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Critique de film
Le film

Péril en la demeure

L'histoire

David Aurphet (Christophe Malavoy), un jeune homme maladroit, naïf et un peu bohème, se voit sollicité pour donner des cours de guitare à Viviane Tombsthay (Anaïs Jeanneret), la fille d'un couple très aisé. L'épouse, Julia (Nicole Garcia), poursuit David de ses assiduités. Il ne résiste pas longtemps et tombe rapidement dans ses bras. Le couple semble vivre un adultère banal dans l’appartement quasiment vide de David jusqu’à ce que ce dernier reçoive par la poste une cassette vidéo. Troublé, David met dans la confidence Edwige (Anémone), la voisine des Tombsthay, qui possède un magnétoscope grâce auquel il constate qu’ont été filmés ses ébats intimes avec Julia. Peu après, David, victime d'un agresseur, doit son salut à un étrange tueur à gages, Daniel Forest (Richard Bohringer), qui lui avoue que sa mission en ville consiste à éliminer Graham Thombsthay (Michel Piccoli), le mari de Julia, et à s'emparer de précieux microfilms qu’il a en sa possession. En outre, il met David en garde contre Julia et lui confie un revolver. En l'absence de son mari, Julia invite son amant à venir la retrouver à son domicile. David arrive mais Graham est là. Un premier drame va avoir lieu...

Analyse et critique

Péril en la demeure, adapté du roman policier à succès Sur la terre comme au ciel de René Belletto, est avec Benjamin ou les mémoires d’un puceau très probablement le plus grand succès public et critique du réalisateur le plus formaliste du cinéma français, dû aussi en partie à son affiche érotique qui a beaucoup fait parler d'elle à l’époque. Quatre ans après Eaux profondes, La Petite bande s’étant intercalé entre eux deux, Michel Deville renouait avec la même veine, celle du thriller psychologique à l’intrigue totalement improbable et fortement immorale teintée d'une bonne dose d’humour noir, surtout prétexte à brosser une galerie de personnages tous plus pervers les uns que les autres et surtout à mettre en scène un exercice de style hautement sophistiqué dans lequel l’érotisme tient un grand rôle. Si dans Eaux profondes d’après Patricia Highsmith, tout était suggéré plutôt que montré, par la seule force de persuasion de la talentueuse Isabelle Huppert dans son rôle de femme-enfant dissolue, les scènes d’amour dans Péril en la demeure tiennent au contraire une place assez importante dans sa première moitié. Grâce en grande partie à la mise en scène réglée à la perfection, elles se révèlent formidablement réussies d’autant que Nicole Garcia s’avère paradoxalement parfaite en femme fatale, elle qui avait souvent été taxée de comédienne très froide et qui avait une peur bleue de devoir tourner nue (elle ne recommencera d’ailleurs jamais, même si l’expérience fut très satisfaisante grâce à la mise en confiance par le cinéaste). Les trois premiers quarts d’heure du film, tournant principalement autour de cet adultère, Nicola Garcia trompant son époux Michel Piccoli dans les bras du jeune Christophe Malavoy, sont d’ailleurs les plus captivantes, Michel Deville s’étant depuis longtemps imposé comme l’un des plus grands spécialistes mondiaux du marivaudage, du libertinage et de l’érotisme à l’écran. L’alchimie sexuelle du couple, la virtuosité du montage et la mise en scène millimétrée du réalisateur qui les chorégraphie comme un ballet, font que les scènes d’amour du film (notamment celle avec les figues) figurent parmi les plus sensuelles du cinéma français.


