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Critique de film

L'histoire

Jock Le Guen, marchand de poissons et propriétaire d'un troquet dans un petit port de Bretagne, ramène avec lui sa maîtresse Odette, une fille de condition modeste qu'il a connue dans un port de garnison. Ne souhaitant pas attiser les rumeurs, il la fait passer pour sa nièce. Pourtant personne n'est dupe et, très vite, la nouvelle venue suscite de vives convoitises parmi les autochtones. A commencer par Julien de Keriadec, le châtelain du village, personnage solitaire, surnommé avec mépris "Pattes blanches" par les gamins qui le raillent à cause de ses guêtres et de sa morgue aristocratique, qui n'est lui même aimé que de Mimi, la servante infirme du cafetier. Se manifeste également parmi les prétendants Maurice, le demi-frère de Keriadec, considéré comme un bâtard par ce dernier...

Analyse et critique

Il existe un vrai paradoxe Grémillon, à l'intérieur de son oeuvre comme dans la façon dont celle-ci a été appréhendée par le public et la critique de l'époque. Et pour une fois, il n'est pas exagéré d'employer le terme de malédiction à propos d'un réalisateur qui ne trouvera que rarement les faveurs du grand public, exceptée la parenthèse heureuse que constitue Gueule d'amour (1937) et L'Etrange Monsieur Victor (1938). Un constat pour le moins injuste et difficile à comprendre au regard de certaines de ses oeuvres qui par leurs thèmes (études sociales, obstination devant l'accomplissement d'une vie, réalisation de ses passions, etc...) touchent à l'universalité autant qu'un Duvivier, réalisateur avec lequel il partageait une vision pessimiste de la nature humaine. Néanmoins, d'un strict point de vue technique, Grémillon diverge par une approche plus naturaliste de sa mise en scène, n'usant que rarement de procédés complexes de caméra pour cerner au plus près ses personnages, inscrits dans un cadre précis et souvent récurrent. Il est le peintre de l'isolement social comme géographique. De Remorques jusqu'à L'Amour d'une femme, de Lumière d'été jusqu'à Pattes blanches, ses personnages évoluent le plus souvent loin de tout et, même à l'intérieur des micro-sociétés qu'ils habitent, sont souvent des solitaires ou des mal aimés.

On pourrait attribuer, en partie, l'explication de cet échec au caractère hybride du film dès sa genèse. A l'origine, le film devait être réalisé par Jean Anouilh aidé par Jean Bernard-Luc au scénario, avec lequel il avait collaboré deux ans plus tôt à l'excellente biographie de Vincent de Paul pour Monsieur Vincent de Maurice Cloche (1947). Peu avant le début du tournage, Anouilh tombe malade et accepte de léguer la mise en scène à Jean Grémillon, lequel insiste cependant pour ramener l'intrigue à l'époque présente et la situer en Bretagne. Partant de cet état de fait, de nombreux critiques de l'époque, même parmi les plus élogieux à l'égard du film, stigmatisent exagérément le caractère fondamentalement antagoniste des deux hommes. Anouilh serait l'homme des dialogues acrimonieux et démonstratifs faisant évoluer ses personnages de façon théâtrale (sic) dans un univers abstrait, tandis que Grémillon serait l'interprète sobre et fidèle d'une réalité sociale tragique. Or le réalisateur ne cache pas son estime pour le travail entamé par Anouilh : "Je suis particulièrement sensible à la richesse, à la vigueur, à la cruauté du dialogue de Jean Anouilh dont j'ai la charge de faire un film. J'essaye, pour être le plus fidèle illustrateur de l'histoire de Pattes blanches, d'utiliser au mieux les ressources de l'écriture cinématographiques." (1)

Et en 1948, cela fait cinq ans, depuis la réalisation de son dernier long métrage Le Ciel est à vous, que Grémillon entreprend des projets qui soit ne verront pas le jour pour cause de désistements des investisseurs ("La Commune", "Le Printemps de la liberté" sur la révolution de 1848), soit subiront une carrière confidentielle (Six juin à l'aube, un long métrage sur le débarquement allié en Normandie, initialement sorti en 1945, devenu après moult remontages du réalisateur, un moyen métrage en 1949). L'opportunité pour lui de réaliser Pattes blanches constitue donc une chance inespérée de retrouver la lumière des projecteurs. Et il va s'y employer avec un soin tout particulier, à tel point qu'on retrouve dès les premières séquences du film tout le savoir-faire du réalisateur, avec cette prodigieuse aisance à camper dans un lieu bien précis un florilège de personnages aux attributs sociaux finement brossés, des caractères forts et autarciques habitant avec force réalisme cette petite bande étroite du littoral breton et, comme le souligne Jacques Bonneau (2) : "...Le récit y a gagné sur le plan tragique car le cinéaste a rassemblé l'action avec une rigueur qui tient de la règle des trois unités : tout semble se dérouler en un jour, sur une étroite bande de terre, en une action."

