Menu
Critique de film
Le film

Pixote, la loi du plus faible

(Pixote: A Lei do Mais Fraco)

Partenariat

L'histoire

Dans les rues de São Paulo errent des enfants livrés à eux-mêmes, abandonnés par leur famille. Une loi prévoyant qu’ils ne peuvent être incarcérés tant qu’ils sont mineurs fait qu’ils tombent sous la coupe de truands pour lesquels ils effectuent diverses besognes. Lorsqu’ils sont arrêtés, c’est un centre de redressement qui les attend, avant de retourner d’où ils viennent quelques mois plus tard. C’est dans cet univers sordide que vit Pixote, dix ans, entre violence, drogue et meurtre.

Analyse et critique

On a souvent placé Pixote, la Loi du Plus Faible dans la lignée de Los Olvidados de Luis Buñuel, et il est vrai que le film de Babenco affiche sa filiation dès son ouverture en forme de reportage documentaire, où des statistiques sont données au spectateur sur fond de vues sur les favelas, s’achevant sur des images du jeune acteur Fernando Ramos Da Silva dans sa famille. Mais contrairement aux apparences, quoiqu’il soit ancré dans la réalité sociale, Pixote est un film de fiction, basé sur un scénario ; celui-ci subira bien évidemment des modifications en cours de tournage au fil des improvisations, le réalisateur laissant souvent le champ libre à ses acteurs. L’autre référence, cette fois plus récente, souvent citée à propos de Pixote, est La Cité de Dieu, mais que les amateurs du film de Meirelles se méfient, ils ne trouveront ici ni travelling circulaire numérique, ni montage inspiré de Thelma Schoonmaker. C’est ici la prise de vue brute qui prévaut. En l’occurrence, scénario n’est pas synonyme de progression dramatique rigoureuse ; pas de récit épique de l’ascension et de la chute d’un apprenti gangster, Pixote est construit en épisodes, pas forcément reliés entre eux, souvent des instantanés d’une vie tragique. On rencontre en effet le jeune Pixote alors qu’il vient d’être pris dans une rafle suite à l’assassinat d’un juge. Une affaire dont on ne saura rien de plus, tout juste laisse-t-on entendre que l’un des enfants y a peut-être assisté. La recherche du coupable, les raisons de ce meurtre importent peu, au spectateur comme à la justice brésilienne.

Les mineurs ne pouvant être inculpé par la justice – ils ne risquent que quelques mois en maison de redressement -, ceux qui se retrouvent plus ou moins sans familles deviennent bien évidemment les proies de gangs qui les utilisent pour diverses besognes à moindres frais. Au sein de cet enfer se crée bientôt un petit groupe autour de Pixote, des enfants aussi perdus que lui, mais plus âgés. Dito, Chico, Lillica, un travesti dont l’homosexualité n’est jamais questionnée par ses compagnons, se rassemblent naturellement ; en dépit des différences, il s’agit-là d’une tentative de reformer un semblant de famille, mais on y reviendra. On ne peut guère taxer le regard que porte la caméra de Babenco sur ces enfants incarcérés de complaisant, pourtant Pixote mérite sa réputation de film violent et dérangeant ; si le réalisateur ne s’attarde pas sur les séquences de meurtre et de viol, il montre de façon froide la réalité quotidienne de ces enfants dans ce qu’elle a de plus sordide. Leur jeune âge complique encore la lecture de certains passages : on les voit ainsi simuler un braquage sous un préau. S’agit-il encore d’un jeu de cours de récréation, ou de la préparation d’un futur coup ? La réaction de l’un des gamins lorsque Pixote prononce par erreur son prénom est encore plus troublante : il est à la fois l’enfant capricieux quittant le jeu car quelqu’un a enfreint les règles, et le criminel en puissance se retirant car l’un de ses complices n’est pas fiable. Ce portrait d’une génération perdue culmine dans une scène où Pixote respire de la colle adossé au mur ; le gros plan sur son sourire en dit plus long sur le désespoir de ces enfants que bien des discours.

Même si elle est construite en ellipses, la première partie suit encore la plupart des codes du film de prison et ses passages obligés. En revanche, la seconde partie est placée sous le signe de l’errance. Hors du cadre disciplinaire du centre de redressement, ces enfants sont sans repères, et le film montre cette ballade futile et tragique jusqu’à sa conclusion, plus ou moins ouverte. Les enfants survivent en pratiquant le vol à la tire, puis en renouant des liens avec la pègre, ce qui les mènera à une lente descente aux enfers. Les négociations tournent mal, la violence reprend vite ses droits. Babenco montre que plus le temps passe, et moins Pixote y est sensible : parmi les plans les plus terrifiants du film, on distinguera ceux où il regarde la télévision, le regard vide après avoir causé deux morts violentes. L’espoir de la recréation d’une nouvelle famille renaît un temps lorsqu’ils font la connaissance de Sueli, une prostituée avec la complicité de laquelle ils dévalisent les clients qu’ils laissent échapper. C’est l’occasion de scènes assez touchantes, telle celle de la danse dans la lumière des phares, et surtout celle où Pixote, perdu et en état de choc se met à téter son sein comme le ferait un bébé – scène semble-t-il partiellement improvisée. Un moment de répit qui n’a qu’un temps, et le mirage de la famille recomposée vole en éclats. Certains meurent, d’autres disparaissent simplement, et Sueli finit par repousser Pixote, incapable d’assumer son rôle de mère de substitution, le jetant à nouveau sur les routes, ou plus exactement les rails des voies ferrées, différents itinéraires en perspective, mais qui ne peuvent mener qu’à une issue fatale. Fin d’autant plus troublante lorsque l’on connaît le destin du jeune interprète de Pixote, Fernando Ramos Da Silva, tué quelques années plus tard, alors qu’il avait passé sa vie à lutter contre le souvenir du personnage de fiction qui l’avait rendu célèbre. Restent des images qui n’ont rien perdu de leur force, un constat d’une rare noirceur qui ne propose aucune solution. Et le souvenir d’une petite silhouette, trop tôt arrachée à ses jeux.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Franck Suzanne - le 1 janvier 2007