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Critique de film
Le film

Pasteur

L'histoire

Évocation, en plusieurs tableaux, de la vie de Louis Pasteur, grand scientifique de son temps, humaniste épris de liberté, de générosité et de courage.

Analyse et critique

Si l’on souhaite entreprendre un voyage au sein de la filmographie de Sacha Guitry, le souci d’exhaustivité imposerait en réalité de débuter par Ceux de chez nous, moyen-métrage documentaire réalisé en 1915 : composé de prises de vue montrant les « plus grandes personnalités de leur temps » au travail - ou au moins dans leurs activités quotidiennes - , Ceux de chez nous (dont il aura, au fil des années, existé plusieurs versions) révélait à sa manière le prime rapport de Sacha Guitry à ce médium encore tout neuf qu’était le cinématographe. Il s’agissait, en effet, pour lui d’établir une sorte d’encyclopédie animée, qui consistait à prétendre qu’il lui serait impardonnable d’avoir pu observer Claude Monet, Auguste Rodin, Camille Saint-Saëns, Anatole France (dans l'ordre ci-dessous), Auguste Renoir, Octave Mirbeau, Edmond Rostand ou Sarah Bernhardt et de ne pas avoir profité de l’opportunité technique pour offrir aux générations futures un témoignage de cette présence.


Le but était donc, sommairement et pour reprendre une expression employée par l’auteur lui-même, de « mettre en conserve » des images de gens exceptionnels, sous l’argument principal que le cinéma lui permettait de le faire. Cet exemple, bien que situé près de vingt ans avant les premiers longs-métrages de fiction de Sacha Guitry, est éclairant à plusieurs titres : dans un premier temps, Guitry n’a en effet envisagé le cinématographe (dont il affirme durant les années 10 qu’il a déjà atteint son apogée et qu’il ne peut dès lors que décliner) que comme un outil de fixation d’un réel fugace, voué à disparaître et dont il faut tenter d’assurer la pérennité, même artificielle (démarche qui le mènera ensuite à filmer ses propres pièces dans des conditions très proches de la scène). D’autre part, cet exemple révèle le rapport entretenu par Guitry aux grandes personnalités de son temps, desquelles il se sentait d’une certaine manière redevable : son rôle à lui, modeste amuseur, était de chanter aussi longtemps que possible la grandeur de ces êtres sous peine de voir le temps estomper leur éclat. Le prologue qui ouvre Pasteur est symptomatique : le film sera consacré à la grandeur de ce grand homme, peut-être le plus grand d’entre tous. Pendant des décennies, Pasteur le film sera ensuite montré aux écoliers de France et de Navarre comme un document pédagogique relatant la vie et l’œuvre de Louis Pasteur : si cela a pu, à l’occasion, gâcher l’appréciation du film chez certains spectateurs, il n’est pas sûr que Sacha Guitry - qui ne croyait donc pas beaucoup, au départ, à la postérité artistique des œuvres cinématographiques - ait initialement envisagé meilleur destin pour son propre film.

Pour débuter une période de grande activité cinématographique qui le verra tourner une trentaine de films en à peine plus de vingt ans, Sacha Guitry se tourne donc (aidé par les circonstances (1)) vers une pièce qui lui est chère, et qu’il avait montée pour la première fois en janvier 1919, au Théâtre du Vaudeville, avec son père Lucien Guitry dans le rôle de Pasteur. Si les contextes géopolitiques, au sortir de la Première Guerre mondiale ou au milieu des années 30, ne sont pas tout à fait identiques, le propos de la pièce conserve son acuité mais aussi sa forme d’engagement : Pasteur n’exalte pas un héros militaire, mais un combattant pacifique, qui croit « invinciblement que la science et la paix triompheront de l’ignorance et de la guerre, et que les peuples s’entendront, non pour détruire mais pour édifier. » Surtout, Guitry y confirme sa grande méfiance pour les « assemblées politiques délibérantes », dans lesquelles les orateurs rivalisent d’effets de manche pour faire passer leurs opinions pour des vérités : lui l’amateur de bons mots, il tient ici à rappeler la primauté du savoir scientifique sur l’éloquence tribunitienne, et raille l’instabilité politique française des décennies ayant précédé : « La France, énervée par ses révolutions, toujours occupée de la recherche stérile de la meilleure forme de gouvernement, ne donnait qu’une attention discrète à ses établissements d’instruction supérieure. » Rappelant la formule de Lagrange après la mort de Lavoisier sur l’échafaud (« Il ne leur a fallu qu’un moment pour faire tomber cette tête... et cent années peut-être ne suffiront pas pour en produire une semblable »), Sacha Guitry, patriote notoire, place ses propres mots dans la bouche de Pasteur quand celui-ci s’exclame : « Comme il faut aimer son pays pour avoir la force d’en supporter les faiblesses ! »

