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Critique de film
Le film

Pat Garrett et Billy le Kid

(Pat Garrett & Billy the Kid)

Partenariat

L'histoire

En 1881, Pat Garrett (James Coburn) est nommé shérif du comté de Lincoln. Grand propriétaire terrien et homme fort de la région, Chisum lui demande de chasser William Bonney, un jeune hors-la-loi que l’on surnomme Billy the Kid (Kris Kristofferson). Pat se rend auprès de Billy qui n’est autre que son ami et lui conseille de fuir. Blessé dans son orgueil, Billy ne l’entend pas de cette oreille et reste dans le comté en compagnie de ses hommes de main. Pat et les sbires de Chisum prennent alors d’assaut la maison où le gang de Billy est réfugié. Après une fusillade meurtrière, Billy est menotté puis conduit en prison. Condamné à la pendaison, il trouve néanmoins le moyen de s’échapper après avoir abattu l’adjoint de Pat Garrett. Les politiciens et autres huiles de la région ordonnent alors à Garrett de retrouver et éliminer Billy. A contre-cœur, Pat accepte sa mission et part sur les traces de son ami...

Analyse et critique

En 1970, Gordon Caroll lance le projet Pat Garrett et Billy the Kid pour la MGM. Pour écrire ce script inspiré de faits réels, il engage Rudolph Wurlitzer qui vient de signer le scénario de Macadam à deux voies. Wurlitzer se met rapidement au travail et livre une version particulièrement réaliste de cet épisode de l’histoire américaine. Si le récit des aventures de Pat Garrett et Billy the Kid fait partie des grandes légendes de l’Ouest, il n’en demeure pas pour autant basé sur des faits réels : durant vingt-et-un ans, William Bonney, surnommé Billy the Kid, fut l’auteur de vingt-et-un meurtres. Lorsque son ami John Tunstall fut abattu par les sbires de Chisum, Billy décida de le venger et tua dix hommes en une seule attaque dans le comté de Lincoln. Les notables de la ville ne lui pardonnèrent pas cette tuerie et engagèrent son ancien ami, Pat Garrett, pour l’éliminer...

Satisfait du scénario, Gordon Caroll songe à Monte Hellman pour mettre en scène cette histoire dont Hollywood avait déjà livré quelques versions par l’intermédiaire de King Vidor (Billy le Kid, 1930), Arthur Penn (Le Gaucher, 1958) ou Howard Hughes (Le Banni, 1941). Mais les résultats catastrophiques de Macadam à deux voies, que Hellman vient de réaliser, l’en dissuadent. Le studio envoie alors le script à Sam Peckinpah en espérant que celui-ci signera un western de la trempe de La Horde sauvage. Peckinpah trouve dans cette histoire des éléments qui le touchent et se dit intéressé à condition d’y apporter quelques modifications. Rêvant d’un film sauvage et violent, la MGM soutient Peckinpah dans son entreprise de réécriture. Après La Horde sauvage et Les Chiens de paille, deux films parmi les plus durs de l’histoire du cinéma, le studio croit tenir l’homme de la situation.

Au début de l’année 1973, Peckinpah finalise sa version qui n’apporte pas tant de scènes de violence mais se focalise sur la relation d’amitié entre Pat et Billy. La MGM, dirigée par James Aubrey, est déçue par le résultat, jugé trop tendre. Néanmoins, "Bloody Sam" rassure les dirigeants du studio en garantissant une bonne dose de violence lors du tournage. Il obtient ainsi carte blanche pour imposer son script et composer son casting.

Fidèle à sa réputation, Peckinpah hésite longuement pour choisir ses premiers rôles. Il propose celui de Pat Garrett à Charlton Heston avec lequel il avait travaillé sur Major Dundee en 1965. Mais ce dernier refuse. Peckinpah fait alors des offres à Paul Newman, Henry Fonda puis Robert Mitchum. Toutefois, aucun d’entre eux n’est prêt à tourner avec l’auteur de La Horde sauvage dont la réputation sulfureuse est bien connue du microcosme hollywoodien. Finalement, Peckinpah fait une proposition à James Coburn qui accepte avec entrain de retrouver l’homme avec lequel il avait collaboré sur Major Dundee. Pour incarner Billy the Kid, les rumeurs courent autour de nombreux jeunes acteurs en vogue. Les journaux à sensation annoncent Peter Fonda, Jon Voight ou Malcolm McDowell. Mais Peckinpah n’en a cure, il a déjà son idée sur la question. Après avoir découvert le chanteur de folk Kris Kristofferson dans Cisco Pike (1972), une série B réalisée par Bill L. Norton, il insiste pour qu’il endosse le rôle du jeune hors-la-loi. Séduit par le charisme de Peckinpah, Kristofferson accepte à condition d’être entouré de sa bande d’amis parmi lesquels Donnie Fritts que l’on retrouvera l’année suivante dans Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia.

