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Critique de film
Le film

Peau d'Âne

Partenariat

L'histoire

« Il était une fois un Roi si grand, si aimé de ses peuples, si respecté de tous ses voisins... » A la mort de son épouse, le monarque lui fait la promesse de n’épouser qu’une femme plus belle que la future défunte. Il ne trouve que sa fille (Catherine Deneuve) pour satisfaire à cette exigence. Celle-ci, désemparée par la sollicitude nouvelle de son père, fait appel à sa Marraine, la Fée des Lilas (Delphine Seyrig). Elles manigancent un stratagème à base de demandes extravagantes : robes couleur du temps, de lune, de soleil... Il faudra, pour venir à bout du puissant homme, lui demander la peau de ce vieil âne, qui s’ennuie tant dans ses écuries : celui qui crotte des diamants dont la fortune du royaume est faite. Horrifiée devant le sacrifice auquel son père consent, la Princesse s’enfuit du palais sous l’apparence d’une souillon. C’est sous le nom de Peau d’Âne qu’elle rencontre son Prince charmant (Jacques Perrin).

Analyse et critique

« Pourquoi Peau d’Âne ?
Parce qu’un âne fait bêtement des crottes d’or.

Parce qu’une rose vous regarde toujours dans les yeux.
Parce qu’une fée tombe amoureuse et que cela ne se fait pas.
Parce qu’un Prince a su rester charmant.
Parce qu’enfin cette histoire de doigt et d’anneau, de vous à moi, c’est fort curieux.
Il faut en avoir le cœur net.
C’est pour cela qu’il faut que Peau d’Âne nous soit conté. » Jacques Demy (1)

« Et les princesses de contes de fées, ont-elles disparu ? »

En 1970, Jacques Demy retourne en France de son périple californien. Imprégné de contre-culture, ayant expérimenté les paradis artificiels, il a déjà, dans Model Shop, rendu compte d’une expérience hippie dont, quoiqu’il ne faille pas le dire trop fort, il semble un peu revenu. Pour son retour à domicile, il relance un vieux projet, précédant même Les Parapluies de Cherbourg et Les Demoiselles de Rochefort : adapter Peau d’Âne, le conte de Charles Perrault, qui a émerveillé son enfance. Demy rêve de réaliser un film qui épouserait le point de vue de l’enfant qu’il a été, de renouer avec un regard enchanté, mais sans passéisme malvenu : faire dialoguer le Blanche Neige de Disney et les gravures de Gustave Doré avec Warhol, la pop (Jim Morrison en prestigieux guest du tournage), les poèmes d’Apollinaire. Rendre hommage surtout à Cocteau, sa Belle et la Bête, en offrant à Jean Marais le rôle du patriarche. Film ambitieux (comprendre coûteux), dépassant allègrement le budget préalablement imparti par Mag Bodard, il se fera sur l’enthousiasme de Catherine Deneuve : « Comme les autres filles, j’aimais les histoires de fées et de sorcières, de rois et de princesses, de perles et de crapauds. Lorsque j’ai lu le scénario de Peau d’Âne j’ai retrouvé les émotions de ma lecture d’enfance, la même simplicité, le même humour, et, pourquoi ne pas le dire, une certaine cruauté qui sourd généralement sous la neige tranquille des contes les plus féériques. » (2)


Féérie d’abord. Demy en la matière fait tout à fond : robes couleurs de lune et de soleil, plus brillantes les unes que les autres, décor over-the-top où se côtoient serviteurs peints schtroumpfs et un trône-chat du plus bel effet, look improbable de la Marraine Fée des Lilas avec bottines façon Loana... Une esthétique qui se tient à la lisière du second degré tout en étant on ne peut plus sérieuse (bien qu’amusée dans le même temps). Peau d’Âne est un jalon central du psych-pop, la jonction parfaite entre My Fair Lady et Gregg Araki. Il y a dans le luxe même de l’apparat un toc assumé, une fausseté revendiquée, Peau d’Âne étant précisément un film questionnant l’authenticité et la pureté des sentiments. « Amour, amour, je t’aime tant... » reprend un perroquet sur le chant de la princesse. Images et sons sont ici de l’ordre du factice, du reproduit (le motif du miroir revient de façon obsessionnelle). Aux forces féériques, Demy, pourtant, y croit dur comme fe r: elles sont les motifs, bons ou malveillants, inconscients, que le Prince désigne à juste titre en raison des actions.