Alors que Eaux Profondes ne connaissait pas de "ventre mou", la seconde partie de Péril en le demeure, abandonnant les ébats amoureux et la sensualité pour se recentrer sur l’intrigue policière rocambolesque, est un peu moins convaincante, le film perdant singulièrement un peu d’âme par une trop grande maitrise qui se perpétue. Le style devient presque trop mécanique à l’instar des raccords qui servent d’ellipses temporelles, très inventifs mais finalement trop voyants, nous détournant du fond pour nous ramener encore et toujours vers la forme ; paradoxalement, Michel Deville est donc tellement sûr de ses effets, tout est tellement maitrisé à la perfection, qu’une certaine froideur vient s’installer par le fait que la mise en scène devienne quasiment le personnage principal au détriment des personnages, arrivant même à vampiriser la narration. C'est quasiment le triomphe du contenant sur le contenu ! Cela étant dit, c’est évidemment très plaisant à visionner tellement l’ensemble s’avère ainsi hautement ludique et esthétiquement bigrement excitant. Concernant la vraisemblance, comme d’ailleurs pour Eaux Profondes, il ne faut surtout pas essayer de la rechercher au sein de la conduite de l’intrigue pas plus qu’au travers des comportements et des motivations des personnages ; dans le cas contraire, il vous sera sans doute difficile d’apprécier le film. Plus que le recherche d’un quelconque réalisme, les auteurs s’amusent avant tout à se jouer des codes du thriller psychologique pour aller le plus loin possible dans les thématiques de la manipulation et du voyeurisme par l’intermédiaire de protagonistes tous plus étranges les uns que les autres. Les situations sont ainsi souvent abracadabrantes et la psychologie des personnages très superficielle. Mais tout ceci est évidemment fait exprès, le réalisme et la psychologie n’ayant jamais vraiment intéressé le cinéaste, qui s’amuse surtout une fois encore à nous livrer un polar ultra stylé, maitrisé jusqu’au maniérisme, totalement irréaliste. Dans ma chronique du film Eaux Profondes écrite quelques semaines plus tôt, j’avais repéré des ressemblances entre les univers de Michel Deville et de Peter Greenaway, deux cinéastes ultra-formalistes. Et bien je viens de prendre connaissance de l’anecdote selon laquelle en Angleterre le film de Deville est sorti sous le titre Death in a French Garden, clin d’œil du distributeur britannique à la sortie en salles en France peu de temps auparvant du premier film du cinéaste anglais, Meurtre dans un jardin anglais. Il faut dire que ces deux audacieux et ludiques "faux thrillers" peuvent tout à fait être comparés.

En fait, Péril en la demeure, très bon film au demeurant, est un peu du Deville au carré, voire même au cube. Au lieu de deux personnages principaux, il en propose ici une galerie de six, au lieu d’un compositeur classique habituellement choisi, il en a convoqué trois, les "moments musicaux" de Schubert côtoyant les "danses espagnoles" de Granados ainsi qu'un des splendides trios de Brahms (que l'on retrouve entre autres lors du générique du début). Tous ces morceaux sont magnifiquement utilisés, Schubert ayant même été superbement adapté à la guitare par Alexandre Lagoya : les oreilles comme les yeux sont donc à la fête ! Quant aux personnages principaux, ils sont donc au nombre de six, tous avec leur étrangeté et pas mal de zones d’ombre, leurs motivations n’étant jamais bien claires, ne sachant jamais vraiment s’ils mentent ou disent la vérité. Ces zones d’ombre, leur voyeurisme maladif et divers mystères de leurs vies et personnalités respectives font que nous avons du mal à les cerner et qu'il nous arrive de ne pas être certains d'avoir tout compris ; ce qui vient contrebalancer l’invraisemblance apparente des situations, ce flou leur conférant un mystère peu déplaisant et qui laisse planer le doute jusqu’au bout, certains points demeurant très confus même après le dénouement. Le protagoniste qui est de tous les plans, c’est David Aurphet, professeur de français et de guitare qui va se trouver embarqué dans une histoire rocambolesque, pris entre une mangeuse d’hommes, son inquiétant époux, leur jeune nymphomane de fille, un tueur à gages et une photographe voyeur. Maladroit, naïf et un peu bohème (en lieu et place de pain ou d’un couteau, il se sert de deux carreaux de chocolat pour s'aider à manger son œuf au plat), il semble passer au travers de tout ce qui lui arrive avec une douce circonspection, s’accommodant des bons côtés (le sexe et l’amitié), arrivant à éviter le pire pour lui, s’en sortant même non seulement sans égratignures mais en ayant tout gagné sans que je ne vous dévoile de quoi il pourrait s’agir. Christophe Malavoy, pour son premier rôle principal, s’en sort avec les honneurs, sa maladresse de jeune comédien convenant tout à fait à l'attachant personnage de David, objet de désir pour quasiment tout ceux qui le rencontrent ici, aussi bien les hommes que les femmes, malgré son aspect dégingandé et son duffle-coat fatigué qu’il ne quitte quasiment jamais, s’en servant même comme robe de chambre.