Les deux interprètes principaux choisis, Peckinpah peut désormais s’entourer de sa troupe de fidèles à savoir Emilio Fernandez (Mapache de La Horde sauvage), Jason Robards, Jorge Russek, R.G. Armstrong ou encore L.Q. Jones. Un intrus vient pourtant se greffer au groupe en la personne de Bob Dylan. Alors au sommet de sa gloire, le célèbre folk singer est contacté par Gordon Caroll qui rêve de voir une telle star de la musique à l’affiche de son film. Peckinpah, qui considère Dylan comme un chanteur pour adolescents, n’est guère enthousiasmé par cette idée. Néanmoins, il l’invite au Mexique afin de le mettre à l’épreuve. Pour arriver à ses fins, il ne lui fait faire aucun essai caméra. Ce n’est pas l’acteur qu’il souhaite juger mais l’homme ! Il lui propose donc de partager un repas pendant lequel les verres de tequila, les joints de marijuana et les lignes de cocaïne s'enchainent. Après cette orgie de paradis artificiels, Peckinpah hurle à Dylan : « Ok, maintenant on va voir ce que tu vaux » et lui ordonne de le rejoindre dans sa chambre. Nullement impressionné, Dylan saisit sa guitare, rejoint Big Sam en musique et lui interprète ses dernières compositions. Quelques minutes plus tard, le cinéaste ressort en larmes de l’hôtel en soufflant : « That son of a bitch, that cocksucker... ». le talent de Bob Dylan vient d’exploser aux yeux et aux oreilles de Peckinpah qui non seulement lui accorde le rôle d’Alias mais lui offre également la bande originale du film. Dylan la composera dans son intégralité au grand dam de Jerry Fielding qui avait pourtant déjà écrit une partition !

L’équipe au complet, Peckinpah prévoit de tourner au Nouveau Mexique où se déroule l’action du récit. Cependant, la MGM lui impose la ville de Durango sur l’autre rive du Rio Grande. Dès les premiers jours, des tempêtes de poussière balaient le plateau avant qu’une épidémie de grippe ne frappe une grande partie des hommes (dont Peckinpah) et qu’un objectif de caméra défaillant fasse perdre plus d’une semaine de tournage ! De plus en plus désabusé par la tournure des évènements, Peckinpah se réfugie dans l’alcool et boit plus que de raison. Son monteur, Roger Spottiswoode, dira plus tard de lui : « Sur Straw Dogs il a commencé à boire beaucoup, sur Junior Bonner il buvait énormément. Pendant Guet-apens il était constamment bourré. Enfin, lors du tournage de Pat Garrett et Billy The Kid, il était tellement imbibé d’alcool qu’il ne maîtrisait plus rien. » Peckinpah achève son tournage en mars 73. Il a vingt-et-un jours de retard, n’est toujours pas remis de la violente grippe dont il a cru ne jamais sortir et compare la MGM à un monstre qu’il faut détruire coûte que coûte. C’est dans ces conditions qu’il aborde le montage du film prévu à Los Angeles. Dans son bureau, "Bloody Sam" refuse de communiquer avec le studio et monte son film. La rumeur commence à courir qu’il est constamment ivre et incapable de travailler. Jay Cocks (critique du Times) lui rend alors visite en compagnie de Pauline Kael et Martin Scorsese. Ils retrouvent un homme épuisé et visionnent son dernier montage. Sous le choc, Scorsese déclare : « On a vu un prémontage et c’était brillant. Pour moi c’était aussi important que La Horde sauvage. » Mais Peckinpah perd tout espoir quand il apprend que James Aubrey s’est emparé d’une copie des rushes afin de monter une version courte destinée à la sortie cinéma. Fou de rage, Bloody Sam décide d’organiser l’assassinat de James Aubrey ! Il contacte son ami Emilio Fernandez pour recruter deux tueurs mexicains quand John Bryson s’interpose et finit par le raisonner...