Dans sa première partie, Pasteur est donc un film assez édifiant (dans le meilleur sens du terme), qui érige Louis Pasteur en figure de courage et de progrès, travailleur opiniâtre autant investi dans ses propres recherches que dans la lutte contre ses collègues rétrogrades. Par la suite, le film devient moins fiévreux, et presque sentimental quand il confronte un Pasteur vieillissant au jeune Joseph Meister, le tout premier garçon qu’il aura sauvé de la rage en inoculant son vaccin. Leurs échanges, d’une pureté presque naïve (et rétrospectivement assez inattendue quand on connaît la filmographie à venir de Sacha Guitry, mais nous allons revenir sur ce point), s’avèrent même extrêmement émouvants par leur simplicité et leur justesse : au petit garçon venu lui présenter le livre reçu comme prix pour son année scolaire, Pasteur insiste sur la vertu du travail (« C’est si bon de travailler, tu verras ! »), puis lui demande seulement de regarder ses « yeux vivants ». Un peu plus tard, ils vont au bureau de Pasteur pour préparer des enveloppes, afin que le jeune homme puisse lui donner des nouvelles. Le garçon trouve alors que six enveloppes, ce n’est pas beaucoup s’il doit écrire tous les mois. Pasteur, que l’on sait mourant, lui donne alors toute la boîte en précisant : « Si les dernières te reviennent, tu ne m’en voudras pas ? » Surpris, le petit Joseph lui demande : « C’est que vous seriez parti ? pour aller où ? » Et le vieux Pasteur de répondre, presque dans un murmure : « Où je n’ai pas voulu que tu ailles... » Désarmant.

Dans un autre registre - quoiqu’il soit encore question de transmission - Pasteur s’avère également très émouvant dans l’hommage que Sacha Guitry rend à son père Lucien : nous l’avons dit, le cinématographe était, dans un premier temps en tout cas, pour Sacha Guitry avant tout un moyen d’imprimer sur pellicule la trace des grands hommes qu’il avait côtoyés, et il est à cet égard important de relever que le remontage réalisé en 1939 de Ceux de chez nous intégrera des plans de Lucien Guitry qui ne figuraient pas dans le montage initial. L’ombre de Lucien Guitry (mort en 1925) ne cessera de planer au-dessus de la carrière cinématographique de Sacha, depuis Mon père avait raison (1936) jusqu’à Deburau (1951), en passant évidemment par Le Comédien (1948), qui lui est tout entier consacré, et dans lequel on voit Sacha jouer Lucien en train de se préparer pour jouer Pasteur en regardant une photographie de Sacha grimé en Pasteur (vous avez suivi ?). Dans l’ouvrage qu’il consacre aux films de Sacha Guitry, Jacques Lorcey écrit ainsi que le Pasteur de Sacha est à la fois « un reportage sur la vie du savant et sur l’illustre comédien qui prit son image à la scène » (2) : Sacha Guitry était probablement un moins grand comédien que son père (avec le temps, il apprit à occuper l’espace scénique différemment), mais il est probable que ses plus beaux rôles dramatiques aient été ceux où il s’est fondu jusqu’au trouble (3) dans son illustre costume. Pasteur en est un très bel exemple.