L’entoure donc la famille Tombsthay qui comprend sa jeune élève Viviane qui lui dit tout de go qu’elle couche avec tout le monde, sa mère manipulatrice qui l’attise violemment, en en faisant son amant sans plus attendre, son père qui semble être au courant des frasques de sa femme sans a priori s’en offusquer - le couple paraissant vaciller dangereusement, David n’arrivant jamais vraiment à savoir s’ils s’adorent ou se détestent. La jeune fille est interprétée par la très charmante Anaïs Jeanneret, présentée à Michel Deville par Christophe Malavoy qui l’avait connue sur les planches ; dans le rôle de la mère nous trouvons donc une Nicole Garcia assez surprenante et grandement convaincante en femme fatale vicieuse ; enfin, dans la peau de l’époux de cette dernière, un inquiétant Michel Piccoli. Deux autres personnages viennent rôder autour de ce quatuor : un sombre et étrange tueur à gages qui semble déprimé, a priori à la recherche d’amitié et de rédemption (très bon Richard Bohringer), et enfin une voisine énigmatique qui ne cesse d’épier le petit manège qui se déroule sous sa fenêtre, photographiant et filmant cette ronde de perversité. Anémone est peut-être dans ce rôle la comédienne la plus inoubliable de ce joli casting : non seulement Michel Deville arrive à la rendre jolie et séduisante, mais il lui octroie le personnage le plus savoureux et les dialogues les plus jubilatoires. Comme on peut s’en douter, pas d’improvisation dans les dialogues au contraire très écrits ; nous assistons ainsi à une succession de jeux de mots, de jeux sur les mots ou sur la rythmique des phrases, de sous-entendus, de mots d’auteur, l’ensemble s’apparentant quasiment à de la poésie surréaliste. Le film n’est pas non plus exempt de références / hommages directs ou non à Johnny Guitar de Nicholas Ray (Anémone a acheté la VHS du film) ou Le Mépris de Jean-Luc Godard (la scène de lit au cours de laquelle Nicole Garcia détaille son anatomie).

Péril en la demeure a beau s’avérer un polar fascinant, trouble et tordu, un thriller érotique pervers à la précision diabolique où l’atmosphère et le climat comptent plus que l’intrigue, on comprend parfaitement pourquoi Michel Deville disait avoir voulu en faire une comédie. Malgré l’amoralité du propos et les passions vénéneuses mises en place, l'ensemble reste néanmoins relativement léger, parfois même vaudevillesque et théâtral, grâce à un ton très ludique, à un montage très rythmé, fluide et savant ainsi qu’ à une mise en scène constamment inventive, élégante, raffinée et virtuose. Le film gagna d’ailleurs les Césars du meilleur monteur (Raymonde Guyot) et du meilleur réalisateur. Un film brillamment interprété, savamment mis en scène, esthétiquement très raffiné mais cependant un peu trop mécanique et inégal sur la longueur faute à un scénario manquant singulièrement d’enjeux dramatiques et d’épaisseur. Néanmoins, il serait dommage de bouder notre plaisir devant ce film très soigné et au charme pernicieux ; il a largement de quoi nous en procurer ! Cependant, il n'est pas interdit de lui préférer un des autres films noirs de Michel Deville,  tourné plus tard et qui n'aura pas le même succès ni public ni critique, le sombre Toutes peines confondues avec un exceptionnel Patrick Bruel.


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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 5 juin 2014