Fernand Ledoux résume à travers son personnage l'intention des deux auteurs, il possède à la fois dans son caractère comme dans son comportement cette âpreté caractéristique des figures créées par Anouilh et s'inscrit socialement dans une réalité bien précise, propre à l'univers de Jean Grémillon. Mais ce dernier ajoute au film une touche baroque amenée par le romantisme larvé des personnages de Kériadec et Mimi, interprétés par Paul Bernard (il promenait déjà toute sa classe flegmatique dans Lumière d'été (1942) avec un rôle assez similaire) et Arlette Thomas. Il y a presque dans cet enchevêtrement de destins, scellés par le caractère inéluctable de la tragédie, comme une expression de fantastique, une sourde fascination des êtres devant l'écroulement d'un monde dont ils sont, eux seuls, responsables.

Dès l'ouverture du film, les lumières de phares de l'automobile de Jock Le Guenn, déchirant les ténèbres de cette côte bretonne endormie dans un apparent ronronnement confortable, donnent un sentiment glacial de désolement. Sans parler de ce gros plan sur le blason de la famille du châtelain : "Plutôt mourir que faillir". Odette (Suzy Delair dans un rôle inattendu en équilibre instable entre l'assurance d'une femme maîtresse et la vulnérabilité de celle qui n'a jamais véritablement connu le grand amour) apporte avec elle un peu de lumière et de chaleur à ces personnages frustes et solitaires dont l'orgueil va les précipiter à nouveau dans l'obscurité et causer leur perte. A l'épreuve de la remise en cause fondamentale de leurs certitudes, mais surtout de leur place dans cette société dans laquelle ils avaient fini, tant bien que mal, par se résigner, se construit à la vitesse foudroyante d'un choc électrique, une catastrophe sans précédent qui bouleversera définitivement la vie de cette communauté.

On l'aura compris ici, l'atmosphère fantastique de certaines scènes se trouve justifiée par une poésie de circonstance, légitime, à l'inverse de celle de Lumière d'été dans lequel l'exubérance viscérale du personnage interprété par Pierre Brasseur donnait au film une dissonance trop prononcée entre ces figures romantiques à l'excès qu'on retrouve de façon répétée chez Prévert, et une intériorité toute aristocratique du personnage interprété par Paul Bernard, plus proche des aspirations réalistes de Grémillon. On songe, en particulier pour Pattes blanches, à la nuit partagée par les deux amants, Odette et Maurice, dans une masure délabrée, les déambulations de Mimi dans le château rempli de paille, la poursuite nocturne près de la falaise éclairée par la robe immaculée de la mariée. Autant de scènes quasiment oniriques qui évoquent les tableaux impressionnistes du cinéma de Paul Fejos, notamment Marie légende hongroise ou Solitude, mais également le lyrisme mystérieux d'une oeuvre singulière du cinéma français des années 40, Les Dernières vacances de Roger Leenhardt, avec lequel il partage ce regard mélancolique sur la fin d'un monde, d'une petite société qui jette ses dernières forces dans une bataille qu'elle sait perdue d'avance.

Enfin la prépondérance de l'influence de Grémillon se manifeste jusque dans le choix d'une musique étonnamment moderne pour l'époque, composée par Elsa Barraine, qui donne aux scènes les plus dramatiques une ambiance étrange. On retrouve d'ailleurs souvent dans l'oeuvre de Grémillon, qui suivit très jeune une formation musicale complète, ces partitions atmosphériques qui les rapprochent des recherches d'un Pierre Boulez. Pattes blanches n'est pas l'oeuvre la plus connue de Jean Grémillon mais le charme et la générosité sincère qui l'enveloppe avec la délicatesse d'un fil d'argent méritent à eux seuls la curiosité et l'intérêt. Au sein de son oeuvre, en dépit de son apparente simplicité, le film n'est pas loin d'égaler des chefs d'oeuvre tels que Remorques, Le Ciel est à vous ou encore L'Amour d'une femme.

(1) Jean Grémillon, Le cinéma ? Plus qu'un art ! Ecrits et propos. 1925-1959 (édition L'Harmattan, 2010).
(2) dans Cinéma 81- n°275, Novembre 1981.

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