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Critique de film
Le film

Peppermint frappé

L'histoire

L’obsession de Julián (José Luis López Vázquez), médecin espagnol, pour l’épouse d’un ami revenu d’Afrique (incarnée par Geraldine Chaplin), le pousse à progressivement transformer son infirmière et maîtresse (idem) en un sosie de celle-ci.

Analyse et critique

(Avertissement : Pour le bien de l’analyse, le fin mot de l’histoire y est révélé.)

Au sein de la production espagnole, la critique antifranquiste s’est faite essentiellement sur deux fronts : côté cinéma de genre en profitant de la licence fasciste pour l’objectification des corps féminins et la violence gratuite dans des commentaires cryptiques, côté cinéma d’auteur par des œuvres destinées au marché international dont l’exploitation tolérée par le régime pouvait entretenir l’idée d’une sorte de "dictature à visage humain". Saura sera le chef de file de ce mouvement d’intellectuels prenant la caméra pour dénoncer l’oppression de manière semi-autorisée. Sa carrière connaîtra un sérieux déclin artistique après la fin du règne de Franco. De vraies fulgurances contrediront toutefois cette perte de vitalité (Tango). Il ne faudrait pas entendre derrière ce constat la justification abjecte de la censure selon laquelle elle s’avèrerait bénéfique à la créativité. Encore moins qu’il y ait eu de la part de Saura une quelconque forme de duplicité (depuis 1963, l’enseignement de la mise en scène dont il vivait jusqu’alors lui est refusé). Reste que son cinéma à son meilleur se faisait contre un objet qu’inlassablement il traitait : le règne du Caudillo ou, plus précisément, l’infection ordinaire qu’il infligeait dans l’intimité espagnole.

Il y a deux manières d’aborder les questions politiques au cinéma. La première, se concentrant sur des évènements historiques, critiques et connus, consiste à les décortiquer selon une ligne positionnée. Appelons cela la manière "informée". La seconde, au contraire, partant du postulat inverse que la politique est partout, et pas uniquement dans des évènements qui ne la rendraient que plus saillante, s’attache à prendre des sujets qui - a priori - n'ont rien de politiques, pour en révéler la teneur citoyenne, les enjeux de pouvoir qui s’y jouent et contradictions sociales s’y faisant jour. Ce serait la manière "concernée", plus modeste mais souvent plus puissante que la première. Dans ses portraits d’une bourgeoisie libérale aliénée, Saura inlassablement joue de cette manière-ci.


Julián (José Luis López Vázquez), radiologue, mène une vie de notable madrilène, partagée dans son appartement entre le clinique professionnalisme de son cabinet et un temps libre d’esthète éduqué. Le retour d’Afrique coloniale d’un ami lui vaut de rencontrer l’épouse de celui-ci, Elena (Geraldine Chaplin). Fasciné par sa beauté, envieux jusqu’à l’obsession, il transforme dans un effort à la dureté toute fascisante son infirmière et maîtresse, Ana (Chaplin, encore), qui partage des traits avec celle qu’il idolâtre, en un double de celle-ci. Le ressentiment le pousse ensuite à éliminer le couple rival, objet de son mimétisme maladif. « L’envie est un processus mental qui tend à faire désirer un autre (ou l’autre), donc à refuser sa propre personnalité comme source d’insatisfaction. En analysant l’insatisfaction, on analyse nécessairement les mécanismes de frustration qui conditionnent les comportements d’individus donnés. Or, prenant ses personnages dans une classe déterminée, dans une période précise de miracle économique et en les confrontant aux survivants du passé, au décor ambivalent de l’Espagne des années 60, Carlos Saura fait éclater de l’intérieur des êtres qui ne peuvent désormais plus se supporter. » (1) (Marcel Oms)


Peppermint frappé (titre en français dans l’original) est cette boisson verdâtre et doucereuse, symbole d’une douceur de vivre frelatée se révélant un redoutable poison. Dès le générique, Saura enchaîne images de mode, clichés publicitaires, icônes de la jeunesse (un photogramme des Demoiselles de Rochefort), signes triomphant du mannequinat, pour refaire émerger leur charge sexiste, la violence qu’ils embellissent. Le gant d’un tueur (à venir) dans la rougeur d’une chambre de développement photographique semble venir nous demander si ce n’est pas là le fond du giallo. Il filme une "belle époque" à son point de basculement. « L’œuvre apparaît aussi comme l’archétype du film daté (dans le bon sens du terme) : quelque part entre Blow Up et Cul-de-Sac, un je-ne-sais-quoi de délicieusement sixties distille un charme instantané. Le film devait être présenté en compétition Officielle à Cannes en 1968 mais sa projection fut annulée, et par là-même l’édition totale du Festival. » (2) (Gérard Crespo) Lui et Geraldine Chaplin s’accrocheront eux-mêmes aux rideaux de la salle pour empêcher la projection, solidaires du mouvement alors en marche. Le film marque le début d’une collaboration parallèle à leur compagnonnage. Le double rôle que tient ici Chaplin avec une aisance déconcertante vient démontrer une versatilité dont l’actrice saura faire preuve bien à l’opposé de son image de mignon corbeau.

Difficile de ne pas voir dans l’opposition de la blondeur arborant marques de luxe et d’une brune plus plébéienne, moins assurée, sommée de se fondre dans ce modèle par un amant le fantôme de Vertigo, cœur et canon de la modernité cinématographique. Dédié à Luis Buñuel, truffé d’emprunts au  Mépris  et à Antonioni, Peppermint frappé témoigne d’influences plus ou moins digérées que le caractère démonstratif retient à la lisière du maniérisme. Le problème étant moins celles-ci (aucunement singulières pour l’époque) qu’une occasionnelle difficulté à supporter la comparaison. Les plus belles séquences sont les moins "équilibrées" : ivresse d’une danse jalousée, effroi d’un assassinat, extase et hystérie d’une union scellée dans un méfait aux causes pathologiques. Vieux garçon aussi fasciné par les images de la féminité qu’il n’est en leur présence intimidé par les corps de femmes, érotomane sophistiqué, bourgeois qui se voudrait « artiste dans l’âme », collectionnant tableaux de maîtres mais manifestant un dégoût instinctif pour la peinture non-représentative (voir sa moue devant la « Brigitte Bardot » d’Antonio Saura dans une galerie d’art abstrait), Julián est le lieu de contradictions insolubles. Banales si les circonstances ne les faisaient éclater dans la monstruosité.

Saura / Chaplin, couple enviable s’il en est, entame son décorticage en duo de l’Espagne réprimée non par une dénonciation de sa laideur en premier temps, mais par un rappel, comme en préambule, que la beauté n’apparaît pas sui generis, qu’elle est le produit historique d’une lutte pour le décret de ce qui est désirable, supportée par ses propres canaux (ici une certaine presse des années 60), polarisée entre détenteurs du pouvoir symbolique et celles / ceux soumis à ses codes. L’esthétique est affaire de pouvoir. Partant, ils rappellent ce que l’omniprésence même des canons de l’élégance tend à occulter : leur tyrannie latente.


(1) In Booklet Tamasa
(2) Ibid.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : TAMASA DISTRIBUTION

DATE DE SORTIE : 18 FEVRIER 2015

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Par Jean-Gavril Sluka - le 18 février 2015