Aubrey, que l’on surnomme le "Cobra souriant", sort le film le 4 juillet sur les écrans américains au même moment que L’Exorciste de William Friedkin. Les critiques ne sont guère enthousiastes et les salles ne se remplissent pas. Après l’échec de The Ballad of Cable Hogue et malgré le succès de Guet-apens (dont Peckinpah n’avait que faire), les mauvais résultats de Pat Garrett et Billy the Kid retentissent comme un affront supplémentaire pour le cinéaste qui s’était pourtant investi corps et âme dans ce projet.

En choisissant comme titre pour son western Pat Garrett et Billy the Kid, Sam Peckinpah impose d’emblée deux personnalités dont l’affrontement s’inscrira au cœur du film. Mais contrairement au cinéaste lambda des années 70 qui aurait transformé ce récit en longue cavale meurtrière, Peckinpah décide d’en faire un film sur l’amitié. Une amitié qui va devoir faire face aux affres d’une époque en plein changement. A l’instar de Coups de feu dans la Sierra, Peckinpah met ici en scène deux anciens amis dont la vision du monde diffère. Comme le clame Dylan dans une de ses plus célèbres ballades, les temps changent. Et tandis que Pat tente de s’adapter, Billy veut rester ancré dans une époque synonyme de liberté et de grands espaces. A ce titre, l'une des premières scènes du film montre Pat partager un verre avec Billy. Leur dialogue résume à lui seul cette rupture :

Billy : « Shérif Pat Garrett vendu aux électeurs de Santa Fe, ça fait quoi ?? »
Pat : « Je me dis que les temps changent. »
Billy : « Le temps peut-être mais pas moi. »

Voilà, tout est dit. Pat et Billy évoluent désormais dans des sphères que tout oppose. Billy refuse d’abandonner un monde de liberté où la loyauté est commune à tous, où les prairies ne sont pas défigurées par des clôtures et où le temps n’a pas de prise. Anarchiste avant l’heure, Billy n’a que faire des lois et des hommes qui les appliquent. Il incarne une forme de jeunesse éternelle et rebelle, la peur de la mort ne le touche pas. Ce dernier point est essentiel car c’est là que repose la rupture avec Pat... Pat Garrett est un archétype du héros "peckinpien". A l’instar de Steve Judd dans Coups de feu dans la Sierra ou de Cable Hogue, il s’inquiète du temps qui passe et vit avec cette angoisse de l’avenir. Pat tente bien d’échapper au vieillissement, mais rien n’y fait : ni une orgie avec six prostituées, ni une séance chez le barbier auquel il demande de le transformer en « homme neuf ». Pour faire face à cette obsession du temps, Pat tente coûte que coûte de s’intégrer à cette nouvelle époque. Le hors-la-loi vend donc son âme, devient shérif et n’hésite pas à accomplir sa tâche, si cruelle soit-elle ! Il tue Billy et lorsqu’il croise son propre reflet dans un miroir, le détruit d’un coup de revolver. Le symbole est fort et annonce sa propre mort, celle que Peckinpah avait filmée dans le flash-forward du début. La boucle est bouclée !

La question que l’on se pose alors est de savoir quel est celui des deux personnages qui incarne au mieux la personnalité de Sam Peckinpah. Si ceux qui préfèrent "imprimer la légende" feraient de Billy l’alter ego du réalisateur, nous préfèrerons opter pour une vision réaliste et affirmer que Sam Peckinpah et Pat Garrett ne font qu’un. A l’instar de son héros, Peckinpah était un homme en proie aux doutes et paniqué par l‘idée du vieillissement (en témoigne la majorité de ses films qui traitent de ce sujet). L’analogie avec Pat Garrett est d’autant plus évidente si l’on considère que le cinéaste était un rebelle tentant de vivre au milieu du système : pour réaliser ses films, il avait besoin des studios et devait faire des compromis. Si Pat doit tuer son ami pour s’intégrer à la société, Sam Peckinpah devait faire des sacrifices artistiques et symboliquement "tuer ses films" pour entrer dans le moule des studios hollywoodiens. Toutefois, bien que Sam Peckinpah se retrouve dans ce personnage, il est juste de rappeler que malgré des compromis inévitables, il fut certainement l’un des artistes les plus indépendants que Hollywood ait jamais engendrés. Pat Garrett et Billy the Kid en constitue l’une des preuves les plus flagrantes.