Enfin, un dernier élément qui rend Pasteur assez passionnant tient à sa comparaison avec l’œuvre à venir de Guitry, dans ce qu’il amorce comme dans ses quelques différences. Le premier élément, que nous avons déjà mentionné, est ce prologue : sans aller jusqu’à la distanciation à l’œuvre dans certains des fameux génériques que Guitry tournera ensuite, celui-ci opère tout de même une distinction fondamentale entre la "vérité officielle" et celle que Sacha Guitry va entreprendre de nous raconter. Dans les plus grands films du cinéaste, le médium cinématographique est utilisé comme intermédiaire, comme vecteur de la parole du conteur. Le réel ou la vérité importent finalement moins que la sincérité (qui sont des choses différentes : on ment souvent chez Sacha Guitry, mais on ment avec sincérité) : de ce fait, là encore, ses films parlent autant de ce qu’ils racontent que de celui qui raconte, et Pasteur ne fait, à ce sujet, pas exception à cette règle.

Par ailleurs, on peut être frappé, en (re)découvrant Pasteur à l’aune des films qui le suivront, par plusieurs procédés de mise en scène qui ne reviendront presque jamais dans le cinéma de Sacha Guitry : certes, il s’agit bien ici d’une pièce de théâtre filmée et cela implique un certain statisme, mais au gré du film, on peut relever des mouvements de caméra parfois assez sophistiqués (4), des gros plans, des ellipses par le biais de fondus enchaînés, et même une brève séquence en montage alterné. Cela appelle plusieurs commentaires : Sacha Guitry n’avait, au moment de tourner Pasteur, à peu près aucune compétence dans le domaine de la technique cinématographique, et il accepta donc la présence à ses côtés de Fernand Rivers, qui venait de collaborer en deux occasions (Le Maître des forges et La Dame aux camélias) avec Abel Gance. C’est probablement à Rivers que l’on doit ces éléments de pure forme cinématographique, qui font que Pasteur est un film à bien des égards plutôt joliment mis en scène. Mais chez les cinéastes importants (et que l’on nous autorise, le temps de ce parcours au sein de sa filmographie, à considérer que Sacha Guitry en est un), l’essentiel se situe avant tout dans la force de leur style, et il faut en l’occurrence bien poser les choses ainsi : si l'on peut avoir envie de voir en Pasteur un grand film, il faut admettre que ce n’est pas forcément un grand Sacha Guitry. En effet, par la suite de sa carrière, Sacha Guitry n’aura de cesse de dépouiller ses films de ces oripeaux "trop" cinématographiques qui ne s’accordaient pas à la nature même de sa vision (ne les conservant que pour des instants précis et signifiants) : si à ses yeux le cinéma n’était pas le théâtre (et réciproquement), l’un comme l’autre ne pouvaient prétendre à leur quintessence qu’en se débarrassant de tout ce qui tenait du "procédé". Vision presque rigoriste, à contre-courant des modes de son temps et, de fait, moderne bien avant l’heure (des critiques des Cahiers du Cinéma, François Truffaut en tête, salueront quelques décennies plus tard la démarche), mais vision assumée : la simplicité des dispositifs de mise en scène chez Sacha Guitry ne sera pas une faiblesse, ce sera un choix. Un choix qui, dès l’année suivant Pasteur, 1936, se concrétisera par quelques-uns des premiers chefs-d’œuvre estampillés 100 % Guitry.

(1) Lui qui était rétif à l’idée de passer au cinéma au point d’opposer aux pressions de son entourage le fameux alexandrin hugolien (« Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là »), il décide de tourner Pasteur en urgence quand il apprend que Hollywood (en l’occurrence la Warner) lance un projet de film consacré à la vie du savant, avec Paul Muni dans le rôle principal (le film, tourné par William Dieterle, sortira en 1936).
(2) Les Films de Sacha Guitry, Séguier.
(3) Sylvie Pierre parle de « vertige oedipien plein d’allure et de grâce », dans Sacha Guitry cinéaste, ouvrage collectif coordonné par Philippe Arnaud, Editions du Film International du Film de Locarno.
(4) Citons - voir ci-dessous - cette plongée sur Pasteur discutant le président de l’Académie de Médecine, qui part dans un panoramique latéral sur la droite accompagné d’un mouvement arrière, se pose derrière une colonne tandis que les académiciens entrent dans la pièce, puis repart en travelling avant avec panoramique sur la gauche, s'arrête, puis s'achève avec un bref panoramique sur la droite.


 

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Par Antoine Royer - le 1 octobre 2018