Cruauté, ensuite. On a souvent souligné comment ce film, qui apparaît comme l’évidence pour les enfants, tient lieu de scandale aux adultes : intrigue incestueuse, relents scato et d’avilissement, opium et anneaux se portant à l’annulaire... La blondeur qui se mêle à la peau arrachée à un âne crottant des diamants. Il y a une certaine mocheté revendiquée par la mise en scène : trivialité des auges, vieille peau crachant des crapauds... Peau d’Âne est une œuvre aussi princesse que souillon, où la beauté de la princesse confectionnant le cake d’amour (on voudrait croire que cet anglicisme se disait déjà à l’époque de Perrault !) n’est que plus saillante par la présence de son double souillé. Demy n’est pas tout à fait un naïf, il n’a pas non plus oublié l’occasionnelle méchanceté des enfants, leur difficilement répressible goût de la saleté.

Film enchanté / "en-chanté" (3) (sur une des plus mémorables partitions de Michel Legrand), Peau d’Âne regarde autant le passé (1694) que l’avenir : les « poètes du futur » que récite le Roi à la Princesse si troublée, les signes de la modernité (téléphone, pile, hélicoptère) qu’accumule la Fée des Lilas, par ailleurs interprétée par une figure marquante de l’émancipation féminine (Delphine Seyrig). Entre avenir et passé, Demy a choisi son camp : ce n’est pas tant la fille qui rêve à son père que ce dernier, désespéré de ne pas trouver beauté égale à sa mère (de même incarnée par Deneuve), qui projette tyranniquement son fantasme sur sa fille. Cette figure paternelle, force d’antan, doit laisser place à la vie et à la jeunesse, l’union scellée avec le Prince (Jacques Perrin), sous le regard à la fois bienveillant, normatif (« Mon enfant, on n’épouse jamais ses parents... ») et intéressé de la Bonne Fée.

Est-ce exactement si simple ? Le Prince, alité par caprice d’amour et chantage au sentiment une bonne moitié du film, fait à sa manière figure de bel enfant gâté (quel garçon d’ailleurs ne voudrait être choyé au point de recevoir pour examen toutes les filles du pays ?). Il y a quelque chose de troublant à le voir batifoler au bord de la niaiserie avec sa chérie sur un refrain pour le moins régressif (« Nous fumerons la pipe en cachette », « Nous nous gaverons de pâtisserie »). A la jeunesse d’alors les opiacés, le secret bien gardé restant du côté des parents : la Bonne Fée reprenant son ancien amant coctaldien, sous la moue délicieusement dédaigneuse de sa filleule. En matière de sexualité, quelle éducation la plus jeune aura-t-elle réellement reçue de son aînée ? La question reste sujette à controverse, mais enfin, « Elle doit être fine pâtissière » fait bien remarquer la mère du Prince.

« Soyons franchement odieuses ! » Peau d’Âne, film vachard ? Certainement (la double-séquence de rétrécissement des doigts et de testage des annulaires...). Film innocent ? Pareillement. Car il fallait bien le regard nullement entaché par la vie d’un enfant de 39 ans pour rendre au conte son éclat des premières fois. Peau d’Âne reste ainsi, encore et toujours, le film préféré des enfants (petits ou grands). « Le conte de Peau d’Âne est peut-être difficile à croire. Mais tant que dans le monde on aura des enfants, des mères et des mères grands, on en gardera la mémoire. »


(1) In Peau d’Âne, booklet Ciné-Tamaris, 2003
(2) Ibid.
(3) Demy, si d’où tu es, tu nous lis : on t’en veut quand même un peu pour les suiveurs qui ont un imposé ce passage obligé du "film français du milieu" qu’est l’instant en chanson.

dans les salles


peau d'âne

DISTRIBUTEUR : CINE TAMARIS
DATE DE SORTIE : 2 JUILLET 2014

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Par Jean-Gavril Sluka - le 1 juillet 2014