« De tous les cinéastes qui s’attaquèrent à la mythologie de l’Ouest, Sam Peckinpah fut sans doute celui qui en livra la vision la plus subversive, la plus violente mais aussi la plus poétique. » J.-B. Thoret (1)

A l’instar de Wyatt Earp, Buffalo Bill ou Davy Crockett, Pat Garrett et Billy the Kid font partie des grands mythes du western. Jusqu’alors, Sam Peckinpah ne s’était jamais passionné pour ce type de héros américains, leur préférant des personnages marginaux tels que Cable Hogue ou Pike Bishop (La Horde sauvage). En s’attaquant à la mythologie de l’ouest, Peckinpah n’a évidemment pas une démarche innocente : après avoir revisité le western avec le sublime Coups de feu dans la Sierra (1962), puis l’avoir dynamité dans La Horde sauvage (1969) pour enfin en faire une farce macabre avec The Ballad of Cable Hogue (1970), Sam Peckinpah achève ici son entreprise de destruction et de renaissance du genre. Si Pat Garrett et Billy the Kid demeure passionnant aujourd’hui, c’est parce que Peckinpah a su insuffler son style à un récit mythique en évitant la simple répétition : contrairement à ce que souhaitait la MGM, il n’a pas scrupuleusement reproduit l’esthétique de La Horde sauvage. Réaliser un film empreint de violence et de fulgurances visuelles était chose faite pour le cinéaste qui rêvait cette fois d’une œuvre à la fois crépusculaire, intime et poétique.

Ici, Peckinpah réalise certainement les plus belles séquences de sa carrière et atteint un niveau de lyrisme rare dans l’histoire du western. Pour y arriver, le réalisateur accentue plus que jamais l’atmosphère crépusculaire de sa mise en scène. Comme le rappelle Erick Maurel dans sa remarquable analyse de Coups de feu dans la Sierra, Sam Peckinpah signa avec son deuxième film une œuvre charnière, autrement dit le premier vrai western dit "crépusculaire’’. Avec Pat Garrett et Billy the Kid, ce style atteint son paroxysme avec de nombreuses scènes filmées dans la lumière du soleil couchant. Parmi celles-ci, l’attaque de la cabane de Black Harris demeurera à jamais comme l’un des morceaux d’anthologie de l’histoire du western : tandis que Pat et ses hommes prennent d’assaut la maison où se cachent Black Harris et son gang, le soleil embrase le ciel dans un tableau aux teintes rougeoyantes. Les images se succèdent alors dans un montage parfait tandis que la photographie de John Coquillon métamorphose l’écran de cinéma en toile de maître. Ici la mise en scène de Sam Peckinpah touche au sublime, atteignant une forme de nirvana dont le spectateur ne sortira probablement pas intact.

Toutefois, si le travail de Sam Peckinpah se révèle absolument remarquable, il est indispensable de souligner le rôle joué par Bob Dylan dans ce processus de sublimation du récit. Malheureusement, sa bande musicale choqua beaucoup de critiques à l’époque : idole de la jeunesse, Dylan n’était guère apprécié des grands critiques de western attachés aux standards classiques. Aujourd'hui encore, certains spécialistes de renom n'hésitent pas à railler la participation du folk singer au projet. Pour exemple, le commentaire de Tavernier et Coursodon (2), qui louent les qualités du film "malgré la pénible musique de Bob Dylan." Et pourtant quelle bande originale merveilleuse ! Les morceaux chantés (Knockin'on Heaven’s Door, évidemment, mais également les différentes variantes de Billy) ou les passages musicaux comme le picaresque Cantina Theme ou le très rythmique Turkey Chase se marient à merveille aux images concoctées par Peckinpah et donnent au film cette identité poétique pour le moins singulière.

Pat Garrett et Billy the Kid s’inscrit donc comme le testament de Sam Peckinpah au western. Un chef-d’œuvre au style poétique que le public eut rarement l’occasion de découvrir autrement que dans la version courte de la MGM. En 1988, un nouveau montage, construit à partir des notes laissées par Peckinpah, est réalisé en co-production avec FR3 en vue d’une diffusion télévisée. En 2006, c’est au tour de Warner d’éditer un coffret DVD accompagné d’un nouveau montage a priori plus fidèle aux souhaits du cinéaste. Si les résultats n’atteignent certainement pas la version voulue par le réalisateur (le montage le plus proche étant certainement ce "rough cut" de 2h20 que Martin Scorsese, Pauline Kael et Jay Cocks eurent l’occasion de visionner), il permet toutefois de se rapprocher de ce western élégiaque et crépusculaire dont Sam Peckinpah rêvait.


(1) Why not ? Sur le cinéma américain.
(2) 50 ans de cinéma américain -Tavernier Coursodon - Editions Omnibus

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : théâtre du temple

DATE DE SORTIE : 23 septembre 2015

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Par François-Olivier Lefèvre - le 28 janvier 2006