand Jacques portait un soin maniaque à tout ce qui pouvait composer son plan : décors, costumes, jeu d’acteurs mais aussi le son, sur lequel Tati apportera moult innovations et découvertes tout au long de sa carrière. Révolutionnaire, véritable enjeu narratif et comique de son oeuvre, la bande-son façon Tati mise sur une musicalité des bruits et des ambiances qui remplace toute notion de dialogue. Bande-son qui participe de ce luxe de détails, enveloppée de plus par la délicieuse musique de Francis Lemarque.


Un des premiers plans séquence du film, large plan d’ensemble découvrant une salle d’attente d’aéroport, pourrait condenser à lui seul tout cet art du détail chez Tati. Le moindre mouvement, le moindre son, le moindre costume attire l’œil, qui aura rarement été aussi sollicité devant un écran de cinéma. Ce plan, long et lent, fourmille d’incidents, de trouvailles, à droite, à gauche, au fond, là au premier plan, et dans le même instant tout au fond, puis de nouveau à droite, puis à gauche... Sans que pour autant le son ne nous ait laissé le temps de mettre quelque sens au repos. Servi par un 70mm de toute beauté, le film profite pleinement de ce format gigantesque sans pour autant jamais donner le sentiment de trop-plein ou d’illisibilité. Cadreur hors pair, orfèvre du cadre large et de la profondeur de champ, Tati offre à nos mirettes un émerveillement perpétuel : le film supporte ainsi facilement plusieurs visions, chacune permettant la découverte de nouvelles trouvailles insoupçonnées lors de la précédente.

Truffaut ne disait rien d’autre dans sa lettre écrite à Tati le lendemain de la première de son quatrième film : "Playtime ne ressemble à rien de ce qui existe déjà au cinéma. Aucun film n’est mixé ou cadré comme celui-là. C’est un film qui vient d’une autre planète, où l’on tourne les films différemment. Playtime c’est peut être l’Europe de 1968 filmée par le premier cinéaste martien, leur Louis Lumière ? Alors, il voit ce que l’on ne voit plus, et il entend ce que l’on n’entend plus et il filme autrement que nous."

Véritable mosaïque gaguesque, le premier plan de l’aéroport résume ce sens du cadre si particulier à Tati, qui trouve son point d’orgue dans une scène de restaurant anthologique, là encore louée par Truffaut (l’épisode du restaurant est tellement complet et fort que l’on ne peut s’empêcher de penser qu’à lui seul il eût constitué tout un film...)

Superbe morceau de bravoure, la séquence du Royal Garden dure en effet pas moins de 46 mn, soit plus d’un tiers du film. Là, Tati s’autorise tout, dilatant ses plans à merci pour mieux installer ses trouvailles, allumant la mèche d’un gag qui explosera dix minutes plus tard, menant le spectateur sur des pistes qu’il abandonne aussitôt pour mieux les relancer dans les secondes suivantes. Le tout sans se départir d’un œil lucide sur la société contemporaine, égratignant ici le racisme ambiant (le Noir refoulé du restaurant avant que l’on ne se rende compte qu’il fait partie de l’orchestre), là l’injustice et la violence sociale de son époque (les ouvriers cachés en arrière-boutique pour ne pas embarrasser la riche clientèle).

Car sans jamais insister, Tati délivre tout au long de son film une certaine idée de la vie - déjà évoquée dans Jour de Fête, Les Vacances de Monsieur Hulot ou Mon Oncle. Traçant un portrait sans concessions de la France des années 60, Hulot/Tati s’inquiète 35 ans avant tout le monde de l’uniformisation de l’architecture, de la réification de nos vies, du rôle grandissant de la télévision ou encore de l’influence de la société de consommation sur nos existences... Automates gris et tristes, les citadins suivent un parcours tout tracé, loin de la fantaisie gouleyante du quartier populaire de Mon Oncle. Cousins urbains du couple Arpel (Mon Oncle, toujours), les Parisiens de Playtime ont perdu toute fantaisie dans un monde bétonné - et leurs vies au destin tout tracé (voir les mouvements saccadés et rectilignes de tous les personnages durant la première heure du film) jurent avec la fantaisie de Monsieur Hulot, clown lunaire et oisif perdu dans un monde trop agencé pour lui. Jamais lourd ni réactionnaire, le propos de Tati évite avec tact toute nostalgie poujadiste d’un Paris Vieille France. Jamais rance, le quatrième film de Tati célèbre au contraire, tout en nuances, le bonheur de vivre en communauté - et sacralise le désordre, le contact et la chaleur humaine comme remèdes à des vies trop bien rangées : ce sont ainsi quelques grains de sable dans un Garden Royal à l’aspect tristement lisse qui vont enfin donner vie à tout un quartier, qui se réveille sous des airs de lampion.

Commencé sous le signe rigide des verticales et des horizontales (les bâtiments dans lesquels erre Hulot durant la première heure du film), le film finit rond comme un ballon, déployant de belles arabesques, transformant un bête rond-point en un manége enchanté, des lampadaires en brins de muguet et un lugubre drugstore en Bar des Amis où se multiplient rondes... et ballons de rouge. Une discrète évocation d’histoire sentimentale est même esquissée entre Hulot et la jeune touriste américaine, ajoutant quelques teintes roses et rouges à une fin bigarrée. Admirablement construit, Playtime évite ainsi le sale rôle du brûlot (qui a déjà ri devant un film assommant ses quatre vérités à son public ?) pour se transformer en joyeuse allégorie du bordel, pourvu qu’il soit humain, festif et bruyant. Humaniste inquiet mais jamais désenchanté, Tati délivre avec Playtime un véritable tour de magie, transformant le gris en or.

Cette magie influencera longuement le cinéma contemporain, plusieurs cinéastes allant jusqu’à citer ouvertement Hulot/Tati dans leurs films : de Lynch, Kaurismaki, Suleiman à Iosseliani en passant par Truffaut, toujours - qui offre une seconde jeunesse à Monsieur Hulot lors d’un clin d’œil/hommage dans Domicile conjugal, et qui se permet même de reproduire les gags du fauteuil lors de l’entretien d’embauche de Doinel chez Monsieur Max. Mais aussi Hal Hartley et ses banlieusards à complet gris et pipe dans Trust Me ou encore Blake Edwards dont le mythique The Party reprend nombre de gags (le panneau de commande, la fête qui dégénère...) entrevus dans Playtime. On raconte même que les deux cinéastes correspondirent lors des tournages simultanés de leurs deux films... Juste retour des choses pour Tati, cinéaste qui avouait tout devoir à ses idoles, rencontrées lors d’une émouvante visite à Hollywood : Buster Keaton, Mack Sennet, Harold Lloyd et Stan Laurel.


C’est dire la filiation prestigieuse qui entoure Playtime, bouleversante leçon de mise en scène et de mise en son. Leçon de vie aussi, de la part d’un quinquagénaire enchanteur et joueur qui ne retrouvera malheureusement jamais ni les moyens de son ambition, ni même l’énergie déployée dans ce film immense. Reste un film, magnifique, et une ode à la vie simple, humaine et oisive. De la pellicule qui embellisse la vie, il n’y avait que Tati pour réussir ce tour de magie. Standing ovation. A vous de jouer désormais, it’s play time...

dans les salles

playtime

DISTRIBUTEUR : CARLOTTA
DATE DE SORTIE : 16 JUILLET 2014

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Par Xavier Jamet - le 23 septembre 2003